Sénégal: Lendeng - La transition agroécologique en marche

20 Janvier 2021
interview

À Lendeng, la transition agroécologique est une réalité. Les producteurs utilisent du fumier et des techniques agricoles respectant l'environnement ; ce qui se ressent dans la qualité des produits provenant de ce site hydroagricole en plein cœur de Rufisque.

Des plants de laitue rouge (salade) ! Une belle curiosité qui renseigne sur la dimension agroécologique de Lendeng. « Cette variété, en général, ne pousse que dans les zones à climat tempéré comme l'Europe, mais on la retrouve à Lendeng. Ici, les producteurs sont très imaginatifs », explique Dr Saliou Gningue, correspondant national pour le Projet d'appui à la transition agroécologique en Afrique de l'Ouest (Patae) et nouvellement nommé à la tête de la Direction de la protection des végétaux (Dpv).

Aliou Baldé, l'un des 125 producteurs de Lendeng, a eu l'idée de planter cette variété. Toujours imaginatif, cet exploitant agricole innove. En plus des deux hectares qu'il exploite, il s'est lancé dans la fabrication et la fourniture de pépinières en installant quatre serres dans un coin de son périmètre maraîcher. « La pépinière est ma plus grande fierté. J'ai commencé avec une serre et aujourd'hui, j'en suis à quatre. Les spéculations les plus en vue sont les solanacées, c'est-à-dire la tomate, l'aubergine, le poivron, le piment... », dit-il. A. Baldé a développé cette pépinière où il emploie une quinzaine de personnes avec le soutien du projet « Farmer's Hub Naatal mbayu nord » de Syngenta. À l'époque, ce projet qui était presque à l'arrêt cherchait à se relancer à travers des producteurs engagés et prêts à expérimenter de nouveaux concepts. La rencontre avec Aliou Baldé a été un déclic. Un producteur qui voulait diversifier ses activités et un projet qui cherche un nouveau souffle, les deux parties avaient toutes les raisons de sceller un partenariat. Et chacun y a trouvé son compte.

Aliou Baldé soutient que la transition agroécologique tant souhaitée sera facile à réaliser à Lendeng parce que les producteurs utilisent de moins en moins d'engrais chimique. La proximité de la ville de Rufisque a facilité l'utilisation de la semence paysanne. « On collecte tout ce que la ville produit comme déchets biodégradables (crotte de cheval, reste de poisson, fiente de poule, de mouton). On le revalorise par le compostage. Notre position géographique est un atout de taille. Si on cultive sur ce site depuis 1968 et que le sol continue d'être bon, c'est parce que les techniques culturales sont bonnes », affirme-t-il.

Pour assurer la transition écologique, les producteurs de Lendeng bénéficient de l'appui du programme Transition vers une agroécologie paysanne au service de la souveraineté alimentaire (Tapsa) qui promeut « une transition vers une agroécologie paysanne au service de la souveraineté alimentaire ». Présent sur les cinq continents, il intervient dans trois pays africains : la Mauritanie, le Mali et le Sénégal. En Afrique, le programme est piloté par l'Ong Grdr (Groupe de recherche et de réalisations pour le développement Rural). Au Sénégal, il mène des activités dans les départements de Rufisque et Bakel. « À Rufisque, où il intervient depuis trois ans, le Grdr vient en appui aux collectivités territoriales, aux organisations paysannes et aux groupements de femmes transformatrices », explique l'ingénieur agronome Mamadou Lamine Gningue, chargé de mission du Grdr. À Lendeng, le programme a formé les producteurs sur la fabrication du compost solide à base de fumier mais celui liquide. « Ces composts ont pour rôle de se substituer à l'utilisation des produits chimiques, pour une production agricole saine », précise Mamadou Lamine Mbengue, ajoutant que « les semences paysannes sont la base de l'agroécologie ». Il est d'avis que Lendeng « est le poumon de la capitale dakaroise » en ce sens que le site assure une production continue durant toute l'année ; ce qui permet d'approvisionner tous les marchés de Dakar. « Les producteurs de Lendeng sont sensibles à la protection de l'environnement. Auparavant, dans leurs techniques culturales, ils utilisaient beaucoup de produits chimiques. Maintenant grâce au projet, ils le font de moins en moins », se félicite l'ingénieur agronome.

Des parcelles de comparaison pour convaincre

Toutefois, Mamadou Lamine Mbengue indique qu'amener les paysans à se détourner de pratiques culturales héritées de leurs ancêtres n'est pas chose aisée. À Lendeng, pour convaincre les producteurs à adopter l'agroécologie, il a fallu développer des « parcelles de comparaison ». Comme son nom l'indique, il s'agit de développer deux parcelles de même superficie avec les mêmes spéculations. Dans l'une, on adopte des techniques agroécologiques et dans l'autre, on poursuit les anciennes pratiques culturales. Lors de la première campagne, le résultat en termes de rendement et de conservation de la récolte est sans appel, selon Mamadou Lamine Mbengue. « En termes de rendement, ils se sont rendu compte que l'agroécologie pouvait se substituer à l'agriculture conventionnelle. En termes de conservation, on a constaté que trois mois après la récolte, on est arrivé à conserver la production de la parcelle agroécologique, contrairement aux récoltes issues de la parcelle conventionnelle », dit-il.

Aliou Baldé assure que l'importance de l'agroécologie n'est plus à démontrer. D'ailleurs, il sollicite des mesures d'accompagnement pour faciliter sa mise à l'échelle sur le plan national. « Tant qu'on ne sécurise pas le producteur en l'assurant que s'il fait des pertes, il aura une compensation, ce sera difficile de le faire changer de pratique. Il faut subventionner les pertes potentielles pour que l'agroécologie soit acceptée par les producteurs », soutient l'exploitant agricole. En effet, tout comme dans l'agriculture conventionnelle, il existe des risques de pertes post-récoltes dans l'agroécologie, mais il suffit de respecter le processus pour minimiser ces risques, selon Aliou Baldé. « À Lendeng, on enregistre peu de pertes post-récoltes, car nos légumes sont presque issus de l'agroécologie. Nous utilisons beaucoup de fumier, donc la conservation est plus longue que les produits issus de l'engrais chimique. Les pertes doivent être autour de 5 % », confie ce producteur.

Elhadji Ibrahima THIAM, Dr Saliou Ngom, spécialiste en agroécologie - « Le Sénégal est en avance sur beaucoup de pays sur les questions d'agroécologie »

Ancien directeur du Laboratoire national de recherche sur les productions végétales et correspondant national pour le Projet sur la transition agroécologique en Afrique de l'Ouest, Dr Saliou Ngom est un fin connaisseur des enjeux de l'agroécologie. Dans cet entretien, le nouveau directeur de la Direction de la protection des végétaux (Dpv) fait le point sur le développement de cette pratique culturale au Sénégal.

Où en est-on avec l'agroécologie au Sénégal ?

Le Sénégal est en avance par rapport à beaucoup de pays sur les questions d'agroécologie, car cela fait maintenant plus d'une dizaine d'années qu'on expérimente un certain nombre de technologies. De plus, l'agroécologie a été longtemps appliquée par nos parents. Certaines expérimentations ont montré leurs performances en milieu réel. Cela fait qu'il y a une prise de conscience chez pratiquement tous les acteurs. Au Sénégal, le Président de la République, Macky Sall, en a fait un pilier. L'État s'est mobilisé, avec les producteurs, pour accompagner la transition agroécologique.

Comment peut-on définir l'agroécologie ?

On peut la considérer comme une agriculture saine, durable, qui respecte l'environnement, mais doit être appliquée par les producteurs.

Quels sont les avantages de l'agroécologie ?

Ils sont multiples dans tous les domaines. Quand on parle de l'agriculture écologique, on fait référence à la transformation des déchets. On contribue donc à la création d'emplois parce qu'il faut des gens pour fabriquer des engrais organiques. On contribue également à l'amélioration de notre cadre de vie puisque les déchets sont transformés en valeur ajoutée. Le producteur profite donc des revenus additionnels, car il ne va pas chercher l'engrais. Une fois qu'on applique ce produit, il peut assurer la production escomptée en produisant de manière qualitative et quantitative. Ces produits sont indemnes aux risques d'exposition aux intrants chimiques, que ce soit le pesticide ou les engrais chimiques. Donc, il n'y a pas de résidus. C'est un produit de qualité qui est proposé et tout le monde en bénéficie, y compris nous, les consommateurs. Au-delà de cet aspect, les produits respectent les normes phytosanitaires et sont mieux conservés ; ce qui permet de lutter contre les pertes post-récoltes. Par exemple, pour l'oignon produit au Sénégal, il est difficile de le conserver au-delà de 20 jours alors qu'avec les pratiques agroécologiques, la conservation peut s'étaler sur six ou huit mois. L'autre avantage, c'est le maintien de la biodiversité du sol. La matière organique maintient l'équilibre de la biodiversité ; ce qui permet une production durable dans le temps vu qu'un sol qui n'a pas de matière organique, même si vous utilisez l'engrais, cela va passer par infiltration et le lendemain, la plante a besoin d'éléments nutritifs. Avec l'agroécologie, il n'y en a pas.

Vous avez listé un certain nombre d'avantages. Pourquoi les producteurs tardent-ils à s'approprier cette pratique ?

L'agriculture, c'est une évolution dans le temps. On a eu les pesticides et les engrais après les deux guerres parce qu'il n'y avait pas de main-d'œuvre. Il faut aussi comprendre que l'homme aime la facilité, car l'engrais est un produit fini qu'on peut utiliser en une seule matinée. Mais, quand on travaille avec du fumier, on doit le collecter, le transformer et le mélanger. Il s'y ajoute que le producteur ne se soucie pas de la qualité de la production mais de la quantité ; ce qui constitue un problème parce qu'il il ne vise ni la santé du consommateur ni le marché extérieur. Travailler la terre et la composter est considéré aussi comme une charge supplémentaire.

Avez-vous la cartographie des personnes qui sont dans l'agroécologie ?

Le chiffrer en termes de personnes sera difficile. Nous avons la Plateforme nationale de l'agroécologie, mais quand j'essaie de faire le bilan, mais nous sommes entre 230 à 300 acteurs d'organisations ou d'associations qui ne font que l'agroécologie. Il y a un engouement derrière ; des gens y croient.

Quels sont les défis à relever pour que l'agroécologie soit ancrée dans la conscience des producteurs ?

Les gros problèmes sont réglés avec la sensibilisation. Pendant 12 ans, je ne faisais qu'analyser les impacts chimiques. Maintenant les Sénégalais sont conscients des nombreux risques sanitaires. Nous sommes passés à la phase d'application et de la formation des utilisateurs et pratiquants de cette technologie. En continuant sur cette lancée, en montrant les performances de l'agroécologie, ils vont l'appliquer. Dans certains sites, des producteurs n'utilisent plus les produits chimiques. Certains sont conscients qu'ils peuvent cultiver sans utiliser des engrais chimiques. Avec le soutien de l'État, cette pratique pourra se développer. Le ministre de l'Agriculture et de l'Équipement rural, Moussa Baldé, a reçu la Plateforme nationale de l'agroécologie. Il a promis d'accorder une subvention pour les engrais organiques afin d'accompagner les producteurs qui s'activent dans l'agroécologie. C'est une importante avancée. Cette année, nous allons passer à une étape supérieure. Le Projet d'appui à la transition agroécologique en Afrique de l'Ouest (Patae) a appuyé le Groupe de dialogue social et politique (Gdsp) qui essaie de réorienter les politiques du Programme d'investissement agricole et nutritionnel pour le Sénégal. À travers ces plateformes, nous avons tenu des ateliers de la revue conjointe sur l'agroécologie.

Plus de: Le Soleil

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