Sénégal: Jean Pierre Senghor, Secrétaire exécutif du Cnsa - « La situation alimentaire est plutôt rassurante »

28 Décembre 2020
interview

La sécurité alimentaire est une problématique transversale dont l'analyse requiert une claire conscience des enjeux et des solutions structurelles à mettre en œuvre dans un pays confronté à plusieurs défis. C'est ce à quoi s'emploie, dans cet entretien, Jean Pierre Senghor, Secrétaire exécutif du Conseil national de sécurité alimentaire (Cnsa).

Le Cadre Harmonisé, qui est l'instance d'analyse de la situation de la sécurité alimentaire, s'est réuni le mois dernier pour le Sénégal et les résultats viennent d'être validés par le Comité inter États de lutte contre la sécheresse au Sahel (Cilss). Quelle est la composition du cadre et la démarche d'analyse ?

Le Cadre harmonisé (Ch) d'analyse des zones à risques ainsi que des populations en insécurité alimentaire et nutritionnelle, communément appelé Ch est un outil commun aux 17 pays membres du Réseau de prévention des crises alimentaires au Sahel et en Afrique de l'ouest (le Rpca). Il permet de dresser, deux fois par an, les cartes de la situation alimentaire du pays. C'est à l'effet de procéder à cette analyse que s'est tenu, à Saly, du 9 au 14 novembre 2020, le dernier atelier du Ch, avec l'appui technique du Cilss. Cet atelier, organisé par le Se-Cnsa, a vu la participation de tous les acteurs clés impliqués dans la lutte contre l'insécurité alimentaire au Sénégal (Direction de l'agriculture, de l'élevage, de la pêche, Anacim, la Defecs, la Dan, Clm, Dgpre, Ansd, Dgpsn, Csa, Cse, Conacilss, Société civile, Croix Rouge Sénégalaise, Plateforme paysanne, Acf, Oxfam, Crs, Sci, Wv, Ficr et les Ptf : Pam, Fao, Unicef). L'entrée territoriale est, ici, le département et l'unité d'analyse est le ménage.

Quelle est la situation de la sécurité alimentaire au Sénégal ?

Les résultats du Ch de novembre 2020, validés par le Pregec (instance dédiée du Cilss, nous révèlent une situation alimentaire plutôt rassurante. L'analyse des données issues des enquêtes indique, en effet, qu'en phase courante (octobre-novembre-décembre), « la consommation alimentaire des populations est satisfaisante dans la majeure partie du pays. Un seul département, celui de Matam, est en phase 3 (crise) ; ce qui signifie que plus de 20% des ménages de ce département ont des difficultés à satisfaire leurs besoins alimentaires de base. Dans 29 départements, parmi les 45 analysés, plus de 80% des ménages arrivent à satisfaire leurs besoins alimentaires de base sans difficultés, on parle, alors, de départements en « phase minimale » (phase 1). Dans les 15 autres départements, les ménages arrivent à satisfaire leurs besoins alimentaires, certes, mais ne peuvent pas se permettre d'autres dépenses sociales sans toucher à leurs moyens d'existence ; ces départements sont dits « sous pression » (phase 2).

Quant à l'estimation des populations répertoriées et classées sur l'échelle de l'insécurité alimentaire (phase 1 à 5), en phase courante, c'est, au total, 64.570 ménages qui sont affectés par l'insécurité alimentaire dont 11.593 dans le département de Matam.

Lorsqu'on se projette en période de soudure (juin-juillet -août 21), dans le cas de figure où aucune action de mitigation du risque n'est prise, ce sont trois autres départements qui tomberaient en phase 3 (Ranérou, Salémata et Saraya) et qui viendraient s'ajouter à Matam. Le nombre de ménages affectés par l'insécurité alimentaire passerait, alors, à 107.259 en phase 3. Comparaison n'est peut-être pas raison, certes, mais je ne peux m'empêcher de jeter un coup d'œil furtif chez nos voisins avec lesquels nous formons et partageons le réseau de prévention des crises alimentaires au Sahel et en Afrique de l'ouest ; sans doute une manière subtile de me rassurer moi-même. En effet, le dernier rapport du Rpca, nous enseigne que six pays risquent, dès la prochaine soudure, de compter plus d'1 million de personnes en situation de crise et au-delà : Nigeria (13 millions), Burkina Faso (2.7 millions), Niger (1.7 million), Sierra Leone (1.4 million), Tchad (1.1 million) et Mali (1 million)...

Oui, toute proportion gardée, le Sénégal s'en sort plutôt très bien, du fait, en grande partie, des mesures d'anticipation prise par le chef de l'État en apportant un soutien conséquent aux ménages aux prises avec l'insécurité alimentaire. Toutefois, la vigilance doit rester de mise, au vu de la tournure que semble prendre, à travers le monde, cette crise sanitaire qui n'arrête pas de jouer aux prolongations.

Que prévoit l'État du Sénégal pour assister les populations analysées en crise ?

Un plan national de riposte approprié, en cours de finalisation, sera proposé à l'autorité avant la fin de l'année, en vue d'une action rapide en deux modalités et temps. Ce plan, une fois validé par l'autorité, pourrait se déployer dès janvier 2021, par un appui conjoncturel aux ménages déjà identifiés en phase 3 ; puis parallèlement, de concert avec nos partenaires tels que la Fao, le Pam et quelques-uns de nos bilatéraux, le gouvernement travaillera à construire et à mettre en œuvre, assez rapidement, dès mars-avril, au plus tard, des éléments de solutions plus durables dans les zones à risque. Ces solutions tiennent principalement compte de la nécessité et de l'urgence de bâtir, ensemble, des terroirs résilients aux chocs climatiques, économiques, sanitaires, entre autres.

Une Task force de partenaires pourra être constituée sous la houlette, par exemple, de la Fao, en vue d'accompagner l'État dans l'option qu'il aura retenue, au titre de la mise en œuvre de réponses précoces et durables. Quelques-unes de ces réponses sont contenues dans le Programme d'appui à la sécurité alimentaire et à la résilience (Pnasar), notamment, en son sous-programme.

Quel est l'impact de l'hivernage pluvieux de cette année sur la situation décrite ?

Il est vrai, le Sénégal a été gratifié, cette année, d'un hivernage plutôt généreux. De ce fait, les prévisions de productions céréalières sont bonnes à très bonnes. C'est donc à raison que la plupart d'entre nous, attendons que ces bonnes productions en vue participent à une amélioration notoire de la situation alimentaire générale du pays. Toutefois, bien que l'abondance des précipitations enregistrées ainsi que leur relative bonne répartition spatio-temporelle ont permis aux producteurs d'engranger des récoltes, dans certains cas record, il est important de noter que la disponibilité abondante de productions agricoles dans un terroir donné ne signifie pas toujours une accessibilité et une utilisation adéquate de ces productions par tous et partout sur l'ensemble du territoire national. D'où la nécessité de péréquation, de régulation et d'organisation que devra jouer l'État, le cas échéant, afin de faire jouer la solidarité, gage de résilience.

Quelle est l'incidence de la Covid-19 sur la sécurité alimentaire ?

Pour répondre à cette question, permettez-moi, juste, d'illustrer mon propos par un seul exemple qui me semble éloquent, celui de Matam. Il est quasiment de notoriété publique que les transferts monétaires de nos compatriotes émigrés, notamment en Europe (Italie, Espagne, France) contribuent, dans une large mesure, à la consommation alimentaire des ménages dans ce département. Les pertes de revenus voire d'emplois engendrées par les mesures de confinement et les restrictions imposées dans ces pays pendant une partie de l'année 2020, du fait de la pandémie à Covid-19, ont eu un impact retentissant sur la situation alimentaire des ménages de Matam, en particulier. C'est ce qui explique, en partie, que dès cette période de l'année, ce département soit tombé en phase de crise. Il en est de même pour des milliers de ménages dans d'autres localités du pays qui, du fait de la réduction drastique des échanges commerciaux internes due aux limitations des déplacements et autres restrictions imposées par la crise sanitaire, ont connus des pertes significatives de revenus qui ont impacté négativement la consommation alimentaire des ménages les plus vulnérables aux chocs. Là encore, c'est bien la réaction rapide de l'État, par l'opération « aide alimentaire d'urgence », qui a permis de juguler grandement la situation de ces ménages qui auraient pu, sans cette intervention précoce, connaître de plus grandes difficultés.

Certains départements comme Matam sont annuellement dans cette situation d'insécurité alimentaire que l'on pourrait qualifier de chronique. N'est-ce pas le temps d'envisager des solutions durables en lieu et place d'une assistance alimentaire presque permanente ?

La crise actuelle nous a confirmé et enseigné, à suffisance, la nécessité de construire une réponse économique structurelle à la problématique sociale et humanitaire de l'insécurité alimentaire. Le Pnasar, validé par le gouvernement en 2017, en montre la voie par son sous-programme intitulé Nouveaux terroirs résilients. La mise en œuvre effective de ce sous-programme, dès le premier trimestre de 2021, permettra de s'attaquer, en priorité, à ces zones à insécurité alimentaire quasi chronique. Il s'agira de doter ces terroirs et ces ménages de mécanismes et d'instruments leur permettant d'assurer, eux-mêmes, leur autonomie alimentaire.

Quand on parle d'insécurité alimentaire, on pense souvent aux zones rurales, alors que dans les villes, certaines couches pauvres sont confrontées à ce problème. Les prenez-vous en compte dans vos politiques ?

Bien entendu, c'est ce qui a justifié l'apparition, ces dernières années, du concept de Vulnérabilité alimentaire en milieu urbain (Vamu) initié par le Cilss. À ce titre, tous les départements de la région de Dakar font, désormais, l'objet d'enquêtes sécurité alimentaire et nutritionnelle. Il faut noter que certaines banlieues de nos grandes agglomérations urbaines ne sont, ni plus ni moins, qu'un prolongement de nos campagnes et villages. Il convenait d'en tenir compte dans les enquêtes et analyses de la situation alimentaire et nutritionnelle du pays.

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