Sénégal: « Rangooñu Maam » - Duand le rire transcende la mort

21 Janvier 2021

Rire dans la douleur est un acte peu commun. N'accuserait-on d'ailleurs pas de folie la personne qui agit de la sorte ? Seulement, l'acte devient normal s'il est socialement légitimé. «rangooñu maam» jouit de cette légitimité sociale qui encourage le fait de rire de la mort.

Le deuil est un moment de tristesse et de peine. Les sociétés ont, toutefois, développé des artifices pour atténuer sa lourdeur. Au Sénégal, « rangooñu maam » (littéralement les larmes du grands-parents) constitue l'un de ces moyens par lesquels on sèche les larmes des familles éplorées, lorsqu'une vieille personne disparait. Un garçon déguisé en vieillard, à sa main les outils des travaux champêtres, marchant courbé, l'autre main posée sur le dos.

Ou alors, une fille au grand foulard bien noué sur la tête, avec des lunettes et un cure-dent dans la bouche. L'une comme l'autre tenant une calebasse et se comportant comme la vieille personne arrachée à l'affection d'une famille. Sur le récipient tendu par l'enfant imitateur, la famille jette pièces d'argent et billets de banque. Ce n'est pas seulement de l'argent qu'on y jette : on y noie le chagrin que viennent remplacer des sourires. Ainsi, la théâtralisation du lourd et pesant instant du deuil se fait-elle, le troisième ou le huitième jour du deuil, en société sénégalaise.

Selon le communicateur traditionnel Khadim Samb, qui livre les détails, « rangooñu maam » est une manière de se départir du stress causé par la disparition. En écho à l'autre poète qui annonce que «les morts ne sont pas morts», Khadim Samb déclare qu'une telle manifestation permet de faire revivre l'esprit de celui ou de celle qui a tiré sa révérence. Le choix des petits-fils pour réaliser cette dédramatisation du deuil n'est pas fortuit, à en croire un autre témoin qui a préféré garder l'anonymat.

La relation affective entre le disparu et ses petits-fils fait de ces derniers les plus à même de reproduire ses faits, gestes et paroles de manière à provoquer le rire et illuminer des visages assombris par la tristesse. Le communicateur traditionnel explique que ce «théâtre» de la mort occupe les esprits de telle sorte que les commérages et autres dérives constatées de nos jours dans les cérémonies de deuil n'y trouvent pas place.

Les petits-fils dédramatisent le deuil

Un moment de «transfert d'une douleur dans une sorte d'élan plus socialisant et plus socialisé», telle est l'autre approche donnée par le sociologue, Abdou Khadre Sanoko. Il soutient que de cette théâtralisation, il ne faut pas seulement retenir le rire. Selon l'enseignant à l'Isep de Thiès, elle est pédagogique dans le contexte du « rangooñu maam ». Il incite à retenir les moments les plus joyeux de la vie du disparu afin de les partager en termes de souvenirs ultérieurement. «Ça nourrit les âmes, les réconforte, les stabilise par rapport à l'idée qu'elles pouvaient se faire de la disparition d'un être cher». « Rangooñu maam» crée alors la bonne humeur dans un moment aussi critique que celui de deuil en plus d'apporter du réconfort. Seulement, Khadim Samb ne manque pas de signaler qu'à l'instar du «kasak» et du «taajaboon», cette pratique d'atténuation de l'atmosphère pesante du deuil tend à disparaître.

Dame Ndong, 38 ans et vivant à la Médina, à Dakar, illustre bien cette tendance. L'expression «rangooñu maam» ne lui dit rien de prime abord. Quelques échanges et une brève description de scène lui rafraîchissent cependant, la mémoire. «Je vois maintenant ce dont il s'agit. Je n'en ai jamais vu ici mais on en fait chez nous, à Fatick», reconnait-il. Cette partie folklorique semble souvent occultée des deuils, au point que l'appellation s'efface de la mémoire de plus d'un. Prières et beaux témoignages à l'endroit des défunts constituent les actes majeurs posés au cours des rassemblements funèbres. Ce qui n'est pas sans rejoindre l'idée émise par Ahmadou Makhtar Kanté, imam de la mosquée du Point E de Dakar. Il soutient qu'une telle théâtralisation du deuil n'a pas de fondement religieux.

Elle a plutôt un soubassement culturel, folklorique. «Le deuil est solennel», rappelle A. M. Kanté, pour qu'on le transforme en moment de semi-festivité. L'imam n'est pas pour autant radical, quant à la flamme de la remémoration qu'entretient la pratique du «rangooñu maam». L'une des recommandations de l'Islam en période de deuil, est de se remémorer les bonnes actions de la personne qui a rejoint l'au-delà. La conclusion du sociologue Abdou Khadre Sanoko n'est pas loin de la parole de M. Kanté. Parce qu'en fin de compte, «ceux qui rient de la mort ont la ferme conviction qu'elle est le début d'une autre vie assez apaisée». Une nouvelle vie pleine de douceur que tous les petits-enfants souhaitent à leurs grands-parents.

Plus de: Le Soleil

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