Maroc: Post-pandémie - La presse nationale pourrait-elle retrouver sa vitalité ?

Casablanca — L'année 2021 met la presse nationale à l'épreuve de grands défis, après une exténuante traversée du désert consécutive à la crise de la pandémie du nouveau coronavirus, qui a accentué les peines des professionnels du secteur, déjà confrontés à une réalité jonchée de dilemmes accumulés au fil du temps, et interpellé l'entreprise de presse quant à sa capacité de résister à la vague de mutations en train de bouleverser le paysage médiatique de fond en comble.

Le panorama général paraît à la fois complexe et incertain, tant qu'il est extrêmement difficile de scruter de quoi l'avenir sera fait, même à plus court terme. D'une part, les entreprises de presse luttent bec et ongles pour leur survie, en dépit de l'insuffisance des ressources financières ou de leur absence totale dans certains cas. De l'autre, on doit œuvrer à préserver une source de revenus stables pour l'ensemble des travailleurs du secteur médiatique, essentiellement pour la presse papier et digitale.

Cependant, il est patent que ce sont les journaux papier qui doivent ramer le plus pour garder des niveaux de vente acceptables et se montrer plus résilients face à la concurrence impitoyable des autres modes de communication, qui vient s'ajouter aux crises successives ayant usé ces publications. Cela amène les connaisseurs à certifier qu'on est devant une crise structurelle nécessitant "des approches globales et intégrées à même de relancer le secteur et le sortir de la salle de soins intensifs".

Moins impactée que son "aînée", la presse digitale doit, tout aussi, adapter son modèle économique aux exigences du marché et chercher constamment des sources de financement, surtout que la manne publicitaire n'est pas "une source durable" sur laquelle on peut éternellement compter, en plus de la fragilité de la structuration de la majeure partie de ce type d'entreprises, qui suivent souvent des méthodes de gestion traditionnalistes.

Dans son dernier rapport, le Conseil national de la presse souligne que la crise de la presse marocaine s'est intensifiée au cours des trois dernières années avant la pandémie, rappelant que les ventes des journaux n'ont pas dépassé 200.000 exemplaires par jour, soit une baisse de 33 pc pour les quotidiens, 65 pc pour les hebdomadaires et 58 pc pour les magazines.

Les recettes publicitaires de la presse papier et électronique ont également diminué de 50 pc entre 2010 et 2018, et cette baisse s'est aggravée de 72,4 pc durant les cinq premiers mois des trois dernières années.

Le rapport corrobore, par ailleurs, le cri de détresse tant des professionnels que des observateurs au sujet de la problématique de la lecture gratuite des journaux, en attestant que la presse papier au Maroc essuie des pertes annuelles de quelque 356 millions de dirhams (MDH) à cause de cette pratique dans les espaces publics, particulièrement les cafés. Ce qui fait que le soutient public, établi à environ 60 MDH, couvre à peine 17 pc du coût de la gratuité de la lecture.

A cet égard, le directeur de l'hebdomadaire "Al-Ayyam", Noureddine Miftah, affirme que la pandémie a porté "un coup fatal" à la presse papier, déjà "dans une situation sinistrée", notant que la crise sanitaire a eu un grand impact de manière globale, mais ses répercussions "étaient plus sévères sur la presse nationale".

"La crise dont pâtit essentiellement la presse papier est une crise structurelle antérieure à la pandémie et est en rapport avec la baisse du lectorat qui s'est amplifiée ces cinq dernières années", confie-t-il dans une déclaration à la MAP.

Abondant dans le même sens, le directeur de publication du quotidien Al-Ahdath Al-Maghribia, Hakim Belmeddahi, considère que d'un point de vue entrepreneurial, "il n'est pas si sûr que la presse papier soit actuellement capable de se remettre et de revenir à la situation d'avant la propagation de l'épidémie en termes de de financement, d'impression et de diffusion, du fait que la crise à l'origine de ce recul est toujours parmi nous".

Outre la baisse des recettes publicitaires, puisque "les annonceurs ont été eux-mêmes touchés par la crise", la décision d'interdire dans certaines régions la distribution des journaux dans les cafés, qui figurent paradoxalement parmi les gros clients de la presse papier depuis quelque temps, "a fortement affecté les ventes des journaux papier, qui ont atteint des niveaux très bas", fait-il remarquer.

Dans un autre contexte, le rédacteur en chef du quotidien "Assahra Al Maghribiya", Hassan El Attafi, rappelle que même après l'autorisation de reprendre la distribution avec la fin du confinement sanitaire, "peu de journaux ont pris le risque de reparaître dans les kiosques", justifiant l'utilisation du mot "risque" par "l'absence d'une vision claire des raisons aussi bien de l'éclipse que du retour des publications".

"La décision irréfléchie de la suspension a tué toute envie de lire les journaux, fait reculer l'intérêt pour cette pratique et aggravé les difficultés de la presse papier, qui a perdu un nombre important des clients et non des lecteurs, car ces derniers n'ont pas cessé l'être puisqu'ils ont migré vers la version digitale", soutient-il.

Quelques mois après la levée de l'interdiction de distribution, en mai dernier, rien n'indique que les journaux sont sortis du goulot d'étranglement. Et c'est ce que confirme Hassan Youssoufi Lamghari, journaliste et chercheur en communication, qui estime que l'actuelle crise n'a fait que lever le voile sur les limites du modèle économique des journaux, dont les finances sont grevées par les coûts de plus en plus élevés du papier, de l'imprimerie et de la main d'œuvre qualifiée, sans omettre le facteur déterminant du rétrécissement des recettes publicitaires, dont une bonne partie part a été reversée vers le digital.

Partageant la même vision des choses, le directeur de la publication du site électronique "al3omk.com", Mohamed Laghrouss, estime que la presse papier nationale "traverse aujourd'hui une conjoncture exceptionnelle et sans précédent qui s'inscrit logiquement dans une orientation planétaire privilégiant le support digital, puisque de journaux de référence dans le monde ont complètement supprimé la version papier et d'autres consacrent des financements et des efforts conséquents à leur numérisation".

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"La presse doit être en phase avec la nouvelle donne, puisque les gens passent désormais plus de temps devant leurs tablettes et leurs smartphones", fait observer le directeur d'Al 3omk, relevant que la crise du nouveau coronavirus a eu des effets dévastateurs sur tout un système englobant plusieurs métiers se rapportant à l'édition et à la distribution.

Nombre de professionnels pensent, en effet, que la modernisation de l'entreprise de presse doit être inscrite dans le modèle de développement sur lequel travaille le Royaume, de manière à prendre en ligne de compte l'apparition d'un nouveau type de lecteur posant un sérieux défi à la presse traditionnelle, puisque la nouvelle génération est plus friande de l'instantané, de l'image et de la réactivité sur les réseaux sociaux et les forums de discussion.

Au-delà de la question fondamentale du changement des modes de consommation de l'information, le journaliste et spécialiste du numérique, Adil Aklii, considère que les médias en général se trouvent en péril actuellement, en raison des répercussions de la crise sanitaire ayant lourdement impacté les recettes publicitaires.

Ce n'est pas seulement la presse écrite qui en fait les frais, mais aussi les médias numériques et audiovisuels, résume le même interlocuteur, précisant que les supports électroniques sont, certes, moins pénalisés en raison de charges de fonctionnement moins importantes, mais cela "n'est pas suffisant pour les mettre complètement à l'abri du risque de la banqueroute".

A ses yeux, la résurrection des médias marocains reste, d'abord, tributaire de leur propre volonté de survie et de la nécessité de sortir de la zone de confort et des sentiers battus, en favorisant l'innovation et la créativité.

Quant à Noureddine Miftah, il considère que la sortie de la crise pour la presse écrite "n'est pas chose aisée", comparant cette entreprise à "vouloir faire bouger une montage, en ce sens que la crise était et est toujours très profonde".

Il fait état de l'enchevêtrement de plusieurs facteurs ayant exacerbé cette situation et qu'il faut traiter avec sérieux, notamment pour ce qui est du volet économique étroitement lié au marché publicitaire avec la forte chute des revenus de la presse écrite et électronique émanant de ces insertions.

C'est ce que confirme un rapport du CNP qui a révélé que mathématiquement, la presse électronique attire 11 pc de la manne publicitaire pour un montant annuel estimé à 600 MDH, mais ce chiffre est "bien trompeur", puisque près de 80 pc de ces recettes vont aux géants de l'Internet, en particulier Facebook et Google, alors que la presse électronique marocaine toute entière ne bénéficie que de 120 MDH, dont la grande partie revient aux grands supports qui sont comptés sur le bout des doigts.

M. Miftah voit que la presse écrite doit se lancer dans une nouvelle expérience pour acquérir une plus grande résilience et emboîter le pas aux grands journaux mondiaux en ouvrant la porte dans les abonnements électroniques: "Nous sommes, donc, appelés à passer des kiosques du papier aux kiosques électroniques".

Pour se protéger contre la danger de la faillite, il s'avère nécessaire, d'après Hakim Belmeddahi, de trouver de nouvelles méthodes de fonctionnement instituant un modèle économique novateur, pour que les médias puissent toujours exister, qu'ils soient de la presse écrite ou électronique.

Le directeur de rédaction semble optimiste quant à l'avenir, en rappelant qu'afin de s'acquitter de son rôle d'information et de sensibilisation, la presse écrite s'est surpassée, au plus haut de la crise, pour offrir un produit de qualité par PDF ou via Internet au citoyen, qui y trouvait un moyen de s'extirper des griffes des fake news et des rumeurs.

Pour Hassan El Attafi, il est nécessaire de réfléchir à des moyens "plus dissuasifs pouvant aller jusqu'à harceler le lecteur et l'inciter à s'abonner en ligne, comme c'est le cas en Europe et aux Etats-Unis d'Amérique", tout en tirant le enseignements de l'expérience du télétravail et la développer pour développer un produit répondant aux attentes du lecteur.

Tout en faisant remarquer que la crise de la presse en général et écrite en particulier est d'ordre mondial, ayant condamné à la disparition nombre de grandes entreprises, Hassan Youssoufi Lamghari insiste que la résilience des médias marocains ne sera possible qu'à travers le soutien public et la recherche de modèles économiques spécifiques à ces établissements.

Le défi à relever, selon le directeur du site "al3omk.com", reste le développement des genres journalistiques qui conviennent à la nature du travail sur papier, tels les enquêtes et les reportages, c'est-à-dire les "stories" ne dépendant pas de l'information instantanée, devenue l'apanage des sites électroniques.

La fragilité du modèle économique des entreprises médiatiques et leur incapacité de s'adapter aux nouvelles mutations, a poussé le gouvernement à prendre une série de mesures pour soutenir ces entreprises et leur venir en aide pour faire face aux répercussions de la crise pandémique, en raison de l'arrêt de l'impression des journaux sur papier, d'une part, et la limitation des ressources des annonces à la presse électronique, d'autre part.

Ainsi, le ministère de tutelle a consacré 150 MDH, au titre de 2021, pour la prise en charge des salaires du personnel et des journalistes des entreprises médiatiques nationales, 15 MDH pour le soutien des radios privées et 15 MDH pour le soutien de la distribution des journaux.

Un montant supplémentaire de 30 MDH du budget sectoriel de 2020 a été également consacré au soutien du reste des entreprises de presse en conformité avec la loi.

Le ministère avait annoncé en juin 2020 l'allocation de 200 millions de dirhams pour la presse écrite, dans le cadre d'un plan d'urgence visant à soutenir ce secteur vital qui joue un rôle important dans l'édification démocratique.

Le Conseil national de la presse avait indiqué que le secteur de la presse nationale a enregistré des pertes de plus de 240 MDH, durant trois mois, à cause de la pandémie du nouveau coronavirus, attribuant ces pertes à la suspension de l'impression des journaux et le recul drastique des revenus publicitaires de 110 pc entre le 18 mars et le 18 mai 2020, par rapport à la même période de 2019

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