Afrique de l'Ouest: Mariés, désireux d'immigrer ou intégrés - Des Ivoiriens réfugiés au Liberia ne veulent plus revenir

1 Décembre 2020

Après les appels du Chef de l'État, la plupart de nos compatriotes réfugiés au Liberia sont revenus au bercail. Mais quelques uns hésitent encore.

Le camp de réfugiés ivoiriens de « Ptp », au Liberia, situé à 7 km de la ville de Zwedru et à 103 km de la frontière ivoiro-liberienne, que nous avons visité en 2013 à l'occasion de la visite du Président ivoirien Alassane Ouattara, s'est vidé de la majorité de ses habitants.

En effet, ce camp de plus de 25000 habitants, surnommé la « ville blanche » en raison des milliers de tentes blanches - servant d'abris aux réfugiés - ne compte plus que moins de 2000 occupants, selon des réfugiés encore sur le site.

Lors d'une visite dans ce camp en novembre 2020, nous avons constaté que l'ambiance de 2013 contraste avec celle d'aujourd'hui. En effet, le quotidien particulièrement animé et bruyant de ce camp surpeuplé était meublé d'activités humaines de tous genres.

On y rencontrait, au détour d'une rue, des enfants sur le chemin de l'école, des commerçants s'activant devant leurs étalages, des anciens militaires ivoiriens, de même que de nombreux hauts cadres du régime de l'ex-Président ivoirien Laurent Gbagbo. En somme, militaires, policiers, infirmiers, enseignants, mécaniciens, commerçants, paysans, tous venus de la Côte d'Ivoire vivaient dans ce camp, le plus grand du Liberia.

Sept ans après, l'ambiance est tout autre dans le camp de « Ptp ». L'enceinte s'est vidée d'une grande partie de ses occupants. Ces derniers ont répondu à l'appel du Président de la République, Alassane Ouattara à regagner la Côte d'Ivoire. "Les militaires, fonctionnaires et autres cadres ont tous répondu à l'appel du Président Alassane Ouattara en 2013. Il ne reste plus que des anonymes, c'est-à-dire, des gens qui n'ont pas joué de rôle dans la crise qui a secoué le pays en 2011 mais qui y sont toujours pour des raisons multiples », explique Zon Robert, un Ivoirien réfugié dans ce camp depuis 2013.

Pour lui, ce départ massif des réfugiés ivoiriens du camp a profondément transformé la vie dans le camp et créé un vide. De nombreuses tentes sont closes et les infrastructures d'intérêt public sont envahies par la broussaille. Il ne reste plus que les anonymes et inconnus sur place qui hésitent à rentrer au pays pour des raisons qui n'ont souvent rien à avoir avec leur sécurité ou la crise ivoirienne de 2011. C'est le cas de dame Irié Lou qui s'est exilée au Liberia avec son époux. Mais ce dernier l'a abandonnée avec ses enfants pour une Libérienne.

Abattue par cette situation, dame Irié dit ne plus disposer de ressources pour reconstruire une autre vie en Côte d'Ivoire. Elle vit désormais de son petit commerce de légumes et en couple avec un Libérien.

Couturier de son état, Bamba Adama dont l'activité connaît une relative prospérité ne veut pas repartir de zéro en Côte d'Ivoire et se battre pour une place sur un marché très concurrentiel. "La situation n'est pas facile aujourd'hui. Nous ne sommes plus assistés depuis des années. Pour vivre ici, il faut se battre. ", ajoute-t-il.

Kouhon Alfred dont toute la famille est rentrée en Côte d'Ivoire dit être au Liberia pour ses affaires qui marchent bien. D'autres réfugiés attendent les convois organisés par le Hcr et surtout l'appui financier octroyé aux réfugiés membres de ce convoi pour rentrer en Côte d'Ivoire. Par ailleurs, une partie des réfugiés, moins portée sur le retour au pays, espère rejoindre les États-Unis ou migrer dans un autre pays.

Un responsable d'une Ong qui travaille dans le camp, et qui a souhaité garder l'anonymat, explique qu'après la phase d'urgence après la grande crise de 2011, beaucoup de réfugiés se sont intégrés. Alors, ils ne bénéficient plus du même type d'assistance. En lieu et place des kits ou rations alimentaires qu'ils recevaient, ils ont droit à des semences pour leur permettre de faire des champs et atteindre une autonomie réelle.

Pour lui, les demandes de rapatriement doivent être volontaires, l'agence du système des Nations unies en charge du rapatriement ne peut obliger les réfugiés au retour même si la paix est une réalité en Côte d'Ivoire. Cependant, il a noté que l'agence onusienne en charge des réfugiés, avec qui son Ong travaille depuis longtemps, est disposée à accompagner ces anciens réfugiés qui désirent rentrer au pays.

L'amorce de cette phase d'intégration a par ailleurs entrainé, selon notre interlocuteur, un changement de programme d'enseignement des élèves du camp. Bénéficiant jadis de programmes en français, ils sont désormais obligés de suivre des programmes exclusivement en anglais depuis 2015. Et cette situation n'est pas sans préjudices et conséquences pour ces élèves qui bénéficiaient d'un programme d'enseignement en langue française depuis leur arrivée au camp en 2013.

Ce passage quelque peu brusque à l'anglais a contraint certains à abandonner leurs études. C'est le cas de Bruce Gnomblehi, élève en 3e en 2015; il a arrêté les cours pour devenir chauffeur de moto-taxi pour aider sa famille à tenir. "Mon oncle resté au pays a vendu la parcelle de forêt de mon père qui est décédé ici au Liberia en 2014. Nous sommes obligés de vivre dans ce camp avec notre maman sans soutien réel. Ici on prie pour ne pas tomber malade. Nos jeunes sœurs sont livrées à elles-mêmes. Nous demandons l'aide du Président Alassane Ouattara pour notre retour dans la dignité parce que une fois au pays, on ne sait plus où nous installer ", raconte-t-il.

Il salue l'élection présidentielle apaisée qui vient de se tenir le 31 octobre dernier. Pour Boué Hubert, l'un des doyens du camp, la question foncière est le vrai problème qui maintient encore certain Ivoiriens au Liberia.

"La dernière élection s'est déroulée dans la paix à l'ouest. C'est vrai que les gens ont peur des rumeurs mais s'ils passent trop de temps ici, ils ne trouveront rien à leur retour. Beaucoup de frères retournés au pays ont tous eu des problèmes sur leurs terres. J'ai épousé une Libérienne voilà pourquoi désormais, je suis installé ici. Beaucoup de nouveaux réfugiés s'inscrivent et retournent au pays, pensant qu'ils en tireront des bénéfices, voilà pourquoi les chiffres des nouveaux réfugiés sont élevés. J'ai été récemment à Totown, une ville proche de la frontière. Mes parents qui ont fui les rumeurs ont été recensés mais ils sont tous retournés au pays; donc les chiffres avancés ne correspondent pas toujours à la réalité", a-t-il révélé.

Il explique que des réfugiés sont retournés au pays pour vendre les plantations de leurs frères restés au Liberia, puis une fois de retour au Liberia, ils découragent ces mêmes frères de rentrer au pays pour empêcher que leur forfait soit découvert.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que les appels au retour au pays lancés par le Président de la République en 2013 et à diverses occasions, ont porté leurs fruits. Les Ivoiriens, traumatisés par les crises passées, qui ont traversé la frontière pour le Liberia à cause des rumeurs à la veille de la dernière élection présidentielle, regagnent chaque jour le pays.

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Le foncier rural, première source de conflit

C'est un fait indéniable : le domaine foncier rural constitue la première source des conflits dans les régions de l'ouest de la Côte d'Ivoire. La situation s'est davantage complexifiée avec le retour d'Ivoiriens réfugiés au Liberia depuis la crise post-électorale de 2010-2011.

Les plus grands bonheurs ayant leur part de mélancolie, le retour massif d'Ivoiriens exilés au Liberia, à la suite des conclaves de Zwedru en 2013 et de Guiglo en 2016 initiés par le président Alassane Ouattara et son homologue du Liberia Ellen Johnson Sirleaf, a exacerbé les tensions sociales liées au foncier, si bien que le fragile équilibre social établi au fil des mois est en train d'être rompu.

Cette inquiétude est partagée par les acteurs clés de la gestion domaniale foncière que sont le parquet et les juges de la section détachée du tribunal de Guiglo, la capitale de la région du Cavally, et les membres du corps préfectoral.

« Le tribunal de Guiglo croule sous les dossiers fonciers. Depuis un moment, les conflits fonciers ont pris des proportions inquiétantes. Chaque jour, nous sommes envahis par des plaintes. Les habitants qui ont fui au Liberia constatent à leur retour que de nouvelles personnes occupent leurs plantations. Ces nouvelles personnes sont souvent installées avec la complicité des parents », explique un magistrat sous le sceau de l'anonymat.*

Plus de la moitié des affaires traitées par les juges du tribunal de Guiglo portent sur le foncier.

Les autorités administratives sont aussi submergées : le casse-tête chinois que constitue la gestion des conflits fonciers occupe la quasi-totalité de l'agenda quotidien des membres du corps préfectoral, et plus particulièrement des sous-préfets. « Ce n'est pas facile d'être sous-préfet dans l'ouest, car la gestion quotidienne des conflits fonciers nous fait vite vieillir et fait blanchir rapidement nos cheveux. Nous sommes littéralement assaillis par les plaintes », confie un sous-préfet aux cheveux blanchis.

Une partie des conflits réglés par les autorités administratives est portée devant les tribunaux, mais les juges rendent des jugements qui vont bien souvent à contre-courant des décisions des autorités administratives.

Cependant, des autorités administratives ont affirmé être souvent sollicitées par des hommes de droit pour rendre leur verdict. La peur de vivre cette situation pousse aujourd'hui les nouveaux réfugiés ivoiriens à regagner en masse le pays.

La coordination entre les décisions des autorités administratives et celles des autorités judiciaires en matière domaniale s'impose à l'ouest pour maintenir la cohésion sociale.

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