Sénégal: But de Papa Bouba Diop contre la France - Aussi fort que « La main de Dieu »

1 Décembre 2020

Le football, surtout à l'échelle des équipes nationales, c'est rarement une affaire de onze joueurs de part et d'autre avec au centre un ballon. C'est souvent même le prolongement, sous d'autres formes et sur un autre théâtre des opérations, de la diplomatie, et de la politique. De la fierté des peuples : drapeaux qui flottent au vent, hymnes nationaux qui retentissent et que des ambassadeurs en culottes courtes chantent à tue-tête !

Alors, lorsqu'à la 30ème minute du match d'ouverture du Mondial asiatique au stade de Séoul en Corée du Sud, le Sénégalais Papa Bouba Diop marque le but de la victoire face à la France, championne du monde et d'Europe, et surtout ancienne puissance colonisatrice, c'est plus qu'un simple ballon envoyé au fond des filets de Fabien Barthez. C'était toute une symbolique, avec une portée historique et politique certaine. Le colosse rufisquois au visage d'enfant était devenu pour l'éternité et pour nombre d'Africains francophones, « l'homme qui a terrassé la France toute puissante ». Revanche sur l'histoire ? Pas à ce point tout de même, même si lorsque le président de la République d'alors, Me Abdoulaye Wade qui avait dit à ses « Lions » « Vous pouvez rentrer ; vous êtes champions du monde pour avoir battu les champions du monde », aurait pu tout autant leur lancer «Vous pouvez rentrer, vous nous avez rendus fiers d'avoir battu nos anciens colonisateurs », sans que cela choquât grand monde.

Comme quoi, les enjeux du football dépassent très souvent les limites du seul rectangle vert pour flirter avec la politique. La triste actualité ne nous a-t-elle d'ailleurs pas rafraîchi la mémoire avec la célèbre « main de Dieu » d'un certain Diego Maradona lors du quart de finale Argentine - Angleterre du Mondial de 1986 au Mexique, en pleine guerre des Malouines (du nom de cet archipel de l'Atlantique sud que ces deux pays se disputaient ? Plus tard, le génie argentin a soutenu que sa prestation d'enfer de ce 22 juin là et la victoire de ses troupes (3 - 2), c'était pour « rendre honneur à la mémoire des morts ». C'est-à-dire de ses compatriotes militaires tués pour défendre « l'Argentinité » de ces îles situées près de la Terre de Feu.

Douze ans et presque jour pour jour plus tard, si le 21 juin 1998 avait été surnommé « le jour le plus long », ce n'était pas seulement en raison du solstice d'été dans l'hémisphère nord. Mais bien parce que, pour la première fois dans l'histoire, les États-Unis et l'Iran se croisaient au stade Gerland de Lyon, lors de la coupe du monde « France 1998 ». Deux pays qui se regardaient en chiens de faïence depuis 1979 et l'occupation de l'ambassade des États-Unis à Téhéran et dont les équipes nationales se faisaient face pour une rencontre cruciale. Mais le monde fut ébahi de voir 22 joueurs bras dessus, bras dessous au moment de l'exécution des hymnes nationaux et un match tout ce qu'il y a de normal (victoire iranienne 2 buts à 1).

Si, depuis, les relations entre les deux pays évoluent au rythme de leurs intérêts et parfois des humeurs de leurs dirigeants, cette première rencontre sportive aurait tout de même pu permettre de normaliser les rapports.

Entre la France et le Sénégal, point de relations de ce genre. Bien au contraire. Tout baigne. Mais le souvenir de ce but de Papa Bouba Diop qui avait précipité la faillite des « Bleus » au Mondial asiatique (3 défaites en 3 matches et aucun but inscrit) n'est pas prêt de s'estomper dans la mémoire collective. Et pas seulement des gens de Paname et d'ici.

«Mon but contre la France marquera ma vie pour toujours»

Il y a deux ans, à l'occasion de la qualification du Sénégal à la Coupe du monde Russie 2018, Papa Bouba Diop, interrogé par sofoot.com, avait fait un voyage dans le temps pour parler de son but victorieux inscrit le 31 mai 2002 contre la France, lors du match d'ouverture du Mondial 2002. «C'est quelque chose qui marquera ma vie pour toujours», avait répondu l'ancien joueur du Jaraaf de Dakar. «C'est un truc qui a marqué toute ma vie, mes enfants, ma famille. C'est quelque chose que personne n'oubliera jamais au Sénégal. J'y repense parfois, et je me rends compte que le monde du foot, c'est fou», avait ajouté Papa Bouba Diop. Malgré cet exploit, sa modestie l'avait empêché de se considérer comme un héros. «Je ne pense pas que je suis un héros, j'étais dans l'équipe et j'ai eu la chance de marquer. Je retourne souvent au Sénégal, à chaque vacance, tout le monde m'en parle. Dans la rue, les restaurants, les magasins», avait-il fait remarqué. Mais pour les millions de Sénégalais qu'il a rendus si fiers d'avoir battu la France, il restera ce héros discret. Pour la Fifa aussi. «Héros de la Coupe du monde un jour, héros de la Coupe du monde toujours», a twitté dimanche l'instance faîtière du football mondial pour lui rendre hommage. La patrie sera à jamais reconnaissante à son «Lion» qui a réussi à écrire de belles lignes de l'histoire du football sénégalais. S.O. FALL

Pluie d'hommages pour le héros de 2002

La disparition de Papa Bouba Diop a installé un climat de tristesse et de chagrin dans le milieu du football sénégalais. Et les témoignages n'en finissent pas sur les qualités du disparu qui a laissé une empreinte indélébile dans le sport roi au Sénégal.

Son fameux but inscrit en ouverture de la coupe du monde asiatique en 2002, contre la France championne du monde en titre, constitue un fait d'arme dans le palmarès des «Lions» du Sénégal.

Les hommages ont fusé de partout. Le chef de l'État, Macky Sall, avait réagi sur les réseaux sociaux le dimanche, jour de sa disparition. «Le décès de Papa Bouba Diop est une grande perte pour le Sénégal. Je rends hommage à un bon footballeur, respecté de tous pour sa courtoisie et son talent, nous rappelant fièrement l'épopée des Lions en 2002. Je présente mes condoléances émues à sa famille et au monde du football», avait-il twitté. Les anciens internationaux, les joueurs en activité, la fédération, ses anciens clubs, Fulham et West Ham hier lors la 10e journée du championnat d'Angleterre, bref, le monde du football, du sport sénégalais n'a pas été en reste. Et aujourd'hui encore, les hommages continuent de pleuvoir. Moussa Ndiaye, son ancien coéquipier en équipe nationale n'a pas été en reste. «Nous avons perdu un grand ami, un frère et un coéquipier. Avec Papa Bouba nous avons vécu de grands moments en équipe nationale et il a apporté sa pierre à l'édifice du football sénégalais. Cette perte est trop dure, mais il faut accepter la volonté divine et prier pour lui», a-t-il dit. Cheikh Tidiane Fall, ancien Chargé de communication de la Fsf retient de lui l'image d'un homme qui était toujours concentré sur son sujet et qui donnait l'impression que l'essentiel se passait sur le terrain, mais pas en dehors du terrain. « Et lors des regroupements quand on revenait de l'entraînement ou après les matches, il passait plus de temps dans sa chambre en compagnie de son ami inséparable Henri Camara. Papa Bouba Diop incarnait cette rage de vaincre sur le terrain, cette volonté de renverser les montagnes », a-t-il témoigné. Pour Bourama Diaité, ancien dirigeant au Jaraaf, Papa Bouba Diop restera ce génie du ballon qui, par sa taille et son talent, a incarné la belle devise du Jaraaf «Yaru-Yewu-Yeete». « Il avait cette rage de jouer une fois sur le terrain. Il n'était pas seulement doué avec le ballon, mais il était aussi d'une grande générosité sur le terrain. Jamais de vagues ni avec les dirigeants ni avec l'encadrement technique encore moins avec ses coéquipiers. Le football sénégalais a perdu un de ses anciens de la Génération 2002 qui a beaucoup apporté au succès de l'équipe », a-t-il dit.

La Confédération africaine de football (Caf) s'est aussi inclinée sur la mémoire du disparu. Lundi, le président Constant Omari, qui assure l'intérim d'Ahmad Ahmad, suspendu par la Fifa, a adressé une lettre de condoléance à la Fédération sénégalaise de football (Fsf). «J'ai appris avec regret la disparition tragique d'un footballeur professionnel international, un joueur incontournable du football africain, Papa Bouba Diop qui a évolué dans plusieurs clubs européens», a écrit M. Omari. Pour le président de la Fédération congolaise de football, Papa Bouba Diop était considéré comme une icône du football sénégalais. Au nom de la Caf, il a présenté ses condoléances les plus attristées et a adressé ses profonds regrets à sa famille et proches.

Le Rc Lens s'incline sur la mémoire de son joueur

À Lens que Papa Bouba Diop a rejoint en 2002, les hommages ont afflué au lendemain de sa disparition. Eric Sikora, Gervais Martel, Jean-Guy Wallemme et Joël Muller ont rendu un vibrant hommage à l'ancien joueur sang et or qui les aura marqués par son éducation, sa politesse, son humilité et sa grande discrétion.

Eric Sikora, ancien joueur et entraîneur du RC Lens : «J'avais une relation très proche avec Bouba puisque l'on est devenus amis. Il y avait de l'amitié, c'était quelqu'un que je respectais énormément, un être exceptionnel. Sur le terrain, il avait cette puissance physique, il en imposait vraiment mais il avait aussi de la qualité technique. Je me souviens avoir été heureux pour lui quand il avait marqué contre la France en 2002. En dehors, il était posé, d'une extrême gentillesse. Je n'en retiens que du positif. Dans son éducation, il était irréprochable. Je ne l'ai jamais entendu mal parler même s'il disait les choses. C'était un nounours qui affichait toujours un large sourire.»

Gervais Martel - Ancien président du RC Lens : «Vous pouvez interroger n'importe qui, tout le monde sera unanime sur la gentillesse et la politesse de Papa Bouba Diop. C'était un mec formidable ! On rêve tous d'avoir un équipier, un joueur comme lui dans un effectif ou un ami comme lui. Sur le terrain, c'était une sécurité. On était plus confiant quand il jouait. Il ne parlait pas beaucoup et était discret. Il était apprécié de tous. Lorsqu'il avait arrêté sa carrière en Angleterre, il était tout de suite revenu dans la région et jouait avec les « Anciens » du Racing.»

Jean-Guy Wallemme - Ancien joueur et entraîneur du Rc Lens : «C'était une force de la nature mais on voit que face à la maladie, on est tous égaux. Sur le terrain, Bouba s'imposait du fait de son physique mais c'était aussi un joueur de ballon. Dans le vestiaire, il était très calme, très posé, assez discret. Cela ne l'empêchait pas de chambrer parfois et il devait donc accepter d'être chambré. Ça avait été le cas lors de son retour de la Coupe du monde 2002. C'est une vraie perte pour le club. Cela fait beaucoup de peine de voir partir quelqu'un à cet âge.»

Joël Muller - Ancien entraîneur du Rc Lens : «Je suis très peiné car c'était un garçon et un joueur que tout entraîneur souhaitait avoir dans son groupe. Sur le terrain, il était brillant et impressionnant et non pas seulement par sa taille mais également par son envergure, son efficacité et ce qu'il pouvait amener à ses partenaires. Il les mettait en confiance. Dans la vie de tous les jours, il était adorable, charmant, souriant, humble et d'une grande discrétion. Il était ambitieux et allait de l'avant. Toujours au contact des autres et disponible. Partir aussi vite, d'une maladie épouvantable comme ça... Je souhaiterais m'adresser à toute sa famille et lui dire combien on est tous triste de sa disparition.»

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