Sénégal: Note de lecture - «Vivre et philosopher est tout un», selon Djibril Samb

5 Décembre 2020

«Ni croire, ni mécroire, ni décroire : vérifier». Armer de cette règle d'or, Djibril Samb poursuit, dans ce tome 4 de «L'heur de philosopher la nuit et le jour : Quand vivre c'est philosopher» ses réflexions titoligiques (sur le quelque chose). Comme à son habitude, il procède par petites touches, s'interdisant tout exposé systématique.

Ce n'est pas pour rien que Djibril Samb se définit comme «le philosophe de ce temps». En effet, pour lui, «vivre et philosopher est tout un, de même que philosopher et vivre est tout un». Cette préoccupation transparaît dans le sous-titre de ce tome 4 de «L'heur de philosopher la nuit et le jour» : «Quand vivre c'est philosopher», qui n'est, en fait, qu'une réplique sous une autre forme du sous-titre du tome 3 : «Quand philosopher c'est vivre». Autrement dit, ce qui apparaît comme médiation quotidienne est précisément ce autour de quoi s'est organisée sa vie de ce jour. Le lecteur assidu remarquera que ce procédé littéraire (l'usage d'aphorismes) est au cœur de la démarche littéraire de Djibril Samb dans les différents tomes de ce journal philosophique.

Cependant, le lecteur est averti. Le philosophe ne s'adresse pas à tout le monde, mais seulement «à ceux qui sont doués d'une raison active» (p. 282). En dépit de cette mise en garde, tout esprit curieux et s'intéressant un tant soit peu aux choses de l'esprit, y trouvera à coup sûr matière à réfléchir. Dans ce volume 4, l'auteur poursuit sa critique du philosophe allemand Hegel à qui il avait consacré une bonne partie du volume 3, en examinant, cette fois-ci, l'une de ses principales sources en la personne d'Antonio Cavazzi, mais aussi en le comparant avec l'un de ses aînés et contemporains, von Herder (1744-1803). Chez ce dernier, à la grande différence du citoyen de Stuttgart, «le déterminisme géographique existe, mais il n'est pas rigide, car il s'agit non d'un déterminisme quasi-théologique, mais naturel» (p. 43). Herder a surtout l'honnêteté - si on à l'esprit les propos sentencieux de Hegel sur les Nègres- d'écrire : «Nous ne connaissons l'Afrique que trop imparfaitement pour établir une opinion sur l'histoire de ses peuples».

En examinant la principale source de Hegel sur l'Afrique, Cavazzi, Samb montre qu'il «l'utilise en fonction de ses propres préjugements et pour des conclusions arrêtées d'avance». Ceci en dépit des contradictions manifestes qu'on peut relever dans le texte du père capucin italien (Cavazzi). Il suffit de relever la description de la reine Nzinga (ca 1583-1663), tantôt présentée comme une personne cruelle et avide de sang, tantôt comme une personne extrêmement raffinée. Bref, Hegel est l'opposé d'un Herder qui insiste sur l'unité du genre humain en dépit de l'extrême diversité des individus, absolument irréductibles.

DOCTRINE DE L'INSTANT

Au fil de ses méditations de l'année, le philosophe nous livre, par petites touches, comme à son habitude, sa doctrine de l'instant. Partant des réflexions du grand philosophe africain saint Augustin (354-430) dans ses «Confessions», il analyse les notions de temps, du passé, du futur, de l'éternité ou encore de l'instant. «Nous n'avons l'expérience du passé et du futur que comme souvenir ou représentation de l'instant présent (seul) cadre réel qui accueille, en tant que quelque chose, la condition humaine - quelque chose elle-même» (p. 343). Djibril Samb nous amène aussi, dans ce volume, à la redécouverte de «La nausée» de Sartre, soulignant, au passage, sa convergence de vue avec le père de l'existentialisme sur «l'étrangeté du monde». De même, il commente longuement l'article de Senghor paru dans le «Paris-Dakar» du 13 février 1937 intitulé «Fidélité des intellectuels» et celui de Fadel Dia, intitulé «Les présidents de la République ont-ils besoin d'avoir des marabouts comme copilotes ?», paru dans «Sud Quotidien» du 14 juillet 2018. Une porte d'entrée pour l'auteur pour aborder l'épineuse question de la réforme de l'État en Afrique.

Comme dans les tomes précédents, la physique et l'astrophysique ont été deux objets majeurs de la réflexion du philosophe en 2018. Il examine notamment la théorie du tout, c'est-à-dire capable d'unifier la relativité générale, décrivant parfaitement le cosmos ainsi que les lois fondamentales qui le régissent et celles, proprement étranges, qui gouverne la physique quantique, c'est-à-dire celle de l'infiniment petit. Dans le même ordre d'idée, il a continué à s'intéresser aux exoplanètes. Mais le décès du grand physicien spécialiste des trous noirs, Stephen Hawkin, le 14 mars 2018, le pousse à orienter ses réflexions sur certaines de ses positions extrascientifiques telles que la négation de Dieu «qui ne peut être mise au crédit de la science» ou encore celle sur la «mort de la philosophie». A ces positions, Djibril Samb lui adresse des critiques robustes.«De même qu'une machine à coudre ne peut pas remplacer un moulin à moudre, la physique ne peut pas remplacer la philosophie», répond D. Samb au propos de Stephen Hawkins, selon lequel la physique aurait remplacé la philosophie. Il la trouve «tout simplement absurde».

GENIE GENETIQUE HUMAIN CONTRE SELECTION NATURELLE

Le 14 mars 2018, il pose cette question redoutable : «L'humain prendra-t-il le contrôle de l'évolution et réussira-t-il à l'orienter ?». C'est le point de départ d'une réflexion tout au long de l'année sur le problème «le plus grave et le plus effrayant que puisse se poser un philosophe» : les modifications génétiques offertes par les avancées de la science et des biotechnologies. «Ce que le philosophe doit bien comprendre c'est que le procédé technique employé revient à contrer l'œuvre de la sélection naturelle. C'est le génie génétique humain contre la sélection naturelle. Cette sorte de conflit entre l'intervention artificielle de l'intelligence humaine et la sélection naturelle est inédite. Personne ne sait ce qui peut en résulter» (p.99). Dans la droite ligne d'un Rabelais («science sans conscience n'est que ruine de l'âme»), Samb défend l'idée que si l'activité scientifique est libre par essence, elle est cependant «obligatoirement soumise à un contrôle éthique très sévère lorsqu'elle s'applique au vivant humain». Cette limite «infranchissable» a pour but «la sauvegarde de la condition humaine dans son intégrité foncière et dans sa dignité - son humaine dignité». Partant du principe que «tout ce qui touche l'humain, l'humain, et lui seul, est juge de ce qu'il faut faire ou ne pas faire pour son bien propre», il estime que le problème éthique «n'est pas dans le génie génétique comme tel, mais seulement dans les limites de son application au vivant doué de sensibilité en général, singulièrement au vivant humain».

Cette réflexion sur l'humaine condition amène l'auteur à traquer «l'invention du Noir» dans certains grands textes comme le fabuleux conte des «Mille et une nuit». Enfin, en puriste de la langue française, l'auteur ne se prive pas, dans ce journal, cadre approprié, de recourir à tous les artifices et subtilités littéraires et à toutes les ficelles langagières pour le plus grand bonheur des lettrés.

LA SAGESSE SE TROUVE DANS LA BANALITE

Ainsi est Djibril Samb. Un savant capable de se livrer à des réflexions pointues sur un large spectre de sujets allant de l'art (l'œuvre de Guibril André Diop, «le poète du fer») à l'ingénierie génétique en passant par l'atome et la dissuasion nucléaire, avec une étonnante érudition. En un mot, Djibril Samb est un penseur, c'est-à-dire un homme capable de disséquer les réalités de son temps et décrire leur mouvement dans un contexte historique, et même parfois l'anticiper. De l'apparente banalité d'une expression («Bulfaale») aux plus prodigieuses découvertes dans l'espace, rien n'échappe aux radars du philosophe pour qui tout est objet de questionnement. En effet, pour lui, la philosophie, «c'est d'abord l'art de s'étonner et, par suite, de questionner le monde sans la moindre espérance d'une réponse apaisante, parce qu'il n'en existe pas, et qu'il ne peut en exister ni maintenant, ni plus tard, ni jamais».

Pour le philosophe de ce temps, à l'instar des anciens Grecs, la philosophie est toujours «une affaire de vie - de vie personnelle d'abord -, une manière de vivre parmi les humains et dans le vaste univers auquel «tout nous relie, non pas mystiquement mais très physiquement». Mais comme la vie «conduit à la mort avant de ramener à la mort» (p. 72), l'auteur évoque, dans ce journal, beaucoup de figures intellectuelles récemment disparues. Ainsi, en parcourant la longue méditation du 24 mars (p.70-84), le lecteur se plait à redécouvrir l'éloge funèbre - l'eulogie - cet art inventé par les Grecs, qui s'est affiné au fil des siècles avant de connaitre son «floruit» au siècle de Bossuet et qui est resté vivant jusqu'à l'aube du XXIe siècle.

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