Afrique: Chronique « Retour aux origines » - Les deux France

25 Janvier 2021
billet

«Un homme, c'est son époque». Aristide Briand avait anticipé la réflexion de Jean-Paul Sartre. Le député français pensait avoir réglé la lancinante question des deux France. La laïque contre la religieuse. Après près de 25 ans de débats, la loi de séparation des Églises et de l'État qu'il avait initiée avait vu le jour le 9 décembre 1905. Connue sous l'appellation générique de «Loi 1905», elle avait mis un terme (définitif ?) à l'opposition entre deux conceptions de la place des religions en France. Cette bible... euh pardon, ce véritable bréviaire de la laïcité peut se résumer en ces deux premiers articles. La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes (art 1) et «La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte» (art 2). Plus de 115 ans plus tard, on assiste presque à un retour à la case départ. La raison ? Les incessants coups de boutoir donnés par certains camps politiques et souvent idéologiques : l'affaire des filles voilées dans un établissement public en 1989 dans la ville de Creil (proche de Paris), ses dérives attisées par l'extrême droite de Le Pen père tout au long des années 1990 et début 2000, ce qui lui permettra, entre autres, d'accéder au deuxième tour de la présidentielle de 2002 ; les scandaleuses exploitations des indéfendables attentats terroristes à partir du milieu des années 2010.

Arrivé au pouvoir dans ce contexte en 2017, Emmanuel Macron était sous pression pour choisir un camp, lui le prophète du « en même temps ». On perd en nuance en temps de radicalisme. Ainsi naquit, donc, le projet de « Loi contre le séparatisme » qui finit par devenir, sous les critiques, le projet de loi confortant les principes républicains. Il est présenté en Conseil des ministres un certain 9 décembre 2020, soit 115 ans plus tard, jour pour jour. La symbolique est importante. Samedi 23 janvier 2021, la commission du projet de loi contre le « séparatisme » musulman, il faut bien le nommer, a donné son aval au texte. Après avoir retouché jeudi et vendredi les libertés d'association et d'enseignement, les parlementaires se sont attaqués, donc, samedi à un autre totem de la République : la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État. La modification des caractéristiques des associations cultuelles en est le principal objectif.

L'objectif n°1 du projet de loi : le gouvernement français veut encourager les associations culturelles musulmanes et évangélistes, très majoritairement sous statut de la loi 1901, à migrer vers le régime juridique de la loi de 1905. La presse française fait ainsi l'exégèse de la loi en affirmant que l'objectif est d'éviter « l'entrisme d'éléments jugés radicaux ». Ainsi, la charte des imams devrait être signée dans les différentes mosquées. Réclamé par Emmanuel Macron en novembre dans le cadre de son offensive contre les séparatismes, ce texte affirme la « compatibilité » de la foi musulmane avec la laïcité, « l'égalité homme-femme » et rejette « l'instrumentalisation de l'islam à des fins politiques ». Pour Franck Frégosi, spécialiste de la gouvernance de l'islam en France, cité par France 24, ce texte « qui semble pondu d'en haut pour le bas », ne prend parfois « pas suffisamment en compte les réalités locales ».

Si avec l'écrivain Sartre, un homme, c'est son époque, les avancées d'une génération peuvent aller de pair avec un contexte. La France dont la bannière républicaine gomme désormais toutes les aspérités de différence ostentatoirement revendiquées (religieuse ou ethnique) n'a pourtant jamais été une et indivisible. Dans un pays majoritairement chrétien, il y a eu l'hérésie cathare, mouvement dissident de l'église romaine dont la base était principalement concentrée dans le sud de la France, au XIIIe siècle. Plus tard, cette dualité a laissé la place à l'opposition entre chrétiens et protestants. En 1598, le roi de France Henri IV promulgue l'édit de Nantes qui est un texte de tolérance accordant des droits de culte, des droits civils et des droits politiques à la minorité protestante dans le royaume de France. En 1685, l'édit de Nantes est abrogé. Le roi Louis XIV signe l'édit de Fontainebleau qui interdit le culte protestant en France. À cela s'ajoute la difficile place des juifs tout au long de l'histoire jusqu'à la Shoah pendant la Seconde Guerre mondiale. La place de l'Islam en France devrait-elle passer par l'une des séquences historiques précitées ? Pas si sûr.

Plus de: Le Soleil

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