Afrique de l'Ouest: Centre du Mali : pas d'autre choix que de fuir

communiqué de presse

Le centre du Mali est devenu la région la plus meurtrière pour les civils du pays, où la violence s'est fortement intensifiée au cours des trois dernières années. Il s’y dresse un tableau alarmant de personnes blessées, de morts et de personnes forcées de se déplacer. MSF intervient dans cette région en soutenant des structures de santé et va à la rencontre des populations isolées en s’appuyant sur le modèle des soins communautaires.

« Les malfaiteurs sont venus pendant la nuit dans notre village et ont tué mon mari, brulé notre maison et emporté tout notre bétail. J’ai ramassé ce qui restait de nos affaires et j’ai fui avec mes quatre enfants. Depuis ce jour, mon fils, O., ne cesse de pleurer. Chaque fois qu’il voit un homme, il pense que c’est son père », explique A., qui accompagne son fils à la clinique mobile gérée par les équipes de MSF. Cette femme et les siens ont trouvé refuge dans un autre village, dans le cercle de Koro, au centre du Mali.

L’histoire d’A. s’inscrit dans une longue série de récits similaires. Le centre du Mali, limité au nord par la région de Tombouctou et au sud-est par le Burkina Faso, est la zone du pays la plus meurtrière pour les civils . Ce sont les communautés d’éleveurs peulhs et les agriculteurs dogons, majoritaires dans cette région, qui sont les premières victimes de tueries, de destructions ou de pillages. Ces deux dernières années, ces violences ont non seulement augmenté en nombre, mais aussi en gravité. La population du Centre se retrouve coincée entre des groupes armés, les groupes d’autodéfense ou encore les forces de sécurité nationales ou internationales . À ces violences viennent notamment s’ajouter les conflits locaux entre les communautés. Conscients de ces rivalités, les acteurs armés ont instrumentalisé telle ou telle communauté pour les monter les unes contre les autres. Du fait de cette instrumentalisation produite dans une zone fortement armée, la violence contre les civils est omniprésente et des attaques indiscriminées sur des villages entiers sont souvent perpétrées.

Le Gouvernement malien est engagé dans plusieurs conflits armés avec divers groupes qualifiés de terroristes, et est soutenu par des acteurs régionaux et internationaux dans la lutte contre ces groupes. Cette situation se caractérise par un chevauchement de mandats incluant le maintien de la paix et la lutte contre le terrorisme. L’activité des groupes armés et certaines mesures de sécurité répressives adoptées pour lutter contre le terrorisme ont un impact sur les populations. Dans certains cas, les civils sont assimilés à des combattants et sont criminalisés en raison de leur appartenance à un certain groupe ethnique.

La population civile victime de violences au quotidien 

Dans la région de Mopti, située à la frontière avec le Burkina Faso et les États de Gao, Segou et Tombouctou, des zones entières échappent au contrôle étatique et font notamment face aux groupes armés. Un climat de violence s'est instauré dans la vie quotidienne des villageois. Selon le rapport de l’Organisation Mondiale des Migrations (OIM) datant d'octobre 2020, il y aurait 311 193 personnes déplacées internes au Mali.

De nombreux villages de Mopti, comme par exemple ceux de Mondoro (Douentza), Diankabou (Koro) encore ou Boulkessi (Douentza) qui sont isolés de force par les groupes armés et n’ont ainsi pas accès aux services de base, notamment aux soins de santé. Cependant, entre janvier et octobre 2020, 56 villages de la région, enclavés ou difficiles d’accès, ont été secourus par les équipes de MSF. Quant aux autres villages, leurs habitants se trouvent dans l’incapacité de se déplacer librement, de cultiver les champs ou de fréquenter les marchés en raison de conflits inter- ou intra- communautaires.

La plupart de ces personnes sont alors contraintes de quitter leurs foyers et de se réfugier dans les villages voisins. En octobre 2020, on comptait 131 150 individus déplacés uniquement dans la région de Mopti , pour une population totale estimée à environ 1,6 million de personnes.

« Dans un village situé à 60 km de Bandiagara, il n’y a pas de camp de déplacés. Les personnes qui ont fui les violences ont soit logé dans des salles de classe avant d’être chassées lors de l’ouverture des écoles, soit été accueillies par des familles. D’autres encore vivent dans les champs, dans des grottes ou à la belle étoile. », rapporte Ibrahim M., assistant coordinateur du projet de MSF au Mali.

Les familles d’accueil dépassées

Les villages voisins qui viennent en aide à ces déplacés ont des moyens d’accueil limités. Ces personnes vivent très modestement et survivent grâce à l'agriculture et à l'élevage. Elles font déjà face à des difficultés durant la saison des pluies cumulée aux mois de soudure. Quant aux déplacés, qui ont tout perdu, ils vivent dans des conditions extrêmement difficiles, luttant pour trouver de la nourriture, de l’eau potable ou un abri, et bénéficient peu ou pas des services de protection. Au sein des populations affectées, les équipes de MSF identifient et accompagnent quotidiennement des enfants non-accompagnés, des femmes cheffes de ménages, ainsi que des personnes âgées ayant perdu leur réseau de support.

A.O., paysan, a recueilli au sein de son foyer des habitants ayant fui les violences : « Il y a trois mois, 35 déplacés se sont présentés chez nous. Déjà avant leur arrivée, la nourriture manquait. Les nouveaux arrivés compliquent davantage cette situation, mais nous faisons tout pour ne pas les abandonner en faisant de notre mieux. Héberger 30 personnes supplémentaires est compliqué, six à sept dorment sur la même natte, les femmes se regroupent pour dormir dans la même chambre. Quand il pleut, beaucoup de personnes passent la nuit dehors, debout, parce qu’il n’y a pas d’abri pour tout le monde. »

Certains déplacés n’ont pas trouvé de place au sein des familles d’accueil et ont dû se réfugier dans les lieux publics ou en brousse. L.T., déplacée, nous relate son récit : « Ils sont entrés dans nos maisons et ont tout détruit. Nous avons fui et, après deux jours de marche, nous sommes arrivés ici durant la nuit. Certains de mes proches ont disparu. Je ne sais pas où ils sont. Nous sommes constamment sur nos gardes. Nous avons peur que ces hommes armés reviennent nous faire du mal. Nous manquons de tout. Nous n’avons ni vêtements, ni nourriture, ni argent, ni logement. »

Des chemins périlleux pour les populations

Dans les hôpitaux des cercles de Koro et Douentza, les équipes de MSF assurent notamment une prise en charge médicale et psycho-sociale d’urgence pour les personnes blessées lors des conflits. Ces dernières souffrent de blessures par balles, de violence sexuelle, ont été victimes d’engins explosifs improvisés, ou ont été torturées, ce qui a entrainé des traumatismes physiques et mentaux graves. De juin à octobre 2020, à Douentza, Koro, Bandiagara et Bankass, il y a eu 82 attaques de villages, 68 autres incidents, 21 déplacements de population, avec un total de 222 civils tués, selon MSF.

Cette situation de violence induit également une difficulté d'accès aux soins de santé de la population civile. C’est ainsi que la malnutrition, et ses effets, le paludisme ou la rougeole, deviennent des maladies très meurtrières. De janvier à octobre 2020, dans les structures médicales soutenues par MSF dans les cercles de Koro, Douentza et Tenenkou, les équipes ont soigné 57 547 personnes atteintes de paludisme.

MSF lance aussi des interventions d'urgence dans les localités isolées et difficiles d’accès. L’organisation assure également un soutien médical et psychologique via des cliniques mobiles et d’autres approches de soins communautaires. Toujours de janvier à octobre 2020, dans les cercles de Koro, Douentza et Tenenkou, MSF a réalisé 52 970 consultations externes via des cliniques mobiles. Quand les équipes parviennent à rejoindre les déplacés dans les zones isolées, elles soignent les blessés, vaccinent les enfants et s’occupent des plus vulnérables, comme par exemple les femmes enceintes et allaitantes.

Adiaratou D., infirmière obstétricienne, s’occupe des femmes enceintes déplacées : « Contraintes de se déplacer à cause des conflits, certaines femmes enceintes ont accouché sur la route. D’autres, traumatisées par la peur, ont fait des fausses couches. Parmi les soins qu’elles reçoivent, nous les accompagnons pour la pesée et l’accouchement. Elles sont démunies, elles n’ont ni à manger, ni des vêtements pour se changer ou se couvrir. »

L´accès à certaines zones restent paralysé par les engins explosifs improvisés utilisés contre les forces de sécurité, ces engins faisant aussi beaucoup de victimes parmi la population civile. Par conséquent, les mouvements des populations vers les services de base, et vice versa, sont limités. L´accès humanitaire reste une des préoccupations majeures dans cette zone fortement affectée par le conflit armé. Les organisations humanitaires jouant un rôle dans l’amélioration des conditions de vies de la population se voient aussi confrontées aux mêmes difficultés d’accès pour des raisons sécuritaires, telles que les braquages à mains armées, les détentions et les contrôles irréguliers, les mines, les enlèvements, etc.

MSF craint que l'insécurité ne diminue pas , ce qui priverait inévitablement de plus en plus de personnes de soins de santé et d’aide humanitaire.

« Au regard de nombreuses violations, Médecins Sans Frontières demande aux acteurs impliqués le respect et la préservation de l’espace humanitaire, qui permet d’offrir une assistance vitale aux populations affectées par le conflit. De plus, l’organisation invite les acteurs du conflit armé à cesser les exactions contre les civils et à se conformer aux principes du droit international humanitaire, en respectant les principes de précaution et de distinction. Enfin, aux acteurs humanitaires, MSF demande d’élargir leur réponse aux besoins de cette population, notamment en matière d’abri et de nourriture, ainsi que de leur assurer une réponse effective aux besoins de protection des individus », déclare Boulama El hadji Gori, chef de mission MSF au Mali.

FIN

Médecins Sans Frontières intervient au Mali depuis 1985. Avec l’éclatement de la crise sécuritaire de 2012, l’organisation a intensifié ses interventions dans les régions du nord, du centre et du sud du Mali, pour répondre aux multiples besoins des populations touchées par les événements. Actuellement, MSF gère des projets réguliers dans les régions de Kidal, Gao (Ansongo), Mopti (Ténenkou, Douentza et Koro), Ségou (Niono) et Sikasso (Koutiala), et aussi dans la capitale, Bamako. Elle déploie également de nombreuses interventions d’urgences afin de répondre aux importants besoins des populations.

 

 

 

Plus de: MSF

à lire

AllAfrica publie environ 800 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.