Sénégal: Kévin Aubert, Nouveau Directeur du complexe Sembène Ousmane - «Les films africains doivent être vus ici»

24 Janvier 2021
interview

Kevin Aubert est le nouveau directeur du complexe cinématographique Sembène Ousmane. Fraîchement au poste, il arrive dans un contexte de fermeture des salles de cinéma. Dans cette entrevue, ce jeune homme ambitieux expose son projet de direction et nous entretient de son expérience et de sa lecture du cinéma sénégalais et africain.

Comment se dessine votre parcours ?

Je suis réalisateur de formation et j'ai fait des études de philosophie. J'envisageais déjà de venir m'installer à Dakar depuis quelques mois pour des raisons personnelles et aussi d'engagement. Je suis métis, issu de la diaspora africaine. Ma mère est Camerounaise, mon père Français et j'ai passé les premières années de ma vie à Ziguinchor. Le Sénégal ne m'est pas étranger et tout ceci fait que j'avais déjà voulu venir ici. Sans compter que la vie en région parisienne commençait à m'essouffler (rires). Quand je venais de m'installer ici, je cherchais des projets de réalisation. De fil en aiguille, je suis tombé sur M. Saleh (Youssouf Saleh, promoteur du manège Magic Land et du Complexe cinématographique Sembène Ousmane) et il m'a séduit et convaincu d'être le directeur du complexe cinématographique. Depuis sa création, il y a plus de deux ans, le complexe n'a jamais vraiment eu de directeur attitré. Il y a encore, avec ce cinéma qui a une petite histoire, tout à créer.

Est-ce une expérience nouvelle pour vous ?

C'est vrai qu'au début, j'étais un peu hésitant parce que j'avoue que je n'étais pas des plus qualifiés. Je n'avais jamais fait ça auparavant. Mais il y a tout de même des compétences qu'un réalisateur peut regrouper. C'est un chef d'équipe qui dirige les plateaux de tournage, des chefs de poste et pilote des projets qui peuvent s'étendre sur des années. Il y a ensuite surtout l'amour du cinéma. Cet amour et cette passion qui font qu'on fasse les choses si bien qu'on en rend les spectateurs heureux. Cela rejoint donc ma mission. Actuellement, je lutte pour la réouverture imminente de nos salles de cinéma pour redonner goût aux citoyens cinéphiles de Dakar, amoureux des salles obscures (l'entretien a été réalisé en novembre). La réouverture des cinémas, en plus d'être une bonne nouvelle, est très symbolique dans le sens où ça permettrait à nouveau aux spectateurs de rêver et de se réapproprier l'habitude culturelle d'évasion, d'identification et de projection.

Comme se décline la politique de la direction ?

Je veux instituer une politique de différenciation sans pour autant tomber dans la marginalisation. Je pense qu'il faut que nous puissions proposer d'autres films, varier la programmation au maximum. Il faut travailler à ce que le complexe cinématographique Sembène Ousmane crée une identité qui permette aux gens qui souhaitent voir un film à Dakar de savoir que l'adresse, c'est ici et pas ailleurs. Cela ne passe pas que par le choix des films, mais aussi par le temps des cycles. On prévoit des films de patrimoine, des interventions des comédiens, des acteurs, des producteurs, des réalisateurs, organiser des conférences thématiques sur le cinéma et même des panels transversaux sur tous les arts représentés dans la cinématographie. C'est aussi faire en sorte que le complexe se mette à la page et puisse projeter des séries qui font actuellement fureur au Sénégal. Il y a 30 ans, quand les gens allaient au cinéma, ils pouvaient rester assis pour voir trois films d'affilée. Cela me fait penser à une série télévisée. Aujourd'hui, ça peut être intéressant de projeter quatre épisodes d'une série télévisée de manière périodique et inviter les acteurs, qui sont de véritables vedettes ici, pour qu'ils échangent avec les spectateurs.

Quel regard portez-vous sur l'état du cinéma au Sénégal ?

J'arrive à un moment particulier où le complexe cinématographique Sembène Ousmane est fermé depuis plus de six mois. Évidemment, après la réouverture, il va falloir simplement relancer les activités, au-delà de penser à tout ce qui est possible de mettre en place et tous les projets que je pourrai avoir. Il faut savoir que le cinéma est une entreprise qui a ses employés et avec des gens qui sont en attente depuis plusieurs mois. Après, il est sûr que, du constat que j'ai fait, la programmation d'un cinéma est un exercice particulier. Jusqu'ici, c'est resté contextuel, dépendant de notre relation avec les distributeurs. Notre programmation était déterminée par le choix dans un catalogue de films donnés. On vous propose un catalogue et vous cochez les films que vous voulez programmer. Je pense, à mon niveau, que la programmation ne doit pas être déterminée par quelque chose d'imposé. Je crois véritablement qu'elle doit être plus réfléchie, plus variée et répondre à d'autres critères. J'ai fait le constat que nous avions peu de films africains, ce qui est un paramètre qui me tient énormément à cœur. Les films africains doivent être vus ici et il faudra absolument en montrer beaucoup plus. C'est d'une extrême nécessité. Ensuite, nous travaillerons à varier la programmation dans les genres de film à voir. On pourrait mettre plus de films d'auteur, faire des cycles avec des films de patrimoine, etc. Le cinéma ne fonctionne pas de manière autarcique. Cela fonctionne déjà parce qu'il y a des clients, des spectateurs qui viennent nous voir et aussi parce qu'il y a plein de dynamisme dans le milieu culturel et le milieu cinématographique dans une ville.

En arrivant ici, je me suis bien rendu compte que ça bouillonnait. Il y a un environnement du cinéma qui fonctionne bien. Les réalisateurs travaillent, les gens font des films, les séries marchent très bien, il y a les écoles de cinéma et d'autres qui ouvriront encore. Je pense au Centre Yennenga avec son pôle cinéma et son programme de postproduction pour les films locaux, il y a l'école Kourtrajmé qui va ouvrir bientôt pour la réalisation et l'écriture, mais aussi Ciné-Banlieue qui fait un travail extraordinaire depuis plusieurs années au moment où il n'y avait pas de proposition dans le genre. Je compte également l'Institut français de Dakar qui met beaucoup de choses en place et le complexe de Pathé Gaumont qui va ouvrir prochainement. Je pense que c'est dans cet environnement que le cinéma doit s'ancrer. Il faut se concentrer sur ce qu'est le parcours d'un film. Un film se pense, s'écrit, se tourne, se post-produit, se promeut, se distribue et s'exploite. C'est un parcours très long.

Maintenant, le problème c'est qu'on a des réalisateurs qui ont la passion de l'art et font de bonnes choses mais sont toujours produits en Europe. Ils sont promus presque partout dans le monde, mais très peu ou jamais en Afrique. Ils sont distribués partout sauf chez eux. Si ce n'est pas de leur propre chef d'amener leurs films, on ne les montre pas. Au final, on a de grands réalisateurs qui nous échappent. Le cinéma représente quelque peu le point ultime du parcours d'un film. Concrétiser cela va faire partie de mes stratégies. C'est dans cela que je veux m'ancrer en créant une synergie. Le complexe cinématographique Sembène Ousmane doit collaborer avec toutes ces entités et même avec l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar qui est près de nous, mais aussi avec les établissements scolaires par des programmes pour enfants.

Comment opérer une jonction entre le programme et l'œuvre du parrain Sembène Ousmane ?

Il faut savoir qu'on est le seul cinéma indépendant ici. Nous nous débrouillons tout seul. On n'est pas suivi par un grand groupe et nos contrats de distribution sont classiques. Mais effectivement, il ne faut pas perdre de vue que nous héritons un des plus grands noms du cinéma et de la réalisation. C'est une grande responsabilité que d'avoir ce parrain et d'être indépendant. Nous sommes conscients que nous devons répondre à certains critères, notamment d'héritage du cinéma en Afrique et au Sénégal.

Le Sénégal a une histoire tellement particulière avec le cinéma, au-delà de Sembène Ousmane qui est une figure tutélaire de par son œuvre et sa vie. À côté du nom, nous allons plus encore respecter son esprit. Sembène Ousmane a toujours choisi, malgré son succès mondial, de rester en Afrique et de la valoriser. Voyez tout ce qu'il a fait pour le Fespaco afin qu'il se développe, même s'il n'en est pas membre fondateur. Vous constatez ce qu'est devenu ce grand festival. Il est toujours resté en Afrique pour que nos films soient connus et vus. C'est cet héritage que nous allons essayer de tenir au mieux.

On va faire des cycles de films africains et sensibiliser au mieux les gens à ce que devient le cinéma africain. Il y a un point essentiel, le cinéma va très vite. On bascule toujours dans la modernité et la «futurisation». Les films qui sortent chaque semaine donnent le ton à l'avancée du monde. Le cinéma nous montre le réel et nous prévient. Pour donc savoir ce qui se passe en Afrique, il faut comprendre l'état du cinéma. Il ne faut plus rester dans un paradigme idéalisé de ce qu'étaient les films avant. Il faut que les jeunesses grandissent avec les films et les actualités d'Afrique, tel que l'enseignait Sembène Ousmane. C'est là que nous nous orientons.

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