Sénégal: Mme Dior Fall Sow, présidente honoraire de l'AJS - «Il y a beaucoup plus de cas d'inceste que ceux révélés par la presse, connus par les services de police»

21 Janvier 2021

L'inceste, abus sexuel dans les familles, conduit souvent à une destruction pure et simple de la vie et de la personnalité humaine de la victime. C'est pourquoi Mme Dior Fall Sow, présidente honoraire de l'Association des juristes sénégalaises (AJS), prône l'application de la loi criminalisant cet acte pénible dont les auteurs risquent jusqu'à la perpétuité.

La haut-magistrate qui fut membre du Comité des Experts pour les Droits de l'Enfant de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA, actuelle Union Africaine-UA) jusqu'à sa nomination au Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR, 2002) comme Avocat Général près le Bureau du Procureur du TPIR puis Avocat Général Principal près la Chambre d'Appel du TPIR, reste convaincue qu'il y a beaucoup plus de cas d'inceste que ceux révélés par la presse, connus de la Police. S'agissant de la prise en charge, elle exhorte l'Etat à multiplier les structures d'accueil des victimes dans toutes les régions. Aussi engage-t-elle la Police et surtout les médias à beaucoup plus de professionnalisme dans le traitement des faits d'inceste, pour ne pas jeter les victimes à la clameur publique. Vu les séquelles psycho traumatiques de l'acte, il importe d'éviter d'en rajouter en faisant une publicité qui est de nature à marginaliser les victimes dans la société, dit-elle. Entretien !

C'est quoi l'inceste ?

L'inceste consiste à avoir des relations sexuelles avec une personne dont vous êtes apparenté. Et il est évident que lorsque les relations, le degré de parenté, interdisent qu'il y ait un mariage civil ou religieux entre des parents et que ces personnes-là vont audelà de cette interdiction, il s'agit effectivement d'un inceste. On en parle pour un père et sa fille, pour un frère et sa sœur, pour un oncle et sa nièce à un certain degré de parenté. Et ce sont des faits qui sont donc réprimés par la loi.

Plusieurs cas d'inceste sont davantage relayés par les médias. S'agit-il d'une recrudescence ou d'une médiatisation de ce phénomène ?

Il faut dire que l'inceste a toujours existé dans notre société. Ça ne date pas d'aujourd'hui. Mais, ce qui se passe, c'est que c'était un sujet complètement tabou. On n'en parlait pas ; on préférait régler ça à l'intérieur de la famille, ce milieu d'ailleurs où les infractions se font généralement. Et il est difficile, quand il n'y a pas de dénonciation, de pouvoir savoir ce qui se passe à l'intérieur de ce cercle privé. Aujourd'hui, on se rend compte que l'inceste est très important au niveau de notre pays. Et cela est dû par le fait qu'on a levé en quelque sorte ce tabou. Donc, des faits sont de plus en plus dénoncés auprès de la Police et c'est ainsi que les médias peuvent donc relayer et porter ces informations à la connaissance de la population. Nous ne pouvons pas estimer l'ampleur de ce phénomène, dans la mesure où il existe encore des endroits où beaucoup de viols, d'incestes ne sont pas encore dénoncés. Je crois que les chiffres qu'on nous donne sont des chiffres qui sont indicatifs et qui, malheureusement, ne peuvent pas attester de leur fiabilité. Parce qu'il est certain qu'il y a beaucoup plus de cas d'inceste que ceux qui sont révélés par la presse, connus par les services de Police. Alors, je crois qu'il faut, à ce niveau-là, essayer de briser le silence pour que ces faits, qui sont vraiment des faits odieux, puissent être portés à la connaissance du public.

Que dit la loi, en cas d'inceste?

Au niveau de la loi, l'inceste est un crime. Vous savez que maintenant avec la nouvelle loi criminalisant le viol et la pédophilie, la loi n°05-2020, si je ne me trompe, qui a été publiée au Journal officiel (JO) le 13 janvier 2020, c'est devenu un crime. Et je pense que ça peut être poursuivi pour une peine qui peut aller, par moment, jusqu'à la perpétuité, s'il y a des circonstances aggravantes. Alors, à ce niveau-là, il faut dire que la loi doit être appliquée. Ce qui a fait d'ailleurs qu'il y a eu ce mouvement de «Dafa doy» qui a conduit à cette criminalisation de la loi ; c'est parce que justement la dernière loi de 1999 qui avait modifié donc la loi de 1965, bien qu'elle ait eu à définir ce qui était le viol, l'inceste, lui, n'est toujours pas défini dans notre législation. On sait que c'est des rapports (sexuels, ndlr), mais il n'y a pas dans la législation sénégalaise une définition précise de l'inceste, comme on a fait une définition précise pour le viol. Donc, à ce niveau-là, on a vu qu'avec l'ancienne loi, que la loi n'était pas appliquée et souvent les décisions qui étaient rendues étaient même une violation de la loi qui était en vigueur.

Qu'attendez-vous de cette loi et du traitement aussi bien judiciaire que médiatique de l'inceste ?

Nous attendons donc de cette loi qu'elle soit appliquée. Nous attendons de cette loi qui dit toutes les mesures d'accompagnement pour que justement elle soit appliquée, à savoir qu'il y ait une vulgarisation de cette loi-là, à savoir qu'il y ait aussi une prise en charge de la victime qui, franchement, a subi ces faits-là. Également des médias, à leur niveau, devront faire en sorte qu'en faisant le rapport de ces faits-là, en les relatant, tiennent beaucoup plus d'attention de la victime, parce que ces faits-là sont des faits qui sont extrêmement graves dans notre société. Et souvent il ne faut pas jeter les victimes à la clameur publique. Et, lorsqu'on voit des fois les noms des victimes, on peut les identifier facilement par les informations qui sont données au niveau de la presse, pas toutes, mais certaines pour être objectif. Je crois qu'il faudrait faire attention et penser beaucoup plus à la victime car ces faits-là, lorsque ça arrive à certaines victimes qui peuvent être aussi des hommes que des femmes, je pense que les conséquences psycho traumatiques sont extrêmement importantes et il ne faut pas en rajouter en faisant une publicité qui est de nature à pouvoir rendre les uns à l'écart de la société. Donc il est nécessaire qu'à ce niveau-là, que les médias soient beaucoup plus professionnels lorsqu'ils relatent ces faits d'inceste.

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