Sénégal: « Sur le vif » - Désordre organisé

19 Janvier 2021
opinion

On le subodorait sans pouvoir l'étayer. Des rumeurs couraient sans qu'on ne puisse le confirmer. Des confidences échappées le laissaient entendre sans qu'on n'en ait la preuve.

Complaintes et récriminations d'usagers fusaient sans qu'on ne puisse en avoir le cœur net. Finalement donc tout était vrai. Une véritable mafia sévissait à l'intérieur et autour du Centre de contrôle technique des véhicules automobiles (Cctva). Dans sa parution de ce lundi 18 janvier 2021, le journal «Libération» informe que la gendarmerie nationale a mis aux arrêts, depuis le 15 janvier, une douzaine de personnes membres de cette coterie dont certains sont des agents du Cctva.

Ils proposaient à des personnes venues passer le contrôle technique la possibilité de contourner la longue file d'attente moyennant une somme de 15.000 FCfa. Le pot-au-rose a été découvert grâce à une vidéo amateure que les services du Ministère des Infrastructures, des Transports terrestres et du Désenclavement ont remis aux pandores.

L'anarchie et le fourmillement aux abords du Cctva nous ont toujours paru suspects. Comme on dit, il n'y a pas de fumée sans feu. Dans la foule de poseurs de plaques, d'électriciens ou mécaniciens ambulants, de vendeurs de babioles, s'étaient fondu en réalité des individus qui s'étaient faits comme spécialité «démarcheur». On les voit, du matin au soir, squatter les lieux, aux aguets, comme des fauves à la recherche d'une proie.

On ne présumait de rien, mais le doute était permis sur la licéité des «activités» qu'ils exercent. Un groupe a été démantelé, mais il y a fort à parier qu'ils sont nombreux ceux qui ont échappé aux mailles du filet des gendarmes. Ces énergumènes attendront sagement que la poussière retombe pour reprendre leurs pratiques délictuelles. Ils savent que nous sommes dans un pays où le suivi fait défaut !

Mais il faut le dire, si cette mafia autour du contrôle technique des véhicules a prospéré, c'est parce qu'elle a trouvé un terreau fertile. Ouvert en 2012, le Cctva a très vite fait face à un pic important de véhicules. Programmé pour en recevoir entre 300 et 400 par jour, il en est arrivé à accueillir entre 800 et 1000. Ce qui, très souvent, occasionne des bouchons qui s'étirent jusque sur l'autoroute, dans les deux sens.

Comme la semaine dernière lorsque la file de voitures devant passer «au billard» s'est allongée jusqu'à l'école Mariama Niasse de Patte d'Oie. Au fil des ans, cette situation a rendu la visite technique éprouvante pour les automobilistes qui peuvent y passer toute une journée. Pour s'éviter ce calvaire, certains sont donc prêts à mettre la main à la poche rien que pour trouver la meilleure place possible sur la file. La rareté crée le besoin, dit-on. Et c'est là qu'interviennent ces «démarcheurs» qui trouvent là un filon pour se faire de l'argent facile. Voilà le terreau fertile dont on parle.

Et pourtant, on pensait que la mesure de généralisation des prises de rendez-vous en 2018 allait améliorer la situation. Apparemment, il n'en est rien, vu l'évolution des choses. On a même l'impression que tout ceci relève d'un désordre organisé dont les ficelles sont tirées à des niveaux insoupçonnés. Parce qu'au-delà du décongestionnement, le passage sur rendez-vous visait à mettre un terme à une mafia qui avait été identifiée à l'époque.

Déjà en 2018 ! Dans le cadre d'un reportage, on avait interrogé en son temps un responsable du centre qui nous avait confié ceci : « Cette mesure va mettre fin à une mafia qui avait fini de s'installer à l'extérieur du centre et qui était entretenue par des énergumènes en complicité avec les forces de l'ordre. En effet, certains clients s'arrangeaient pour avoir une « bonne » place sur la file d'attente en échange de quelques billets de banques».

Si trois ans après les mêmes pratiques délictuelles persistent, c'est parce que des mesures hardies n'ont jamais été prises pour rendre fluide le passage au contrôle technique. Jusqu'ici, les autorités se sont contentées d'un cautère sur une jambe de bois, c'est-à-dire des mesures circonstancielles qui ne règlent pas vraiment le problème. Comme cet arrêté pris la semaine dernière par le Ministère des Transports prorogeant toutes les durées de validité du contrôle technique des véhicules particuliers jusqu'au 31 mars prochain. Cette décision ne soigne pas le mal, elle le laisse pourrir. Même le centre annexe de Mbao où se rendaient les véhicules de moins de huit ans, les taxis et les contre-visites visuels a fermé ses portes. Tout ce flux est revenu au Cctva.

Le prolongement des horaires de travail, le renforcement des équipes, l'ouverture le samedi et le dimanche, le réaménagement de la ligne «Poids lourds» en ligne «mixte» n'ont pas suffi à améliorer la situation. La seule solution, c'est de délocaliser le Centre de contrôle technique de véhicules automobiles. Ce serait vraiment faire œuvre de salubrité publique au propre comme au figuré. Les décideurs doivent prendre conscience que les pratiques mafieuses au Cctva se nourrissent de la souffrance des automobilistes. Plus le service est mauvais, plus il s'en trouvera de petites frappes pour frapper indûment aux portefeuilles des usagers du Cctva.

Plus de: Le Soleil

à lire

AllAfrica publie environ 800 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.