Afrique: Le lait en poudre importé, une menace pour la sécurité alimentaire en Afrique

16 Décembre 2020

Paris — Des chercheurs du CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) ont présenté à un groupe d'eurodéputés (France, Allemagne, Belgique), les impacts socio-économiques des exportations vers l'Afrique de l'Ouest, du lait en poudre venant d'Europe.

En se basant sur une analyse comparative entre la poudre lactée importée et le lait localement produit, les chercheurs ont constaté que malgré sa bonne qualité, les industriels en place n'utilisent qu'environ 7% du lait produit localement.

En outre, seulement « une vingtaine de laiteries industrielles le collectent auprès d'environ 20 000 familles dans la région », explique à SciDev.Net Guillaume Duteurtre, agroéconomiste et chercheur au CIRAD.

Par ailleurs, 80% des laiteries en Afrique de l'Ouest préfèrent utiliser le lait en poudre, meilleur marché (du fait de subventions européennes) ou des mélanges de matières grasses végétales (MGV) qui sont de 30 à 50% moins chers que le lait produit localement.

En effet, grâce aux accords commerciaux, les producteurs du nord, moyennant des droits de douane très faibles (5% en Afrique de l'Ouest contre plus de 50% au Kenya par exemple) peuvent se développer sur certains marchés africains.

Ces mélanges qui représentent 66% des importations de cette zone, sont constitués pour le tiers de leur poids, d'huiles végétales, en lieu et place de la crème et du beurre réservés aux marchés occidentaux, réputés plus rentables.

Or, remplacer ces nutriments par des huiles moins riches, prive les consommateurs de l'essentiel des 300 acides gras ainsi que des vitamines naturellement présentes dans le lait de vache.

« Les mélanges de MGV concurrencent très fortement le lait local, et sont constitués pour 30% d'huile de palme non certifiée acheminée depuis les pays du sud-est asiatique », affirme Guillaume Duteurtre.

« Ce commerce a permis aux industriels de fournir des produits laitiers à bas prix à une population en forte croissance, qui consomme de plus en plus de produits laitiers » précise l'agroéconomiste.

Offensive lait

L'Irlande, la Pologne et les Pays-Bas d'une part, et le Nigéria, le Sénégal, le Mali et la Côte-d'Ivoire d'autre part, sont les principaux acteurs de ce commerce.

Très convoité par les grands groupes agroalimentaires, le marché ouest-africain se caractérise ainsi par la prédominance du lait en poudre importé, qu'il soit entier, écrémé, ou mélangé avec de la poudre de MGV, essentiellement de l'huile de palme provenant du sud-est de l'Asie (Indonésie, Malaisie).

Pour sortir de cette pratique, une organisation regroupant 55 ONG et baptisée « Mon lait est local », a lancé une campagne de sensibilisation. Avec pour objectif de soutenir l'Offensive lait, un programme de la politique agricole commune de la CEDEAO2 (ECOWAP 2016-2025).

A l'occasion de la présentation de cette étude, Hindatou Amadou, coordinatrice de la campagne « Mon lait est local » a souligné le caractère « déloyal » de ce commerce qui, dit-elle, « inhibe fortement les efforts faits par les petits producteurs, alors même que l'Afrique de l'Ouest est capable de satisfaire à 50% de ses besoins en produits laitiers ».

Soulignant ainsi le paradoxe qui consiste à déverser sur ces territoires exposés à la pauvreté, de la poudre de faible qualité avec des étiquetages souvent trompeurs, pendant que les institutions européennes financent une agriculture durable en Afrique.

En Afrique de l'Ouest, les producteurs laitiers sont concentrés dans la zone sahélo-saharienne. La production demeure artisanale avec des communautés constituées pour une grande majorité d'agro-pasteurs et de pasteurs.

Bassin de collecte

L'exploitation du lait occupe une place centrale pour ces communautés qui « véhiculent une culture laitière très riche avec des produits typiques comme le lait fermenté et des habitudes de consommation originales telles que les mélanges de céréales et de lait fermenté », constate Guillaume Duteurtre.

« La filière laitière joue un rôle fondamental dans la sécurité alimentaire des populations (apport en protéines animales), et représente un potentiel économique remarquable, notamment au Sahel et pour les femmes en zones rurales » analyse Christian Corniaux, zootechnicien au CIRAD.

Aussi les chercheurs ont-ils émis des recommandations au profit de la sécurité alimentaire, de l'environnement et du développement socio-économique des sociétés concernées par ce commerce.

Christian Corniaux recommande par exemple « l'essor d'un complexe laitier agro-industriel périurbain, et l'émergence de bassins de collecte ruraux afin de promouvoir l'orientation laitière des pasteurs et des agro-pasteurs ».

Parallèlement, les députés européens se sont prononcés pour une nomenclature plus stricte, en votant, courant octobre 2020, pour le bannissement des termes « yaourt » et « fromage » de tout produit ne contenant pas exclusivement du lait animal.

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