Sénégal: Cleptomanie - Les mystères d'un trouble obsédant

28 Novembre 2020

La cleptomanie, envie irrépressible de commettre un vol, le plus souvent sans valeur, pour céder à une impulsion obsédante, s'entoure de mystères.

Elle expose bien des vies à l'humiliation et sème l'incompréhension dans les communautés qui en ont des lectures différentes. Le cleptomane vit ce propre «drame» dans l'insouciance de son trouble et l'incommodité dans laquelle il met son entourage.

En 2013, sa nièce de 17 ans, dégageant une exquise bonhomie, débarque chez lui durant les grandes vacances scolaires.

La famille du vieux Djibril Wade était heureuse de recevoir la jeune Khoudia dont la mère était une cadre de l'administration et le père un prospère commerçant qui a fait fortune dans l'import-export.

D'une gaieté naturelle, la frêle fille se faisait très vite adopter, devenant la coqueluche des jeunes de son âge du quartier séduits par sa précocité d'esprit et un peu par sa ruse. Les jours passent et de vagues soupçons naissent.

Ils pèsent sur la divertissante nouvelle venue. Le doute s'empare de la famille Wade, d'ordinaire bien tranquille. De «petites choses» et de la « menue monnaie » disparaissent de plus en plus dans cette demeure occupée par sept personnes.

«Un samedi matin, après le petit déjeuner, le couple convoque ses trois fils, Khoudia et moi-même pour nous dire que des choses se volatilisent depuis quelques temps et nous fait des remontrances sans porter l'accusation sur l'un d'entre nous en particulier.

Cet entretien, c'était juste pour ne pas vexer leur nièce et en même temps faire passer le message. Leurs trois enfants se sont alors mis à pleurer, bizarrement imités par leur cousine», confie Anna, à l'époque domestique de la famille Wade.

Malgré cette astuce pour la préserver, Khoudia ne se débarrassait point de sa manie bien que vivant dans le confort aussi bien chez elle que dans sa famille d'accueil.

Tout le monde avait fini par comprendre. Elle était seule à croire qu'elle dupait son monde. Les gens commençaient à bien garder tout ce qui était susceptible d'intéresser la cleptomane.

Dans une autre famille, «tous les regards auraient convergé sur moi », se rappelle Anna, bien incommodée par cette jeune fille, non sans pointer du doigt la responsabilité des parents de cette dernière. À ses yeux, ils ne devaient jamais la laisser aller en vacances avec ce déséquilibre qui l'affecte.

Voleuse d'épingles à linge

Absa, une « plaisante adolescente », n'en est pas moins frappée. « Elle raflait tout », raille un de ses « vieux » amis à la confidence facile. « Chaque fois que des gens venaient se plaindre, sa mère invoquait le motif du maraboutage.

Elle dit l'avoir d'ailleurs amenée voir des marabouts sans grand succès. Un jour, elle s'est fait tabasser pour avoir volé des épingles à linge. C'était à la fois affligeant et marrant. Nous l'appelions « keppu » (épingle à linge).

En classe, elle commettait quelques larcins sans importance bien qu'elle soit issue d'une famille qui n'était pas dans le besoin », se souvient Ibra qui dit l'avoir perdue de vue depuis quelques années.

Ce trouble a mis des vies en péril, brisé des amitiés, déçu des amours, désenchanté des parents. Brigitte a vu son ménage voler en éclats dans l'incompréhension totale. « Mon frère avait épousé cette fille qui croquait la vie à pleines dents.

La famille en était ravie parce qu'il tardait à sortir de son célibat. Mais nous avons été très vite désappointés. Le désir de Brigitte de voler était irrépressible. Et pourtant, elle était bourrelée de remords juste après ce négligeable vol.

Personne ne comprenait. Cela a affecté ses relations avec mes sœurs malgré les bons offices de ma mère. C'est bien après qu'on a entendu parler de ce déséquilibre. C'était trop tard. Mon défunt frère était déjà gagné par la lassitude », confie Gabriel, triste pour ce couple qui était plein de promesses.

Un mauvais sort ?

Dans bien des cultures, la cleptomanie est considérée comme une « monomanie » féminine. Des femmes, prises la main dans le sac, se sont souvent incompréhensiblement exposées à des humiliations dans des lieux publics.

Mais des hommes en seraient également atteints d'après certains témoignages dans des proportions moins élevées. « Dans mon quartier à Mermoz, vivait une famille dont la quiétude ne pouvait être troublée que par leur fils qui revenait souvent à la maison bien amoché.

Il ne résistait pas à l'envie de piquer des objets parfois sans valeur. Les gens étaient sur leurs gardes quand il rejoignait les assemblées. Sa famille, qui a quitté le quartier, en était très gênée », soutient Modou, un commerçant.

Aux yeux de certains Sénégalais, la kleptomanie est un sort jeté à un chapardeur par une victime de vol. Alassane Kâ, un guérisseur traditionnel habitant aux Parcelles Assainies, n'en pense pas moins. Pour lui, c'est le sort réservé à certains voleurs qui s'en prennent à des individus « mystiquement blindés ».

« Il arrive que des parents désemparés viennent me voir pour que je délivre leurs enfants de ce mal. Ce sont souvent des adolescentes, quelquefois des femmes d'âge mûr, qui volent très souvent des choses insignifiantes sans même en avoir besoin.

C'est un maléfice jeté sur eux ou sur un de leurs ascendants ». Le reste de l'explication du marabout Alassane Kâ est alambiqué. Comme ce trouble bien mystérieux.

Un déséquilibre féminin ?

La cleptomanie sonne bien féminin. Des études réalisées par des psychologues, un peu partout dans le monde, montrent que les femmes sont, depuis l'avènement de la société de consommation, les plus affectées par ce mal.

Elles sont les plus touchées par ce qui est considéré comme un trouble mental qui les incite à commettre de petits larcins sans s'en rendre compte et même sans en avoir besoin. Elles ont beau attiré les railleries, cela ne les empêche pas de récidiver. « Les femmes sont plus concernées que les hommes.

Cette manie commence souvent au cours de l'adolescence », fait savoir le Professeur Habib Thiam, psychiatre. Il arrive, soutient-il, qu'elles dérobent des objets dans les grandes surfaces alors qu'elles disposent par devers elle de suffisamment de ressources pour payer.

« Elles agissent sous le coup d'une sorte de pulsion, comme s'il y avait quelque chose qui les poussait à le faire », explique-t-il.

Au Sénégal, même si des études n'ont pas encore mis clairement en relief ce déséquilibre, le phénomène y serait grandissant. D'ailleurs, les propos du sociologue Mamoudou Moustapha Wone, qui soulignait que « la cleptomanie est le premier type de « féminisation du vol » », avaient nourri une vive polémique.

Mais des experts, qui ont également étudié la question, ont indiqué que la cleptomanie est présentée comme une maladie féminine, quoi que touchant aussi des hommes.

Cette situation s'expliquerait par la vulnérabilité de certaines femmes face aux pesanteurs sociales, mais aussi par l'incapacité de certaines à résister aux tentations.

D'autres spécialistes de la santé mentale ont estimé que leur fragilité est aussi tributaire de leur cycle biologique. Du coup, leur vulnérabilité s'accentuerait « lors de leurs menstruations, à la ménopause ou pendant la grossesse ».

Pr habib Thiam, Psychiatre: «La manie du cleptomane est dans l'acte de voler et non dans l'appropriation de biens »

La cleptomanie s'entoure de mystères sous nos cieux. Pour le Professeur titulaire des universités spécialiste en psychiatrie, Habib Thiam, il est difficile d'énoncer les causes exactes de ce trouble.

Il estime que cette pathologie, diversement appréciée selon les cultures, est liée à un trouble du comportement et que dans certains pays du monde, elle ne nécessite pas une consultation psychologique.

La particularité du cleptomane, qui est différent d'un criminel ou de celui qui est considéré comme un bandit, est qu'il vole des objets dont il n'a pas besoin. Il peut arriver même qu'il jette l'objet en question à la poubelle.

« On parle de cleptomane quand, par exemple, tu as un invité qui dérobe une petite cuillère, un coupe-ongles, un stylo...

Ce qui est surprenant, c'est souvent le standing de vie de l'auteur du vol et l'objet sans valeur qu'il prend », ajoute le chef du Service de Psychiatrie et de Psychologie médicale du Centre hospitalier national universitaire de Fann.

Selon lui, « il ne se rend compte d'avoir commis ce vol qu'un peu après. L'individu atteint de cette maladie n'a pas nécessairement besoin de ce qu'il vole. Sa manie est dans l'acte de voler et non dans l'appropriation de biens. Voler lui provoque une excitation».

Le spécialiste assure que le passage à l'acte n'est pas planifié à l'avance et qu'il existe des signes avant-coureurs. Le cleptomane peut être sous l'emprise d'une tension, d'une nervosité interne avant de passer à l'acte.

« On peut le percevoir comme une maladie mentale sous certains cieux, alors que ce n'est pas le cas pour d'autres. C'est lié à la culture et à l'évolution des choses, de la personnalité de l'individu.

On en rigole, et suivant les cultures, on s'en occupe ou pas ». Pour M. Thiam, il y a un grand fossé entre la criminalité et la cleptomanie. Toutefois, il souligne qu'il est difficile de guérir de cette maladie.

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