Sénégal: Disparition d'un pionnier du 7ème art - Cheikh Ngaïdo Bâ, itinéraire d'un défenseur du cinéma africain

19 Janvier 2021

Au Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco), Cheikh Ngaïdo Bâ ne passait pas inaperçu dans les couloirs de l'hôtel Indépendance où logeaient cinéastes sélectionnés, membres du jury et Vip. Au cours des différentes éditions couvertes pour le quotidien « Le Soleil », dans les années 1990 et 2000, nous le croisions au bord de la piscine, dans les salles de projection ou lors des débats passionnés durant lesquels il étalait sa vaste connaissance du 7ème art.

L'expertise acquise par Cheikh Ngaïdo Bâ dans le domaine du cinéma et des industries culturelles en général lui avait certainement valu l'honneur d'être choisi comme membre du Conseil économique, social et environnemental (Cese). Ses idées dérangeaient certains de ses confrères cinéastes, mais il n'hésitait jamais à les exprimer du haut de sa voix forte et derrière son sourire qui ne le quittait presque jamais, même s'il lui arrivait parfois de se mettre en colère face au sort que les décideurs font subir au cinéma africain. Lui qui a roulé sa bosse un peu partout dans le monde, bourlingué dans des festivals prestigieux et fréquenté des monstres sacrés du cinéma, savait bien de quoi il parlait. Ces dernières années, malgré la maladie et le fait qu'il se déplaçait difficilement à l'aide d'une canne, Cheikh Ngaïdo Bâ, président des Cinéastes sénégalais associés (Cineseas) depuis 2007, continuait son combat inlassable pour un secteur qui, pour lui, est à la fois art, commerce et industrie. Lors des réunions de la Fédération panafricaine des cinéastes (Fepaci) dont il fut secrétaire régional pour l'Uemoa, il ne cessait de rappeler sa fameuse théorie selon laquelle si seulement un dixième des quelques 113 millions d'habitants de cette zone ouest-africaine payaient 1000 FCfa pour voir un film, cela représenterait une manne de 113 milliards de francs !

À ce propos, il insistait sur un projet de l'Uemoa de construire 5 salles de 200 places dans chaque capitale des 8 pays membres pour la diffusion de films réalisés en coproduction. «Notre marché est effectif, mais pas encore captif», disait-il d'ailleurs dans une interview. Il croyait ferme que le cinéma africain ne peut pas se développer dans chaque pays pris individuellement, mais au sein de grands ensembles. Au cours d'un atelier organisé par l'Uemoa au Burkina Faso, Cheikh Ngaïdo Bâ martelait ses convictions selon lesquelles il faut nécessairement réaliser des coproductions, assurer la circulation des films et agir sur tous les leviers de l'industrie cinématographique et audiovisuelle que sont la production, la distribution, l'exploitation et la formation. «Nous sommes dans un ensemble économique dans lequel il va falloir intégrer les industries culturelles et cinématographiques qui sont des facteurs de développement et de croissance», proposait-il.

LA FLAMME LÉGUEÉE À SON FILS MABADIAKHOU

Sur le plan national, Cheikh Ngaïdo Bâ s'est battu jusqu'au dernier souffle pour que le Sénégal dispose d'infrastructures dignes de ce nom, notamment d'un Centre national de cinématographie dont l'absence entraîne, selon lui, une perte de près d'un milliard de francs Cfa par an. Dans le documentaire intitulé «Ciné Mal sénégalais» de la réalisatrice Fatimata Badji, il disait ceci : «Nous avons toujours demandé aux autorités de nous aider à concrétiser ce projet qui existe dans plusieurs pays de la sous-région. Des pays membres de l'Uemoa bénéficient, chaque année, d'une subvention conséquente dans le cadre du Fonds d'aide régional à la culture, mais tel n'est pas le cas pour le Sénégal, car nous n'avons pas encore ce centre de cinématographie». Il croyait dur comme fer que notre pays s'est fourvoyé avec la Banque mondiale et le Fonds monétaire international qui avaient préconisé une privatisation du cinéma dans les années 1980.

Pour avoir été le directeur de la Cinématographie de 2011 à 2020, Hugues Diaz (actuel secrétaire général du Grand Théâtre) est bien placé pour parler de Cheikh Ngaïdo Bâ : «Il a été de tous les combats pour une structuration plus audacieuse de 7ème art national et africain, son financement, l'existence d'un Centre national et la création de la Commission de l'audiovisuel et du cinéma à l'Union africaine. En sa qualité de membre du Cese, il a permis en 2015 et en 2017 l'audition de directeurs du Cinéma, des Arts, du Patrimoine culturel et de la Lecture afin de clarifier la situation des politiques, stratégies et perspectives de développement culturel du Sénégal», nous a-t-il confié, hier, sous le coup de l'émotion. Ses combats pour un cinéma panafricain épanoui et qui fait vivre ses professionnels avaient certainement éloigné Cheikh Ngaïdo Bâ des plateaux de tournage, lui qui avait pourtant un grand talent de réalisateur. En témoignent ses œuvres devenues de véritables classiques du 7ème art, à l'image du long métrage musical «Xëw Xëw... la fête commence» réalisé en 1982 et qui passe en revue une société sénégalaise à deux visages où, d'un côté une classe aisée et occidentalisée accapare les richesses tandis que, de l'autre, les populations des quartiers de la périphérie se vautrent dans la misère et la précarité. Dans ce film, avait joué comme acteur un certain Seydina Insa Wade, talentueux musicien décédé en 2012, qui avait assuré une partie de la bande originale avec la chanson «Tablo Ferraye» gravée plus tard dans un disque 45 tours. Sa filmographie est aussi riche de réalisations telles que «La brosse», sortie en 1974, un portrait saisissant d'un jeune cireur de chaussures ayant quitté son lointain village pour faire fortune à Dakar. À son actif, on peut également citer le documentaire «Rewo Daande mayo» (de l'autre côté du fleuve) réalisé en 1979, sans oublier «Arrêt car» dont la trame tournait autour du microcosme urbain, avec ses rêves et ses désillusions racontées le temps de l'attente du bus. Un projet qui, malheureusement, n'a pu aboutir à cause d'un manque de financements.

Avec Djibril Diop Mambety (pour qui il a tenu un rôle dans «La petite vendeuse de Soleil»), Thierno Faty Sow et tant d'autres, Cheikh Ngaïdo Bâ faisait partie de la troisième génération des cinéastes sénégalais après la première symbolisée par Ousmane Sembène et la deuxième où figure Mahama Johnson Traoré. Il laisse derrière lui un bel œuvre qui fait désormais partie du patrimoine cinématographique africain, mais a surtout légué sa flamme à son fils Mabadiakhou Bâ, un informaticien sorti de l'Université de Virginie, devenu acteur, producteur, scénariste et réalisateur. Il commence d'ailleurs à être connu aux Etats-Unis, où il vit depuis quelques années, pour avoir collaboré dans de grandes productions d'Hollywood et de Netflix. Sur les traces de son père, il veut se faire un nom dans le cinéma et a récemment produit «Le père de Nafi», premier long-métrage du jeune Mamadou Dia, sélectionné au Festival de Toronto en 2019.

Idrissa Seck s'incline devant la mémoire d'un «conseiller exemplaire»

Cheikh Ngaïdo Bâ était le président de la commission de l'Artisanat, de la Culture, du Tourisme et des Sports du Conseil économique, social et environnemental (Cese). Le président de cette institution, Idrissa Seck, a présenté ses condoléances au peuple sénégalais après le décès de l'homme de culture, dimanche dernier, à Dakar. «Le Cese a perdu un grand homme», a-t-il déploré dans un communiqué. Idrissa Seck n'a pas tari d'éloges sur le défunt qui a marqué de son empreinte la troisième institution du pays, le monde de la culture.

Selon Idrissa Seck, Cheikh Ngaïdo Bâ a apporté sa contribution à travers la conduite de réflexions pour le développement des arts et de la culture. «Nous lui avions confié la mission de mobiliser le monde du cinéma et de la culture, notamment les réalisateurs de séries télévisées (puissants moyens d'éducation et de sensibilisation du peuple). Il était un conseiller exemplaire, très compétent et dynamique dans le travail, et très engagé pour l'institution ainsi que son pays», a salué Idrissa Seck. Il a prié pour que la vie et l'œuvre pour la patrie de Cheikh Ngaïdo Bâ soient agréées. Assane FALL

Un homme aux idées généreuses et porteuses de valeurs, selon le ministre Abdoulaye Diop

C'est avec une grande peine que le ministre de la Culture et de la Communication, Abdoulaye Diop, a appris le rappel à Dieu de Cheikh Ngaïdo Bâ, président de l'Association des cinéastes sénégalais associés (Cineseas). Avec cette triste nouvelle, témoigne-t-il, dans un texte, «notre pays et le continent africain viennent de perdre un de leurs dignes fils, un militant et un passionné de la culture en général et du cinéma en particulier».

Le ministre de la Culture et de la Communication rend hommage à Cheikh Ngaïdo Bâ qui a servi l'Afrique de par sa présence et son implication au sein des instances de la Fédération panafricaine des cinéastes (Fepaci). Abdoulaye Diop retient de lui le grand théoricien du cinéma sénégalais et africain dont il a grandement contribué à affirmer la présence dans les plus grandes scènes mondiales du 7ème art.

Toute sa vie durant, témoigne le ministre de la Culture et la Communication, Cheikh Ngaïdo s'est illustré «par ses idées libres et généreuses, porteuses toujours de grandes valeurs». «Jamais pris à défaut, l'homme était remarquable par son élégance sur tous les plans», souligne-t-il.

S'inclinant devant la mémoire du défunt cinéaste, le ministre rappelle que Cheikh Ngaïdo Bâ était de tous les combats pour le développement du cinéma (Code du cinéma), de la littérature, de la culture au Sénégal. Massiga FAYE

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