Tunisie: Debo, un collectif artistique tunisois fruit de la révolution

Si la flambée de cas de Covid-19 a eu raison de la célébration des dix ans de la révolution tunisienne, si la situation économique et sociale s'aggrave depuis 2011, la société civile, elle, ne se laisse pas abattre. Né en 2012 au lendemain de la révolution, le collectif artistique Debo foisonne de projets et fait parler de lui bien au-delà de la capitale Tunis.

De l'extérieur, rien ne laisse imaginer ce qui se passe au premier étage du petit immeuble situé à deux pas du ministère de l'Intérieur à Tunis. Mais, dès le pas de la porte, quiconque comprend qu'il ne se trouve pas devant un lieu ordinaire. Une entrée où explosent les couleurs, des musiques qui traversent les murs. Mais il faut pénétrer dans le local pour comprendre ce qu'il s'y passe : une ébullition.

Un produit de la révolution

Nous sommes au cœur d'un collectif d'artistes où les idées fusent depuis bientôt dix ans. Plus de soixante-dix personnes en tout, principalement des jeunes. Il faut se faufiler pour circuler entre les membres du groupe et les volutes de fumée de cigarettes pour retrouver Mohamed, leader et fondateur de Debo. Ici se retrouvent des musiciens, des techniciens, des graffeurs, des circassiens, des danseurs, etc pour « un nouveau monde », comme l'explique le jeune homme de 39 ans.

En mars 2012, il n'y avait ici qu'un petit studio d'enregistrement, peu de Tunisiens. Aujourd'hui, les quatre pièces du local débordent de bombes de couleurs, d'instruments de musiques, d'œuvres d'art en tous genres. Attention où l'on met les pieds entre toutes les créations...

« L'énergie et l'ambiance apparues lors de la révolution ont permis de générer des tas de collectifs dans le pays », explique Mohamed. Durant l'ère Ben Ali, la liberté d'expression et son corollaire la liberté artistique étaient absentes dans la société. Le rap, art dans lequel excelle Mohamed, était quasiment interdit. Mais dès le 14 janvier 2011, le pays a pu savourer le goût de la libre expression et la société civile ne l'a depuis plus jamais lâchée. « Les artistes avaient alors une soif immense de créer. »

Depuis ce jour, les projets foisonnent au sein du collectif Debo, à toute heure du jour et de la nuit (mis à part depuis octobre, date du couvre-feu puis du confinement instaurés par les autorités pour lutter contre le coronavirus). Au menu ces derniers mois pour Mohamed, le projet Herkez, une fusion entre le mezoued, musique traditionnelle tunisienne et le hip-hop, « une musique qui parle au peuple », confie l'artiste qui a déjà effectué plusieurs tournées sur le territoire national. Une musique qui engrange les vues sur leur plateforme web.

Les problèmes du pays toujours d'actualité

Dans ses textes, Mohamed évoque les « problèmes de jeunes Tunisiens et du monde entier ». « Un jeune ici, il a les mêmes problèmes qu'un jeune en Allemagne, en Australie ou ailleurs, c'est la même chose », estime-t-il. Mais les problèmes qui étaient inhérents à la période pré-révolution sont toujours d'actualité pour le collectif, comme la corruption, la pauvreté. « Ce qui a changé, c'est qu'aujourd'hui, on a le droit de parler, même s'ils n'entendent pas », résume ainsi le fondateur de Debo. « Oui, on parle beaucoup mais ils ne nous entendent pas », s'amuse-t-il à répéter. Pour lui, le confinement général pour lutter contre le Covid-19 imposé ce 14 janvier, jour de la révolution, pour quatre jours, n'avait d'autre but que d'empêcher les manifestations. Et il ne mâche pas ses mots : « On a un gouvernement qui n'est pas connecté au peuple. Il ne réalise pas la mission qu'il est supposé faire. Il nous ment en disant que tout est de la faute du virus. »

Alors, la Tunisie irait-elle vers une nouvelle révolution ? La réponse est non, selon l'artiste pour qui le gouvernement est trop préparé à contrer toute nouvelle révolte, même si la résistance existe toujours, « car elle ne s'est jamais arrêtée ».

L'art urbain au service de la révolution

Autre projet du collectif, l'art urbain. Après avoir peint le mur de l'ambassade tchèque à Tunis en octobre dernier, des artistes peintres de Debo ont réalisé une nouvelle performance que les admirateurs pouvaient vivre quasiment en temps réel sur internet : durant plusieurs jours, une quinzaine d'artistes de Debo ont graffé un triste mur de béton de plus de cent mètres, à quelques encablures de la célèbre avenue Habib Bourguiba, « pour un nouveau monde, pour la résistance, pour les jeunes et pour la solidarité ».

Mercredi soir, à quelques heures du 14 janvier et peu de temps avant le couvre-feu, de nombreux jeunes donnaient les derniers coups de bombes colorées pour achever cette œuvre hors norme. Une éblouissante création pour célébrer les dix ans de la révolution. Tout un symbole.

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