Maroc: Black-out médiatique sur le vaccin chinois

Un autre front du conflit Nord-Sud

Astrazeneca, Pfizer, BioNtech, Moderna, Sanofi sont les noms des laboratoires les plus cités par les médias occidentaux dans la course mondiale au vaccin contre la Covid-19, mais qu'en est-il de Sinopharm (entreprise publique chinoise), CanSino et Sinovac (entreprises chinoises privées) ? Elles sont souvent passées sous silence. Il n'y a pas que les médias, les Etats occidentaux semblent aussi être réticents à l'égard du vaccin chinois et préfèrent s'approvisionner auprès des laboratoires américains et européens.

Pour l'UE, cette position est édictée par des raisons purement techniques. En effet, les 27 exigent que les laboratoires soumettant une proposition de commercialisation à l'UE doivent avoir une unité de production sur le territoire européen et la Chine ne remplit pas cette condition. "Au début de la crise, nous nous sommes rendus compte que nous avions des problèmes d'approvisionnement et de stockage, notamment pour les masques", indique Stephan De Keersmaecker dans une déclaration rapportée par le site internet Marianne.net.

Et d'ajouter : "Avoir des unités de production sur le sol européen nous permettra d'aller plus vite dans la distribution". De son côté, le ministère de la Santé français a révélé qu'aucun laboratoire chinois n'a donné suite à l'invitation adressée aux porteurs de projets par une équipe européenne chargée de négocier avec les candidats les plus prometteurs et qui sont disposés à fournir le marché européen.

Pour d'autres, l'explication des réserves occidentales à l'égard du vaccin chinois est à chercher dans les limites du savoir-faire chinois en matière de création de vaccins et dans la méthode traditionnelle de fabrication du vaccin contre la Covid-19 qui « risque d'être moins efficace lors d'une opération de vaccination à grande échelle vu que les processus de vaccination sont contraignants d'un point de vue logistique mais aussi sécuritaire», a précisé Bruno Pitard, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des vaccins à ADN et ARN, d'après Marianne.net.

Des arguments que ne partagent pas Mustapha Naji, virologue marocain qui soutient que le black-out des médias occidentaux s'inscrit dans le cadre d'une guerre médiatique entre les grands laboratoires qui cherchent à gagner la course du vaccin contre la Covid-19 et, du coup, à accaparer la part du lion des commandes internationales. «Lesdits arguments techniques et scientifiques ne tiennent pas la route puisque la Chine est l'un des pays précurseurs en matière de virologie.

Ceci d'autant plus que c'est dans ce pays que le coronavirus est apparu et à partir duquel il s'est propagé. Donc, la Chine a une certaine avance sur les autres pays concernant les connaissances relatives au virus. A noter également que plusieurs laboratoires occidentaux comme Pfizer, BioNtech ou autres ont des partenariats avec la Chine, ce qui en dit long sur le savoir-faire chinois», nous a-t-il indiqué. Concernant les commandes marocaines en vaccin auprès de la Chine, notre interlocuteur nous a affirmé que ce choix a été édicté par des motifs économiques et financiers.

Selon lui, le Maroc a des moyens financiers très limités et il est logique pour lui de s'approvisionner chez le prestataire le moins cher. «Le coût total d'une commande de vaccin chinois sera de l'ordre de 2 ou 3 dollars l'unité. Nous ne pouvons pas supporter des coûts élevés de 200 ou 300 dollars. Ceci d'autant plus que le vaccin chinois a toutes les garanties et son efficacité a été prouvée», at-il souligné.

Pour sa part, le Pr. Driss Lagrine, professeur des relations internationales à l'Université Cadi Ayyad de Marrakech, estime que les projecteurs braqués sur certains laboratoires occidentaux et le silence entourant les chinois n'est qu'une partie du conflit Nord-Sud et exprime la volonté des pays de profiter de ce contexte pour mieux se positionner. «Il y a également le fait que la Chine et la Russie ne communiquent pas comme c'est le cas pour les autres pays.

Mais cela n'empêche pas qu'il y ait des entreprises qui ont conclu des partenariats avec la Chine et des pays qui ont conclu des accords pour l'achat des vaccins (Maroc, l'Algérie ou encore le Brésil)», nous a-t-il expliqué. Et de poursuivre : «Il y a aujourd'hui une vraie course entre les pays pour gagner la bataille du vaccin vu ses répercussions sur l'image et la place des pays au niveau international. Plusieurs pays tentent de saisir le contexte actuel pour se démarquer et s'imposer comme des leaders. En effet, le monde est confronté aujourd'hui à une étape charnière.

Nous sommes entre deux temps politiques mondiaux, à savoir l'avant et l'après coronavirus et l'ordre mondial s'est toujours construit dans les crises et les périodes difficiles (Première et deuxième Guerres mondiales, chute du Mur du Berlin, 11 Septembre). Le vrai conflit commencera après la fin de la pandémie et l'avenir proche sera ouvert sur toutes les éventualités avec un retour de la Chine et de la Russie sur les devants de la scène mondiale».

Quelle place auront les pays les moins avancés dans cette course au vaccin ? «Nous sommes face à une pandémie transnationale et, du coup, la lutte contre la Covid-19 est un combat mondialisé qui inclut l'ensemble des pays. L'exclusion d'un pays ou d'une partie du monde risque de menacer la paix et la sécurité mondiales. Et on estime que le monde a cumulé, pendant ces 30 dernières années, un grand nombre d'accords et de partenariats qui renforcent la mondialisation et la coopération entre les pays», nous a précisé le Pr. Driss Lagrine. Et de conclure : «De leur côté, les grands laboratoires vont tenter de faire l'équilibre entre les motivations humaines et économiques.

Mais, cette pandémie rappelle actuellement aux pays les moins avancés la nécessité d'investir dans la science, les connaissances et les savoir-faire qui demeurent la seule solution durable pour lutter contre les risques et peu importe leur nature».

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