Afrique: Marion Weichelt Krupski, ambassadrice de Suisse au Sénégal - «Il faut mettre l'entreprise au cœur du processus de formation des jeunes»

3 Décembre 2020
interview

Abordant la problématique de l'adéquation formation et besoins du marché, l'ambassadrice de la Suisse au Sénégal estime que l'entreprise doit être au cœur de tout processus de formation professionnelle. Dans cet entretien, Marion Weichelt Krupski revient aussi sur la particularité du modèle suisse de formation professionnelle basé sur la méthode dite duale et réitère la volonté de son pays d'accompagner le Sénégal dans ce domaine.

Excellence, qu'est-ce que cette spécificité suisse de formation professionnelle de type dual ?

Le système suisse a ceci de particulier qu'il met l'entreprise au cœur du processus de formation des jeunes. Dans notre pays, les jeunes sont formés dans les entreprises en participant activement aux tâches d'exploitation. Ils mettent donc directement la main à la pâte dès leur premier jour. Ils sont considérés comme des employés de l'entreprise. Nous considérons que ce sont les professionnels des métiers qui sont les plus à même de transmettre un savoir-faire. De plus, les apprentis suivent des cours théoriques dans un centre professionnel, mais uniquement un à deux jours par semaine. Tout ceci contribue à l'adéquation entre la formation et les besoins des entreprises et du marché. En termes de capacités, le modèle dual permet de former cinq fois plus de jeunes dans un même centre professionnel, car par le principe de rotation, on peut multiplier le nombre de jeunes formés au sein d'un même établissement, sans attendre l'ouverture de nouveaux centres.

Pouvez-vous revenir sur les relations que développent la Suisse et le Sénégal dans le domaine de la formation professionnelle ?

Lors d'une visite en Suisse même avant d'être élu, le Président Macky Sall a pu se familiariser avec le système suisse dual. Et quand il a accueilli notre Président de la Confédération lors du Sommet de la francophonie à Dakar en 2014, il a demandé un accompagnement. Son objectif était d'orienter plus de jeunes vers la formation professionnelle et de désengorger les universités. Ainsi, nous avons mené avec deux hôtels de Dakar, une phase pilote d'implémentation qui a permis de former 75 jeunes dans les métiers de serveurs et de cuisiniers. A noter que durant leur première année de formation, ces jeunes sont rémunérés à hauteur de 40 000 FCfa par mois, alloués par l'État afin de les soutenir. Ce montant est dégressif après la première année, laissant la liberté à l'entreprise formatrice de prendre en charge la part de l'État par la suite. Le Sénégal a testé le modèle à travers le «learning by doing». Ce qui, d'ailleurs, est complètement en phase avec le système dual. La coopération suisse a décidé de financer une phase supplémentaire qui s'étend jusqu'en décembre 2022. Le modèle dual correspond parfaitement aux défis auxquels le Sénégal doit faire face en matière de formation professionnelle. Il permet de déboucher automatiquement sur l'emploi, de régler le manque d'adéquation entre les besoins des entreprises et du marché et les jeunes formés.

Que pensez-vous du rôle du secteur privé dans la formation professionnelle ?

Il est primordial. Si vous voulez obtenir l'adéquation entre la formation et l'emploi, il faut que l'économie soit au cœur du système. Dans les systèmes de formation essentiellement théorique, 100 % en école, comme il prévaut au Sénégal, on constate que l'économie ne trouve pas les compétences requises chez les jeunes formés. On ne peut pas attendre de l'État qu'il définisse quelles sont les compétences que doit avoir un mécanicien ou un cuisinier. Il faut donner ce rôle aux privés, aux branches professionnelles, notamment en ce qui concerne le contenu des référentiels de formation. L'Etat seul ne pourra pas former tous les jeunes qui sortent de l'école. Les entreprises peuvent y contribuer en devenant formatrices elles-mêmes dans la pratique. Mais, cela implique que l'on change les habitudes. Ce n'est pas l'école à plein temps avec des stages, mais le travail à plein temps avec des modules théoriques.

Dans un monde de plus en plus numérisé, le système de formation dual n'a-t-il pas atteint ses limites ?

Non. Bien au contraire. La digitalisation des emplois entraîne de profonds changements dans les compétences à développer et dans l'apprentissage. Mais, les entreprises ont l'habitude de s'adapter à ces évolutions afin de rester compétitives sur le marché du travail. Dans un contexte d'évolution si rapide, le système de formation dual est, à mes yeux, le mieux à même de suivre ce changement, car une de ses grandes forces est que les compétences à développer sont établies par les professionnels. Ces modalités dynamiques, proches de la «vraie vie» des entreprises, permettent une adaptabilité rapide des compétences à développer, comme aucun autre système ne le permet.

Comment la Suisse peut-elle collaborer avec un pays comme le Sénégal pour faire face aux défis de l'emploi et de l'employabilité ?

Avec le Sénégal, nous avons le même objectif : assurer l'employabilité des jeunes. Le système dual a le mérite de répondre aux besoins du marché du travail. On ne forme pas pour former ; on forme pour répondre aux besoins des entreprises et du marché. C'est ce qui améliore la compétitivité d'une économie. Le modèle dual est indissociable de l'insertion professionnelle. Pour preuve, en Suisse, il a permis d'avoir un des niveaux de chômage de jeunes les plus bas au monde. Au Sénégal, la demande de travail dépasse l'offre. Il y a des secteurs où la main-d'œuvre qualifiée manque. C'est notamment le cas du secteur numérique. Le dual permet de former rapidement des jeunes au sein des entreprises et donc de répondre directement aux besoins d'exploitation. Bien sûr, ce n'est pas la voie unique. D'autres partenaires au développement misent sur les formations courtes qualifiantes qui répondent aussi de manière plus immédiate aux besoins des entreprises. Au Sénégal, les autorités ont demandé l'expertise de la Suisse pour développer les formations duales. C'est une réponse politique juste apportée aux besoins de l'économie du pays et à l'employabilité des jeunes.

Plus de: Le Soleil

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