Maroc: Aaron Lezmy Mazagan cité de toutes les joies

Aaron Lezmy, natif d'El Jadida, en décembre 1935, est issu d'une famille marocaine installée dans cette ville depuis plusieurs générations. Après des études à l'école de l'Alliance israélite, il exerça à l'agence locale de la CTM, avant de s'établir à Casablanca à l'âge de 22 ans. Après la mort du Roi Mohammed V, il immigra en France. Dans ce témoignage Aaron Lezmy revient sur son parcours à El Jadida et Casablanca et sur les conditions de son exode.

Je suis Aaron Lezmy, Marocain originaire de Mazagan-El Jadida. Mon deuxième prénom Henri m'a été attribué, plus tard, par les autorités françaises. Du plus lointain souvenir que j'ai, tous mes ancêtres, depuis plusieurs siècles, ont vu le jour à Mazagan. Nous étions une famille nombreuse de huit enfants : Pinhas, Simon, Salomon, Maxime, David et deux filles, Rachel et Marie. Et comme beaucoup de familles juives et musulmanes de cette cité, ma famille était modeste et je dirais même qu'elle était très pauvre mais vraiment très heureuse. Mon père, Abraham Lezmy (1900- 1958), était commerçant en habillement, et ma mère, Fréha Moyal (1903-1973), était femme au foyer. Tous deux de nationalité marocaine.

Mon père est enterré au cimetière de Mazagan, alors que ma mère, elle, repose en Israël où elle a finit ses jours. Ma famille résidait à El Jadida au numéro 14 rua Das Curvas dans la cité portugaise tout près de la citerne. Nous habitions près de plusieurs lieux de culte : une église espagnole, une église française, une mosquée datant des débuts du 19ème siècle et deux synagogues. Non loin de chez moi, il y avait la salle d'escrime où s'exerçait un champion jdidi de confession juive, c'était Charles Elgressy, dont j'étais un fan et dont je suivais tous les engagements sportifs. Charles Elgressy était un champion connu et il avait défendu les couleurs du Maroc lors d'une compétition internationale. Nous avions comme voisins : la famille Bensimon, Nizri qui était professeur de menuiserie à l'Alliance israélite, et Ohayon qui était chauffeur de taxi. Notre rabbin était Rabbi Hayouss. Ce dernier nous donnait des cours d'hébreu et de kodech dans un local mis à sa disposition par la communauté. Nous pratiquions donc notre religion et nos mœurs en toute liberté et quiétude.

J'ai fait ma scolarité à l'école de l'Alliance israélite dont le directeur était M. Sion et les professeurs étaient : Bensimon, Bensimhon, Afriat et Elmoznino. Sous le Protectorat, les cours se faisaient en français et en hébreu. Mais nous parlions arabe en dehors de l'école et à la maison. L'introduction de l'arabe à l'école de l'Alliance a été faite plus tard après l'Indépendance. Pendant toute ma scolarité à l'Alliance, entre 1941 et 1948, Sion assumait ses fonctions de directeur. Son épouse était directrice de l'école des filles. Ce directeur, sévère et exigeant envers ses élèves, résidait au sein de l'établissement où il occupait un logement de fonction.

J'ai gardé de bons souvenirs de mon enfance et de mon adolescence à El Jadida. Les fêtes juives : kippour, rosh hachana, souccot et pessah étaient toutes célébrées dans la synagogue Bensimon qui se trouvait en dehors de la cité portugaise. En ces temps du Protectorat, je ne me souviens pas d'avoir connu de problèmes ni avec les Français ni avec les musulmans puisque mes rapports étaient amicaux avec tous en général. Quand je n'avais pas école, j'allais parfois au cinéma de Mme Dufour ou au Métropole.

En 1957, à l'âge de 17 ans, j'ai trouvé un emploi comme comptable à la Compagnie de transports au Maroc (CTM) sous les ordres du chef d'agence, M. Philippe. Mon collègue au travail était Si Jillali. Puis à l'âge de 22 ans j'ai quitté Mazagan pour travailler au siège de la CTM à Casablanca. Beaucoup de jeunes Marocains, à l'époque, se dirigeaient vers Casablanca pour gagner leur vie car à El Jadida, le marché du travail était plutôt restreint. Je résidais alors au boulevard d'Anfa et, c'est dans ce quartier que j'ai rencontré, en 1957, ma future épouse Emilienne Kaddouch, de nationalité française. Elle était la fille de Moïse Kaddouch (1914-1998) et d'Aziza Attias (1913- 1957). Il y avait d'ailleurs beaucoup de Kaddouch dans ce périmètre. Nous nous sommes mariés le 31 janvier 1959 à Casablanca et nous y avons eu notre premier enfant, Patrick, en 1960.

Ce qui m'a poussé à quitter Casablanca pour la France, ce sont plusieurs raisons : économiques, politiques et sociales survenues après l'Indépendance. J'ai senti que quelque chose a changé dans la société et certaines de mes connaissances étaient parties en France ou vers d'autres destinations. Pour moi, ce changement arriva avec l'annonce de la mort du Roi Mohammed V, véritable icône de la communauté juive. Nous étions sortis à la Place de Verdun (devenue place Oued El Makhazine), ce jour du 27 février 1961, comme tous les Marocains, pour crier notre peine et rendre hommage à notre Roi bien aimé. Mais la situation économique n'avait pas arrangé les choses en raison notamment des contraintes financières et le manque d'investissement.

Comme la famille de mon épouse était de nationalité française depuis plusieurs générations et que son père y était déjà installé, la France me sembla une destination évidente. Je suis parti en premier en juin 1962 pour tenter de trouver du travail à Paris. J'ai effectué le voyage en voiture avec deux de mes frères en passant par l'Espagne pour arriver à Marseille et ensuite atteindre la capitale française. Mon épouse m'a rejoint avec mon fils en août 1962. Pour elle, il s'agissait d'un rapatriement, en avion, pris en charge par la France. J'ai donc fait ma vie en France en tant que cadre administratif dans la finance. Et c'est à Paris que j'ai eu mon deuxième enfant, ma fille Barbara, née en 1967. Ma naturalisation est intervenue en juin 1972.

Plus tard, en 2004, l'idée de partir en Israël m'est venue notamment quand mon fils était parti avec sa femme Charmian Abelson, de nationalité anglaise, avec ses deux enfants. Quant à ma fille Barbara installée en France, elle s'est mariée en 2007 avec David Elbaz, fils de Fernand et Chantal Elbaz d'Algérie. Mes autres frères et sœurs ont eux aussi quitté le Maroc à regret à cause de la conjoncture économique qui prévalait dans les années 60. De toutes les périodes de ma vie au Maroc ou à l'étranger, j'avoue que la cité de Mazagan est restée pour moi synonyme de toutes les joies. Le Maroc mon pays ne s'oublie jamais.

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