Afrique de l'Ouest: Les civils, premières victimes des conflits contemporains

23 Janvier 2021

Les attaques contre les populations sont devenues une arme utilisée par les groupes terroristes, notamment dans le Sahel où les écoles sont visées.

Les données sur les victimes civiles sont difficiles à réunir. La multiplicité des conflits contemporains, dans des guerres devenues asymétriques et urbaines, rend en effet délicate la comptabilité des morts et des blessés au sein des populations civiles.

Le 2 janvier, des jihadistes venus à bord d'une centaine de motos ont ainsi visé les villages de Tchoma Bangou et Zaroumadereye, à l'ouest du Niger. L'attaque a fait 105 morts et est la plus meurtrière commise par des jihadistes contre des civils au Sahel.

Les populations civiles, "particulièrement vulnérables car prises dans la violence des groupes armés et la réponse des armées, sont les premières victimes d'un conflit qui ne cesse de prendre de l'ampleur dans la région depuis 2012", estime Ousmane Diallo, d'Amnesty international.

Mais le Sahel n'a pas le privilège de ces massacres.

En République démocratique du Congo, après le meurtre de 21 civils le 5 janvier dans l'est du pays par les rebelles ADF, l'organisation de la société civile La Lucha a rappelé un décompte effrayant : plus de 1.206 civils auraient été tués depuis le 30 octobre 2019 dans le secteur de Beni, dans le Nord-Kivu.

La Baromètre sécuritaire du Kivu parle pour sa part de plus de 4.000 morts depuis 2017.

L´horreur des bombardements urbains

La quatrième Convention de Genève de 1949 protège pourtant les civils durant les conflits ou à l'intérieur des territoires occupés.

Le Secrétaire général des Nations unies António Guterres publie chaque année un rapport sur cette question. En 2018, en se basant sur les chiffres de six pays en guerre (Afghanistan, Irak, Mali, Somalie, Soudan du Sud et Yémen), celui-ci avançait le chiffre de 22.800 civils tués ou blessés, tout en précisant qu'il est "presque certain que ces chiffres sont inférieurs à la réalité".

La Syrie n'était pas comptabilisée mais selon le projet Airwars, un peu plus de 55.500 civils ont été tués depuis 2014.

En 2019, l'estimation des Nations unies est tombée à environ 20.000 victimes mais de nombreux pays africains comme le Mali, le Niger, le Tchad ou la RDC n'étaient pas pris en compte dans ce bilan incomplet.

Mais ce dernier rapport souligne la gravité d'un phénomène bien connu : les bombardements ou l'utilisation d'armes explosives.

En 2019, en considérant les zones urbaines, 17.904 civils au moins ont été victimes de ce type d'armes. "Il y a de quoi s'inquiéter", précise António Guterres, "90% des victimes de l'utilisation d'armes explosives dans des zones peuplées sont des civils."

Cela fait dix ans que ce constat se répète chaque année sans que cela puisse faire cesser les bombardements aériens.

Enfin, en considérant cette fois les victimes civiles dans les zones urbaines et rurales, les calculs de l'Explosive violence monitor 2019, un rapport rendu par l'organisation Action on armed violence, montrent que 66% des victimes d'engins explosifs dans le monde sont des civils.

Affamer les populations

Dans la région du Sahel, les attaques terroristes sont en hausse depuis plusieurs années et au centre de cette activité criminelle on trouve une organisation : l'Etat islamique dans le grand Sahara (EIGS).

Selon le Africa center for strategic studies, l'année 2020 a été particulièrement meurtrière avec 4.250 personnes tuées lors d'attaques djihadistes et la moitié de ces décès serait liée aux actions de l'EIGS.

Si au Mali la plupart des offensives sont avant tout militaires, ce n'est pas le cas au Burkina Faso et au Niger. Dans ces deux pays, les attaques visent plus les populations civiles, celles-ci représentant même les deux tiers des violences au Niger

Au Mali, le pays le plus déstabilisé de la région par les groupes djihadistes, ces derniers ont deux stratégies aussi cruelles qu'infamantes : ils affament les populations civiles et attaquent les écoles.

"Les attaques contre les moyens de subsistance sont utilisées comme une arme de guerre", affirme le Groupe d'experts des Nations unies sur le Mali dans son rapport d'août 2020.

Des groupes armés volent et détruisent les biens des villageois, ils "incendient les habitations, les récoltes et les réserves de vivres". Ces combattants ont une stratégie qui vise à créer une pénurie alimentaire afin "de soumettre la population et de s'assurer des ressources pour financer leurs activités criminelles".

Mais au Mali, les groupes armés touarègues pillent aussi les ressources destinées aux populations. Le Groupe d'experts a ainsi enquêté sur les entraves à l'aide humanitaire constatées à Kidal, dans le nord-est du pays.

Dans cette ville, l'absence de l'Etat laisse la place à la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA), une alliance de groupes rebelles créée en 2014. La CMA a institué à Kidal un bureau régional chargé de gérer les besoins des populations, y compris la question de l'aide humanitaire.

Or ce bureau, selon le Groupe d'experts, s'est transformé en un outil de détournement de cette aide. "Présidée par Ahmed alias Intahmadou Ag Albachar, la commission humanitaire du Bureau délivre des permis de travail et titres de séjour aux travailleurs humanitaires moyennant paiement en espèces ou en services", affirme le rapport.

Ag Albachar s'immisce aussi dans le recrutement local du personnel des ONG et détourne les appels d'offre au bénéfice de sa propre société de construction.

La CMA force aussi les ONG à louer des véhicules à des entreprises de transport de la tribu touarègue des Ifoghas "associées à la CMA et proches de la haute hiérarchie du Haut conseil pour l'unité de l'Azawad", un mouvement politique touarègue.

Ecoles brûlées et enseignants tués

Enfin, les groupes armés exploitent les divisions communautaires entre Peuls et Dogons et en profitent pour renforcer leur présence.

Les violences intercommunautaires restent un phénomène récurrent dans le centre du Mali et selon la Minusma, la force militaire d'intervention de l'Onu, au cours du premier semestre 2020, 83 affrontements entre Peuls et Dogons dans la région de Mopti ont causé la mort de 292 personnes.

Des affrontements qui visent aussi les enfants : près de 500 d'entre eux ont ainsi été assassinés ou mutilés entre 2017 et 2020, essentiellement autour de Mopti où vivaient les trois quarts des victimes.

Les plus jeunes d'entre eux n'avaient que quelques mois.

Les auteurs de ces massacres, selon les Nations unies, sont surtout les Peuls et les Dogons mais aussi le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans et la Katiba Macina, deux groupes salafistes djihadistes affiliés.

Ce sont d'ailleurs ces mêmes groupes terroristes, auxquels s'ajoute aussi l'Etat islamique dans le grand Sahara, qui s'en prennent aux écoles et aux hôpitaux.

Entre 2017 et 2020 toujours, 169 écoles et 47 hôpitaux ont été attaqués dans le pays.

Lorsque les djihadistes s'en prennent aux établissements scolaires, ils utilisent souvent la même méthode : ils commencent par menacer et si les cours se poursuivent, alors ils finissent par brûler les bâtiments et parfois tuer les enseignants.

La situation est alarmante dans les régions de Mopti et Tombouctou où, depuis 2019, des écoles ont été brûlées, des directeurs assassinés et des écoles laïques fermées pour être remplacées par des établissements coraniques.

Dans tout le pays, ce sont désormais un peu plus de 300.000 écoliers qui se retrouvent sans école.

Au Burkina Faso, un pays encore plus touché par ce phénomène, près de 2.400 écoles sont fermées, une urgence qui affecte la vie de 350.000 écoliers et compromet l'avenir du pays.

En tout, deux millions de personnes ont été déplacées à l'intérieur de leur propre pays dans la région du Sahel, en proie à des violences jihadistes.

Un "triste record", a indiqué l'Onu le 22 janvier dans un communiqué.

Le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) appelle à la fin de la "violence incessante qui a déplacé plus de deux millions de personnes à l'intérieur des frontières de leur pays pour la toute première fois".

Les déplacements internes dans le Sahel "ont quadruplé en deux ans seulement, puisqu'il y avait 490.000 personnes déplacées internes au début de 2019", selon le HCR.

Plus de la moitié des personnes déplacées dans la région sont des Burkinabè.

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