Afrique de l'Ouest: La Côte d'ivoire et le Ghana face aux multinationales américaines de chocolat

« Qu’est-ce qu’il y a de si compliqué à fabriquer du chocolat ? Le prix du cacao baisse toujours, mais jamais le prix du chocolat ! » – Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement
3 Décembre 2020

Rester unis ou périr

Les multinationales américaines de chocolat Hershey et Mars, sont sur la sellette. En effet, la Côte d'Ivoire et le Ghana, deux grands pays exportateurs du cacao, les accusent de ne pas vouloir payer « le différentiel de revenu décent ». Il s'agit d'une prime de 400 dollars par tonne pour mieux rémunérer les petits producteurs de cacao. La prime spéciale en question est en vigueur depuis le 1er octobre dernier et a permis une hausse de 21% du prix payé aux planteurs aussi bien en Côte d'Ivoire qu'au Ghana. Rappelons que les rapports entre les multinationales américaines du chocolat et leurs partenaires ivoirien, et ghanéen n'ont jamais été au beau fixe. Ils sont tumultueux tant et si bien que les deux pays avaient, entre-temps, décidé de suspendre leur vente de cacao afin d'obtenir une meilleure rémunération de leurs producteurs respectifs.

La Côte d'Ivoire et le Ghana entendaient ainsi mettre la pression sur les industriels du cacao dans le but d'obtenir un prix plancher de 2 600 dollars la tonne. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la Côte d'Ivoire et le Ghana méritent d'être soutenus dans le combat qu'ils mènent actuellement. Car, au-delà de la maxime qui dit que « l'union fait la force », c'est un acte de solidarité qui participe de la défense de la cause de l'agriculteur africain et qui peut valoir son pesant d'or brun pour la filière. C'est ce qui a souvent manqué à l'Afrique pour permettre aux producteurs de sortir de la précarité.

Cette décision sonne comme une prise de conscience qui devrait marquer un tournant

Et, de mémoire, c'est la première fois qu'un tel tandem commercial se forme en Afrique subsaharienne pour défendre la même cause et surtout pouvoir faire le poids face aux acheteurs étrangers qui ont toujours dicté la loi du marché, dans un secteur où ceux qui souffrent le plus, les producteurs, ne sont pas ceux-là qui récoltent le plus de dividendes. En tout cas, il n'y a qu'à voir comment les fèves de cacao dont le kilogramme se négocie difficilement entre 500 et 750 F CFA, reviennent sous forme de plaquettes de chocolat de quelques grammes vendues dix à vingt fois plus cher sur le continent, pour se convaincre que le produit final est quasiment un luxe pour les enfants des producteurs africains.

C'est pourquoi tout le mal que l'on peut souhaiter au Ghana et à la Côte d'Ivoire, c'est de sortir vainqueurs de cette épreuve de force qu'ils engagent contre de grandes multinationales rompues aux affaires et qui ne manquent pas d'arguments ni de tours pour se faire entendre, tant les négociations internationales n'ont plus de secret pour elles. C'est dire si la bataille, qui vient de commencer, est loin d'être gagnée d'avance. Car, les enjeux d'une telle décision tournent autour d'une augmentation d'environ 40% dont la pilule, en l'absence de conditions favorables, risque d'être difficile à avaler pour les gros ogres occidentaux à l'appétit gargantuesque en matière d'échanges commerciaux et de profits.

Quand on sait que le déséquilibre des termes de l'échange à l'échelle mondiale, a souvent été en défaveur de l'Afrique, cette décision sonne comme une prise de conscience qui devrait marquer un tournant. Et le contraste de la richesse de ce continent et de la pauvreté de ses populations, devrait interpeller la conscience collective à plus d'équité dans les échanges internationaux. Il est temps de payer à l'Afrique ses matières premières à leur juste prix, pour rétablir les producteurs africains dans leur dignité. C'est pourquoi, dans ce bras de fer aux allures de véritable guerre commerciale que viennent de lancer le Ghana et la Côte d'Ivoire aux grandes puissances, les deux pays africains n'ont pas d'autre choix que de rester unis ou périr, fussent-ils les deux premiers producteurs mondiaux de cacao, avec près des deux tiers de la production mondiale.

Un combat noble, pour une cause juste

Car, les grandes puissances sont connues pour être sans sentiment, quand il s'agit de la défense de leurs intérêts. Et dans le cas d'espèce, l'on peut s'attendre à une réaction vigoureuse de leur part si leurs intérêts sont menacés par les nouveaux prix proposés par le duo ouest-africain. En tout cas, l'on est fondé à croire que si la situation l'exige, les grandes puissances ne reculeront devant rien pour imposer leurs prix, quitte à jouer la carte de la division si une éventuelle solution de boycott temporaire au cas où ils auraient des stocks tampons importants, ne produit pas les effets escomptés. Mais il n'y a aucun honneur à piller plus faible que soi, et les grandes puissances doivent aussi comprendre que les temps ont changé.

En tout état de cause, l'on peut déjà se convaincre que cette alliance entre le Ghana et la Côte d'Ivoire est loin d'être anodine, dans ce débat pour la fixation du prix du cacao où le continent africain est souvent en position de faiblesse. C'est un combat noble, pour une cause juste, dont on attend de voir l'impact sur le terrain. Toutefois, il y a des raisons de croire que les difficultés de la filière cacao que vivent les planteurs ghanéens et ivoiriens, n'est pas seulement due aux inégalités de prix imposés par les grands acheteurs.

En effet, les scandales de gabegie et de corruption qui ont souvent fait les choux gras de la presse dans la filière cacao considérée, à tort ou à raison, comme l'une des vaches laitières des différents régimes qui se sont succédé au palais de Cocody, ne sont pas à l'honneur des dirigeants ivoiriens qui gagneraient aussi à balayer devant leur porte. Cela dit, au-delà de la lutte pour le rééquilibrage des termes de l'échange, ces pays devraient travailler à sortir du schéma classique qui consiste à produire pour vendre aux autres et se tourner résolument vers la transformation des produits, qui est une activité autrement plus rentable. C'est de là aussi que pourrait venir le salut de l'Afrique.

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