Ile Maurice: Des agriculteurs croient au cannabis pour remplacer la canne à sucre

«Ce serait une alternative avant-gardiste de cultiver le cannabis pour l'exportation médicale ou récréationnelle», déclare Denis Raffray, agriculteur spécialisé en canne à sucre et légumes depuis 35 ans. «D'après mes calculs, pour un arpent sans irrigation, on peut récolter entre 15 à 20 tonnes. Et sous irrigation, on peut atteindre les 30 à 40 tonnes.» Définitivement, affirme-t-il, ce sera une bonne alternative à la canne à sucre.

«Dans beaucoup de pays, le cannabis est légalisé. Beaucoup de personnes en consomment. Ce serait une bonne chose de le légaliser à Maurice pour des consommations médicales et récréatives. En tant qu'agriculteur, je crois qu'il y a plein de gens qui auraient aimé se recycler dans ce secteur», ajoute-t-il. En tant que secteur manufacturier, précise-t-il, la culture du chanvre pour les cordages et le textile auraient pu également occuper une place importante.

Se référant au modèle réunionnais et français déjà bien structuré dans ce domaine, Michel Fayolle, un autre agriculteur, qui a cessé la culture de la canne à sucre depuis 15 ans et se consacre désormais à celle de fruits et de vanille, soutient que cette responsabilité devrait incomber aux autorités sur ses terres.

Chanvre associé au textile

«L'industrie sucrière a donné beaucoup de terres à l'État. La plupart de ces terrains sont abandonnés. Éventuellement, sur ces terres, les autorités peuvent instaurer une surveillance et proposer cela à des chômeurs et des gens qui se droguent. Ils seraient payés et intéressés à cette culture. De plus, on pourrait leur donner cela au lieu de la drogue de synthèse», indique-t-il.

Un autre Mauricien, qui gère une ferme en Europe où le cannabis est cultivé depuis trois ans, se positionne aussi en faveur de la culture du cannabis à Maurice. «Ce serait une très bonne idée pour l'île. D'autant que le chanvre est très associé au textile, au marché énergétique et la construction avec des sous-produits», explique-t-il.

Cependant, une structuration s'impose, et ce, pas uniquement pour les industriels mais aussi les individuels, qui les cultiveraient à domicile. «En Europe, c'est très bien réglementé. D'ailleurs, les taux de tétrahydrocannabinol (THC) et de cannabidiol (CBD) des plantes sont contrôlés par un laboratoire indépendant. De 1 200 plantes, on est passé à quatre fois cette capacité. On le commercialise sur le continent européen. À Maurice, je suis pour une réglementation industrielle pour ne pas créer de monopole comme pour la canne à sucre. Il faut que ce soit accessible à tout le monde», avance-t-il.

Approche éducative

En France, leader européen dans la production de chanvre avec 70 % d'exportation, mais aussi dans d'autres pays du monde, les débats sur le cannabis vont bon train. À la Réunion, sa culture en remplacement de la canne à sucre est aussi plébiscitée.

Soutenant que le «cannabis doit être dépénalisé», le Dr Uvarajen Paratian, médecin généraliste et professionnel de la psychiatrie générale, addictologue et hypnothérapeute à l'île sœur, déclare qu'il faut cesser d'arrêter et emprisonner les «ti dimounn» mais privilégier une approche éducative et non punitive.

«Il faudrait que des terrains soient mis à la disposition d'une coopérative afin que les gros planteurs n'occupent pas ce terrain profitable. Le chanvre Hemp est très intéressant pour le pays à cultiver et là aussi, il faut donner la chance aux coopératives. Il faut faire en sorte que ceux emprisonnés pour avoir possédé un ou deux 'poulias' de gandia/cannabis soient inclus dans ce développement», soutient ce dernier.

Formation spécifique

Quant au cannabis médical plus spécifiquement, le médecin appelle à effectuer la formation du personnel. «Il y a un diplôme interuniversitaire en France, qui se fera dès la fin du mois de janvier 2021. Je pourrais aider à sa mise en place à Maurice par des professeurs français. On a des accords qui peuvent permettre cela», ajoute-t-il.

Pour sa part, Percy Yip Tong, membre fondateur du Collectif Urgence Toxida et membre du High-Level Committee sur la drogue, propose la configuration suivante : 25 % de nos cultures seraient destinées à la canne pour les sucres spéciaux, l'éthanol, la bagasse, 25 % au cannabis médical, 25 % à l'agriculture biologique, qui serait alors accessible à tous et les derniers 25 %, aux fermes solaires.

Solution idéale

«Sans hésiter, il faut cultiver le cannabis. Car chaque tonne de canne produite génère des pertes financières. Deux alternatives s'imposent pour les gros propriétaires sucriers et aux petits planteurs : du chanvre pour le médical, le textile, la construction et des huiles aromatiques entre autres. Le cannabis récréatif aussi est important car sa légalisation réduira les risques liés au synthétique, avec un contrôle de la vente par l'État. Il y aurait moins de violence avec le cannabis récréatif comparé à la consommation d'alcool. La légalisation est moins mauvaise que la prohibition», souligne-t-il.

Selon lui, c'est la solution idéale face aux pertes des terres agricoles sucrières. Hélas, les groupes sucriers sollicités ne nous ont pas répondu sur ce sujet qui suscite bien des débats. D'ajouter que «si c'est légalisé, j'investirai et produirai de l'huile de cannabis Made in Moris de qualité».

Pourtant, les opportunités pour développer un créneau économique y sont énormes, allant du marché local à l'international, estiment nos interlocuteurs. D'ailleurs, Amrish Lachooa, porte-parole de l'organisation Claim, évoque 50 000 possibilités de produits relatifs au chanvre industriel.

«Je ne dis pas d'enlever intégralement la canne mais une partie afin de produire du chanvre industriel. Il faut créer un nouveau secteur économique. On ne doit pas piétiner. Au cas contraire, on sera en retard sur le marché. La clientèle sera déjà prise et on ne pourra pas exporter dans ce cas», avance-t-il. Un prix raisonnable doit aussi être pratiqué auprès des Mauriciens. Par conséquent, il évoque la nécessité d'une intégration rapide dans cette filière, fort du potentiel du chanvre.

Comité technique : 45 propositions reçues du public

«Au 15 janvier, on avait reçu 45 propositions du public, que je trouve excellent. C'est un exercice démocratique ayant permis aux gens de s'exprimer. Parmi ces dernières, la majorité est extrêmement encourageante. Cependant, certaines prônent un peu le cannabis récréatif, qui n'est pas notre 'Terms of reference'», déclare Theeshan Bahorun, président du comité technique sur le cannabis médical.

Selon lui, la plupart des propositions sont des témoignages et des demandes de coopération. Certaines veulent mettre en place une industrie du cannabis, non prioritaire pour l'instant, mais qui viendra par la suite, avance-t-il.

Quelle est la prochaine étape après la soumission des propositions du public ? «Je vais lire les 45 sollicitations. Nous en discuterons au comité technique. Une réunion a eu lieu le lundi 18 janvier pour les passer en revue», affirme-t-il.

Des sous-comités ont été créés pour analyser l'aspect thérapeutique et légal du cannabis médical. D'après notre interlocuteur, une prochaine réunion aura lieu après la soumission des rapports de ces deux instances.

Plus de: L'Express

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