Sénégal: Chronique « Hors-jeu » - Émile Clément Diouf, deux ans en Normandie

14 Janvier 2021

C'est une bien triste nouvelle en ce début d'année. Émile Clément Diouf a été accompagné, samedi dernier, à sa dernière demeure, après avoir rendu son dernier souffle le mercredi 6 janvier.

L'évocation de son nom allait de pair avec la symphonie inachevée qu'il avait réalisée en conduisant l'Union sportive de Ouakam (Uso) à la table du football africain ou encore en tant qu'entraîneur de clubs parmi les plus populaires de l'élite sénégalaise. Mais pour beaucoup d'étudiants sénégalais à Rouen (France) dont je fais partie, l'ancien entraîneur de l'Uso présente les linéaments d'un autre personnage.

Hiver 2001, alors que le Sénégal décrochait la timbale dans les hauteurs et le brouillard naissant de Windhoek afin d'inscrire, pour la première fois, son nom sur la liste des participants à une Coupe du monde, «Grand Clément», comme nous l'appelions, bûche ses cours pris dans les amphithéâtres de la fac des Sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps) à Mont-Saint-Aignan, un démembrement de l'Université de Rouen. Sans bourse ni aide de l'État, il a pris, dès la rentrée 2000, la décision de s'armer autrement pour compléter la panoplie du parfait manager sportif. Il est inscrit au Diplôme d'études supérieures spécialisées en management et marketing du sport professionnel. Entraîner, seulement, ne lui suffisait plus. L'homme a de l'ambition. Mais pas seulement pour sa propre pomme. «L'idée est de faire grandir le sport local, sous-régional, continental», répète-t-il lors de discussions en petit comité. Petit comité ? Oui. Dans cette partie de la Normandie, la discrétion est le principal trait de son caractère. Les auréoles autour de sa tête que lui confèrent ses exploits sportifs, il n'en a cure. Il est à Rouen pour apprendre comme tous les autres étudiants. Discret. C'est en de rares moments qu'il se signale lors des fêtes organisées par la communauté sénégalaise.

Deux ans plus tard, c'est l'heure des récompenses avec l'obtention du diplôme tant convoité. Non sans un dernier défi. Il accepte de passer l'été post-Mondial 2002 à Aimargues, une commune champêtre entre Montpellier et Nîmes. «Grand Clément» n'est pas là pour faire bronzette et mettre ses orteils en éventail. Il fait partie du groupe d'étudiants qui ont réussi à «décrocher» un job d'été pour payer leurs dettes et financer une partie de l'année scolaire suivante. Pour y arriver, la mission est simple : faire la cueillette de melons. Il ne faut pas être trompé par son bon parfum, le melon est dur. Son labeur est éreintant. Clément n'a pas rechigné à l'accomplir. Au soir de notre première journée de travail, nos dos étaient transformés en compote. Le melon pousse par terre. Pour en ramasser à l'échelle d'une campagne saisonnière, il faut se courber environ toutes les 30 secondes afin de couvrir des centaines d'hectares. La famille Pobéda veille à ce que le travail soit bien fait. Mû par sa volonté d'apporter «des cadeaux à la famille», il avait vécu avec nous, beaucoup plus jeunes, l'enfer des champs. Malgré les difficiles conditions de vie (nous vivions dans des tentes installées dans un camping pour travailleurs saisonniers), l'homme avait du panache. Il était toujours bien habillé après les heures de travail : une torpédo sur la tête, et la chemise dans le pantalon. Il portait en lui le respect de la foi d'autrui : lui, le catholique ne voulait pas que la viande de porc qu'il lui arrivait de cuisiner «souille» les ustensiles que nous autres musulmans utilisions. Mais c'est sa générosité qui était le plus marquant.

En arrivant dans ce trou perdu, j'avais égaré mon portefeuille maigrement rempli entres les différentes correspondances qui nous menèrent de la gare Rouen Rive-Droite à celle de Nîmes. La fatigue, la frustration et mon mauvais fond se traduisaient par d'intempestives plaintes durant une journée sur cet argent perdu. «Grand Clément» m'appela dans un coin. «Tiens, prends cet argent, My Boy. Tu en auras plus besoin que moi», me dit-il en me tendant une liasse d'euros. Ce qui me fit comprendre ma propre bêtise et la grandeur d'âme d'Émile Clément Diouf. Avant de retourner définitivement au Sénégal, celui qui avait fini par devenir un amoureux de la Normandie avait aiguillonné Amsatou Fall, actuel Directeur exécutif de la Ligue pro, pour venir y passer le même diplôme en Staps.

Plus de: Le Soleil

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