Sénégal: Chronique « Sur le vil » - Espace public en péril

12 Janvier 2021
billet

« Quand la conscience est hantée par un fait historique, elle a tendance à se réfugier dans le mythe, et du mythe à la mythomanie, le pas est très vite franchi ». Cette citation du fécond écrivain franco-congolais Alain Mabanckou peut être réadaptée au contexte coronarien que nous vivons. Et ça donnerait ceci : dans une situation qui déclenche la peur, le réflexe fréquent consiste à s'agripper à toute chose qui peut nous sauver du danger. Prières, incantations cabalistiques, rien n'est de trop pour se protéger. Au début de la pandémie de la Covid-19, le délire psychotique ambiant était tel que certains sont allés chercher un bout de cheveu qui se trouverait dans les pages du Coran. Une mèche qui prémunirait contre cette maladie. Mais ça, c'était avant.

Aujourd'hui, la roue a tourné. La peur a fait place nette à la défiance. Défiance contre corona. On a tombé le masque, on s'est débarrassé des gels hydroalcooliques. L'appel « vivre avec le virus » s'est transformé en « flirter avec le virus » voire « aller à sa rencontre ». Ceux qui font un pied de nez à la Covid-19, eux, au moins, croient en son existence. Seulement, ils ont décidé de le défier en faisant tomber toutes les mesures-barrières. En toute connaissance de cause. Advienne que pourra. Ceux-là, il y a encore des chances de les ramener à la raison. Par contre, ce qui serait vaine tentative, c'est de vouloir faire entendre raison aux nihilistes. La tâche s'annonce ardue. Ils ont des certitudes, ils s'y cramponnent. Le monde est plongé dans le chaos depuis un an avec tous les effets collatéraux que nous vivons au jour le jour ? Ils vous riront au nez ! Vous aurez beau argumenter jusqu'à en baver, ils n'en croiront pas traitre mot. Pour eux, le coronavirus n'existe pas. Un point c'est tout. Pénible ! Si c'est votre jour de chance, ils consentiront à vous balancer l'imparable contre-argument propre au complotiste : la Covid-19 est une conspiration des adeptes de Lucifer pour mieux dominer le monde. Point barre.

Comme le dit un collègue, la pandémie de la Covid a eu le mérite de faire éclater au grand jour les troubles du comportement pour ne pas dire psychologiques de certains parmi nous. Toute tentative de sensibiliser sur le respect des gestes-barrières vous expose désormais aux quolibets. Des chichis d'un faiseur de malin, diront-ils. Tout comme le port de masque dans certains endroits vous inflige le sentiment de débarquer d'une autre planète. En couchant ces lignes, me revient à l'esprit cette discussion avec cet homme qui, pour être convaincu de l'existence de la Covid-19, exige que les malades soient montrés à visage découvert à la télévision. Lui et tous ceux qui sont dans le même état d'esprit, le cortège de morts et les drames socioéconomiques qui résultent de la pandémie ne les émeuvent guère. Il ne peut en être autrement quand l'on croit que le malheur n'arrive qu'aux autres jusqu'au jour où il frappe à sa porte.

Mais il n'y a pas que des négationnistes de la Covid-19 dans ce pays. À côté, il y a aussi et surtout cette horde frappée du virus de la critique facile. Aucune action, mesure, décision prise par ceux qui ont été mandatés pour agir en notre nom ne trouve grâce à leurs yeux. « Tout ce qui est excessif est insignifiant », disait Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. Dénoncer, c'est facile, mais proposer pour la construction d'alternatives crédibles, ce n'est pas donné à tout le monde. Les opposants au retour du couvre-feu se limitent à critiquer la mesure, il leur est impossible de faire des contre-propositions à même de faire avancer la lutte contre la pandémie. Le même reproche peut être fait à ceux qui s'érigent contre l'introduction du vaccin contre la Covid-19 au Sénégal. Par des palabres stériles, sans tête ni queue, les tenants du discours anti-vaccin inoculent le doute dans la tête de beaucoup de Sénégalais à gros renfort de thèses fumeuses et fantaisistes puisées dans le lexique conspirationniste. Parler d'une volonté de nous transformer, nous Sénégalais, en cobaye, c'est essayer de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. L'Occident est déjà en pleine euphorie vaccinale. Diantre qu'est-ce qu'un aspirant juriste, coordonnateur d'un mouvement citoyen, ou encore un dirigeant d'un minuscule syndicat d'enseignants connaissent-ils du sujet pour se permettre d'appeler les populations à refuser de se faire vacciner ? On ne le dit pas assez, mais l'espace public sénégalais est en péril par le profil des gens qui l'occupent au nom du combat citoyen qui, souvent, cache des desseins inavoués. Il est des réactions symptomatiques d'un mal plus viral que la Covid-19 elle-même.

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