Madagascar: Thierry Rajaona - « Nous aurions pu éviter la récession »

interview

Avoir un minimum d'objectivité sans verser dans la critique gratuite. Thierry Rajaona, président du Groupement des Entreprises de Madagascar, GEM, s'est prêté à cet exercice de style assez complexe pour décrypter une situation économique tout aussi inquiétante.

En tant que président du Groupement des entreprises de Madagascar, GEM, quelle est votre analyse de la situation économique et sociale de l'année passée ? Peut-on quantifier le désastre provoqué par la crise sanitaire et quelles ont été les filières économiques les plus touchées ?

Tout d'abord, il y a lieu de noter qu'à l'instar de nombreux pays africains, les dégâts humains de la crise Covid-19 ont été heureusement limités avec officiellement moins de 20 000 personnes contaminées et moins de 300 décès. Néanmoins, des études menées sur le plan national par l'Institut Pasteur de Madagascar publiées récemment, indiquent qu'au moins 40% de la population auraient été contaminés entre mars et octobre 2020, on peut penser que nous avons sans doute atteint ce qu'on appelle l'immunité collective, ce qui pourrait constituer une bonne nouvelle par ailleurs dans une certaine mesure.

Cependant, sur la plan socio-économique, l'année 2020 peut être qualifiée d'annus horribilis avec une baisse de -4,2% du PIB, la pire que nous ayons connue depuis 2009 (-6%), ainsi que des pertes d'emplois sans précédent (10 à 15% de la population active) et du chômage technique élevé dans les secteurs les plus touchés tels que le tourisme-hôtellerie, le textile, les mines (Ambatovy a fermé depuis mars 2020) et les transports. Près du tiers des micro, des très petites et petites entreprises ont fermé leurs portes. Nos exportations ont significativement baissé de plus de 15% par rapport à la même période en 2019 en raison de la contraction de la demande mondiale et il en est de même de nos importations mais la balance commerciale reste largement déficitaire, provoquant la dépréciation de l'ariary (-12% par rapport à l'euro sur l'année 2020), ce qui augure mal du niveau d'inflation réelle pour 2021.

Le secteur agricole en raison d'une bonne pluviométrie, d'une part, et orienté marché local à l'exception des cultures de rentes, d'autre part, est le seul à avoir connu une légère croissance, inférieur à 1% mais loin de compenser les chutes des secteurs industriel (-1%) et des services (-4%). Les investissements privés se sont contractés également de 10%.

Par conséquent, le taux de pauvreté (pourcentage de la population vivant avec moins de 1,9 dollar par jour) qui était déjà le plus élevé au monde s'est aggravé pour se situer à 78%. La sécheresse dans le Sud de Madagascar ayant affecté 1,5 millions de personnes et la chute de plus de 50% du cours de la vanille, une de nos principales sources de devises, se sont ajoutés à ce tableau déjà sombre.

Fort heureusement, nos partenaires financiers ont apporté leur aide, à hauteur de plus de 900 millions de dollars, prévue pour soutenir le budget de l'État mais aussi pour maintenir les emplois et appuyer les entreprises en difficulté. C'est à ce titre que le secteur privé a travaillé avec les ministères sectoriels et les partenaires techniques et financiers sur le plan de mitigation s'élevant à près de 350 millions de dollars pour limiter les impacts sociaux et économiques de la crise sanitaire qui n'a cependant pas été soutenu par les hautes autorités.

Mais quels types d'aides les opérateurs économiques auraient-ils souhaité de la part de l'État ?

Nous avions deux objectifs majeurs. Le premier concerne le soutien au personnel en chômage technique ou définitif dans la mesure où la législation actuelle ne prévoit pas d'indemnité chômage. À situation exceptionnelle, il nous paraissait juste d'octroyer des indemnités en particulier pour les bas salaires, et limités dans le temps. Le deuxième concerne le soutien aux entreprises à travers des crédits octroyés par les établissements financiers à taux bonifiés par l'État et largement garantis par l'État.

Ceci permet d'éviter la fermeture massive d'entreprises et de soutenir un minimum d'activité grâce à des crédits de trésorerie. L'État, à travers la BFM, et au-delà des reports d'échéances qui ont été bien utiles, a octroyé des lignes de refinancement au taux de 4,97% aux banques commerciales mais sans que celles-ci ne soient contraintes de prêter en-deçà d'un taux fixé ni n'aient bénéficié d'une garantie de l'État sur les prêts octroyés aux MPME ciblées. Résultat des courses, les tirages ont été limités, le secteur bancaire étant lui-même globalement sur liquide mais cela a néanmoins permis à quelques banques en manque de liquidité de se refinancer à un taux relativement bas au bénéfice de PME en difficulté. Rien n'a alors été envisagé pour le secteur de la microfinance dont les clients composés de micro et très petites entreprises ont été les premières à souffrir de la crise.

Ce n'est que récemment que l'Etat s'est résolu à apporter sa garantie aux prêts de trésorerie octroyés par les banques aux MPME, et ce à hauteur de 75% pour un montant total de 24 millions de dollars. Nous nous en réjouissons mais reste la question des taux d'intérêt qui restent toujours à la discrétion des banques.

D'autres mesures liées à la formation/reconversion professionnelles au personnel déflaté ou de soutien sectoriel, en particulier pour le tourisme ont également été proposées mais sans écho concret de la part des autorités.

Le Plan multisectoriel d'urgence (PMDU) proposé par les dirigeants n'a-t-il pas répondu à vos attentes ?

Contrairement au plan de mitigation qui a fait l'objet de larges concertations entre le public et le privé, sous la houlette de la ministre de l'Industrie, du commerce et de l'artisanat, le PMDU a été conçu directement par la Primature sans consultation du secteur privé et sans même qu'il ait été partagé officiellement avec le secteur privé. Au-delà des mesures de soutien prévues par le PMDU et sur lesquelles je reviendrai plus tard, des structures de gouvernance (secrétariat technique, comité de pilotage, comité consultatif impliquant le secteur privé) ont été prévues mais dans les faits, rien n'a été mis en place à ce jour. Nous n'avons pas vu concrètement le lien entre le PMDU, publié le 2 juillet et la loi de finances rectificative adoptée par voie d'ordonnance en août 2020 qui laissait une belle part (près de 900 milliards d'ariary) à des affectations non précisées au niveau du ministère des finances.

En matière de soutien à l'économie, le PMDU avait prévu une enveloppe de 587 millions de dollars dont près de 300 millions de dollars, soit la moitié, consacrée à un programme d'investissements publics mais qui à nos yeux, n'étaient pas assez orientés vers le soutien à la production ou à externalités positives dans un contexte de grave crise socio-économique. Dans les faits, ces investissements publics ont augmenté de 20% par rapport à 2019.

Néanmoins, il faut reconnaître que le PMDU a repris un certain nombre de propositions du plan de mitigation comme les actions de promotion du secteur touristique pour préparer le redécollage post-Covid, le soutien à la formation professionnelle, le principe des crédits aux PME à taux bonifiés et garantis par l'État ou la promotion de la consommation de produits malagasy.

Sur le plan social, suite au refus des autorités d'octroyer des aides subventionnées aux salariés en chômage technique du secteur formel, en accord avec le secteur privé, des prêts à taux zéro leur ont été octroyés par la CNaPS pour une enveloppe de 37 milliards d'ariary. Cette ligne a cependant été peu mobilisée par les concernés (moins de 25%), ceux-ci craignant de ne pas pouvoir rembourser surtout si la crise venait à perdurer.

Au-delà du constat selon lequel ce PMDU n'a pas fait l'objet d'une réelle mise en œuvre, sa budgétisation n'a pas été assez précise non plus.

En août 2020, dans le cadre de la LFR, le gouvernement a révisé le taux de croissance du PIB à -0,8%. Les derniers chiffres de la Banque mondiale indiquent -4,2%. Comment expliquez-vous cet écart ?

Il est effectivement surprenant qu'à cinq mois de la fin de l'année, les prévisions économiques de l'État diffèrent autant de la réalité. Cela pose avant tout le problème de notre capacité à effectuer des prévisions fiables dont les opérateurs économiques ont pourtant bien besoin pour ajuster leurs capacités de production. Au-delà de cet aspect organisationnel, le secteur privé, après avoir analysé les tenants et aboutissants de la LFR 2021 a eu du mal à y voir un vrai budget de soutien et de relance économique. Avec le peu de détails fournis, elle nous a laissé une impression de « business as usual », c'est-à-dire, poursuivre les objectifs de dépenses budgétaires prévues par la LFI 2021 mais tenant compte du fait que les recettes sont réduites. De notre point de vue, nous doutions déjà terriblement de ce taux de croissance révisé à -0,8%, nous en avions fait part aux députés et la réalité nous a donné malheureusement raison par la suite. La non-mise en œuvre du PMDU a sans doute également contribué à cet écart.

Vous identifiez d'autres sources qui ont poussé à cet écart à part la non-réalisation du PMDU ? Voulez-vous dire que cette baisse de -4,2% du PIB était évitable ?

Oui, nous en sommes convaincus. Une baisse du PIB limitée à -0,8% telle que prévue par la LFR 2020 était réalisable en faisant de la crise une multitude d'opportunités que nous n'aurions jamais considérée en temps normal. Par exemple, faire en sorte qu'après avoir atteint un pic de production rizicole de 4,75 millions de tonnes en 2010, nous soyons dans une tendance de croissance continue jusqu'à atteindre l'autosuffisance dans un délai limité, ce qui est tout à fait réalisable.

De même, à l'instar du Sénégal, on pouvait promouvoir la consommation par la population malgache de produits (dont la phytothérapie) et services (dont le tourisme) locaux avec pour effet positif, le soutien des PMEs et des emplois correspondants, la baisse des importations et le renforcement associé de la monnaie nationale. De même, accélérer la digitalisation des relations entre l'administration et les usagers en faisant appel aux compétences informatiques locales permettant ainsi de moderniser le fonctionnement de l'État, la promotion de nouveaux métiers sans oublier la réduction du niveau de corruption permise par les processus digitalisés. Madagascar dispose d'ailleurs d'atouts indéniables dans ce secteur comme la qualité du débit internet mais à un prix élevé ou la qualité de ses ressources humaines mais formé en nombre restreint.

Cette volonté farouche des autorités, nous l'attendions, nous la désirions ; elle ne s'est pas manifestée.

En revanche, les dispositifs du régime fiscal de la loi de finances initiale pour 2021 sont-ils de nature à inciter les investisseurs à venir et peuvent-ils aider à remettre à flot l'économie décimée par des mois d'inactivité ?

Compte tenu de la forte baisse du PIB en 2020, nous tablions sur un vrai plan de relance économique pour 2021. C'est dans ce sens que nous avions formulé nos propositions au ministère des Finances dès la fin août 2020 dans le cadre des échanges que nous avions eus avec les DG des impôts et des douanes. Une vraie politique de relance de type keynésien, contracyclique, avec un déficit budgétaire augmenté pour financer des investissements publics productifs et à fortes externalités (routes, pistes rurales, systèmes d'irrigation agricoles, barrages hydro-électriques, zones industrielles,... ) sans oublier les secteurs sociaux comme la santé et l'éducation, par le moyen d'un endettement renforcé sachant que le niveau de notre dette rapporté au PIB est encore faible à moins de 40%.

Les mesures fiscales prévues par la loi de finances 2021 sont limitées et sont loin de constituer une vraie politique fiscale de relance économique et encore moins d'attirer les investissements étrangers dans un contexte par ailleurs d'incertitudes lié à la refonte probable du code minier, au non-renouvellement des licences de pêche ou au blocage de certains investissements d'infrastructures.

Rétablir la confiance des investisseurs passe aussi par l'amélioration de la qualité de la gouvernance dont la lutte contre la corruption en est une pièce maîtresse.

Le recours aux aides financières des bailleurs de fonds est plus qu'une nécessité pour retrouver le chemin de la croissance économique. Mais le gouvernement, par exemple, ne se presse pas à négocier un nouveau programme avec le Fonds monétaire international, FMI. Comment expliquez-vous ces tergiversations ?

Si tergiversations il y a, elles sont effectivement incompréhensibles et dommageables dans le contexte de grave crise économique que nous traversons et ce, alors que le FMI semble avoir changé d'attitude. Il ne semble plus s'opposer à une politique budgétaire expansionniste comme il l'a été dans le cadre des politiques d'ajustement structurel et semble même soutenir une politique de relance keynésienne.

Plus de: L'Express de Madagascar

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