Afrique: Moussa Faki Mahamat livre ses vérités et décline sa feuille de route 2021-2024

interview

L'INTERVIEW GRAND FORMAT

MOUSSA FAKI MAHAMAT À BÂTONS ROMPUS

Uduak Amina : Quelle est la différence entre l'Union africaine et la Commission de l'Union africaine?

Moussa Faki Mahamat, Président de la Commission de l'UA : L'Union africaine est une organisation qui renferme 55 États membres et qui est née de la formation de l'organisation de l'unité africaine. La commission est l'organe exécutif de l'institution, elle est composée d'un président, d'un vice-président et de huit commissaires. Et dans quelques jours à l'élection et avec les nouvelles réformes il y aura 08 membres.

Uduak Amina : Quelle note vous donneriez à vous pour avoir dirigé la Commission de l'Union africaine au cours des 4 dernières années?

Moussa Faki Mahamat : Il n'est pas toujours aisé de faire le bilan que l'on a soi-même réalisé, il serait préférable de laisser les autres vous juger. Mais, j'ai participé au lancement des deux projets majeurs pour le continent, à savoir la réforme institutionnelle et financière dont l'objectif est de se doter d'un instrument efficace et efficient pour la mise en œuvre de l'agenda 2063. L'autre projet qui est intégrateur et emblématique, c'est la zone de libre échange continentale lancée le 1er janvier 2021. J'ai également participé activement à la résolution de plusieurs conflits, même si je reconnais que notre objectif de faire taire les armes à l'horizon 2020 n'a pas été atteint. Au cours du mandat qui s'est terminé, je juge que l'UA est mieux connue et pèse beaucoup plus sur le continent.

Le continent a subi moins les effets de cette pandémie par rapport aux pays industrialisés. Quel regard portez-vous sur cette gestion de la crise sanitaire ?

L'Afrique comparée aux autres continents à moins subi les effets de cette pandémie du coronavirus, c'est vrai que nous avons plus de trois millions de cas positifs et plus de 75000 personnes qui ont perdu la vie. Elle reste une menace sanitaire, mais, aussi pour l'économie africaine.

Nous avons anticipé cette pandémie depuis Février 2020 avec le Président en exercice Cyril Ramaphosa qui chaque deux semaines tient une réunion en ligne avec la Commission et les acteurs concernés. Nous avons mis en place un Fonds Covid 19 qui a engendré 50 000$, également une Task Force qui travaille sur la question des vaccins. Dans le cadre du Covax avec l'OMS, nous nous sommes assurés d'obtenir 20% de vaccins pour la population africaine et avec les fabricants, nous aurons quelques 276000 doses et en combinant les deux, nous aurons à vacciner 35% de la population.

Pourquoi sommes-nous en retard sur la vaccination contre le covid ?

Nous ne fabriquons pas de vaccins en Afrique, certains pays ont commandé pour leur propre compte et d'ici mars 2021, nous aurons les vaccins. Et pour atteindre l'immunité collective, nous comptons d'ici à Décembre 2021 pouvoir faire vacciner 60% des Africains.

Environ 50 millions de dollars ont été levés en réponse à la covid, quelle est la part de cotation des États membres?

Les États ont contribué à hauteur de 30 à 40% et le reste vient des partenaires notamment la BAD qui nous a donné 26 millions de dollars. Dans nos livres, nous avons reçu 50 millions de dollars pour un budget de 116 millions de dollars. Nous avons mobilisé le secteur privé dans cette lutte et ils apportent leur contribution. Africa CDC travaille avec les États membres et leurs ministères de la Santé et quotidiennement, nous recevons les données pour pouvoir suivre l'évolution de la pandémie.

Quelle plus-value l'Afrique tirera-t-elle de cet accord de libre-échange continental ?

Nous sommes 1milliard 200 millions d'habitants et nous avons un potentiel extraordinaire, notre population est jeune. Des hommes et des femmes qui sont très entreprenants. Mais il y a une tradition et des barrières qui sont douanières, tarifaires, frontalières Ce projet est un vieux qui date de 1963.

Depuis 2018, 54 sur les 55 pays membres l'ont signé et 34 l'ont ratifié. La ZLECAF a été lancé, mais, l'un des obstacles; ce sont les infrastructures. Et, on va d'abord travailler avec les régions intérieures à savoir la SADC, ECCAS, ECOWAS COMESA pour pouvoir enclencher le processus. Mais politiquement et symboliquement, nous avons franchi un grand pas, même s'il reste des difficultés. L'objectif primordial de ce projet est que l'Africain puisse se sentir libre chez lui.

Un de vos grands chantiers est celui de la création d'un passeport africain aux citoyens du continent, Qu'en est-il ?

En 2018, nous avons fait signer à tous les États membres le protocole de libre circulation, la liberté d'établissement. Nous sommes entrain de pousser tous les États à ratifier ce protocole qui consiste à lever toutes les barrières. Notre objectif est de faire lever les visas et de doter à tous les Africains d'un passeport. Chaque pays selon les spécifications de l'UA va produire ses propres passeports, et il y aura un Data pour chaque pays. Certains pays sont réticents pour des raisons sécuritaires et politiques, mais, nous allons tout faire pour les convaincre. Car le passeport africain est une nécessité.

Comment appréciez-vous le rythme en cours en Afrique et les réformes engagées?

Je suis le premier à ne pas être satisfait du rythme politique et économique du continent. Mais, je suis conscient qu'avec l'adoption de l'Agenda 2063, nous allons avancer, en s'appuyant sur un programme vraiment ambitieux, un travail de titan qui permettra aux africains de se mouvoir.

L'Union africaine a également adopté une nouvelle démarche dans le cadre de ses réformes. Tout ce qui est stratégique va se traiter au niveau du continent. La réforme concerne également la réforme administrative et financière. J'ai hérité d'une machine lourde, la responsabilité est celle de la commission et des organes. Avec les États, nous sommes en train de travailler sur comment recruter les gens à l'UA, parce que le modèle a montré ses limites.

J'ai commandité un audit dont les conclusions sont là. J'ai mis en place une équipe composée de trois femmes qui ont fait un travail exhaustif. Dans ce dossier, nous avons agi dans la transparence avec tous les États membres qui sont au courant de tout ce qui se passe.

Il est à noter que dans la nouvelle réforme, le vice-président de la commission de l'UA devrait avoir des compétences en management pour pouvoir mieux gérer les ressources financières et administratives de la commission. Tout ce qui est recrutement est géré par le vice-président. Le Président de la commission n'interfère jamais dans le travail de ce dernier, sauf pour signer les conclusions. À l'Union africaine, rien n'est caché, la transparence est à tous les niveaux.

Quid de l'Etat de droit, de la bonne gouvernance, du système électoral ?

En Afrique, nous n'avons pas de guerre entre États. Nous avons le terrorisme qui n'est pas une fabrication africaine. Les raisons sont connues, il y a la mal gouvernance, la politique, la finance mais également le terrorisme international.

L'Union africaine a fait beaucoup d'efforts en soutenant certains pays comme le Soudan lors de la transition gouvernementale. Nous comptons vraiment taire les armes sur le continent.

La démocratie en Afrique rencontre d'énormes problèmes. Dans ma vision, je compte interroger l'Afrique (experts, société civile, universitaires, responsables politiques ... ) sur la problématique de la démocratie et le problème des élections en Afrique.

Dans le continent, les élections qui sont supposées régler des problèmes sont devenues elles-mêmes des problèmes.

L'UA fait de son mieux pour convaincre les États à respecter la Constitution établie par son pays. Le problème des élections devient un sérieux problème et les populations s'interrogent. Et l'institution africaine se pose la question. Quelle est sa place dans ce débat ? Pour le moment, nous ne pouvons- nous arrêter qu'au plaidoyer. La démocratie, c'est la règle de la majorité. Et mon opinion personnelle, je pense qu'il faut faire un passage de générations. Je comprends la frustration de la jeunesse africaine.

La réforme institutionnelle, elle, est à mi-chemin, pour rendre cette organisation plus performante, il faut compléter cette nouvelle réforme. Tout ce qui est opérationnel et stratégique doit se passer au niveau des États. Les questions politiques, de sécurité et de paix, l'intégration et la représentation de l'Afrique sur le plan international sont les 4 domaines qui sont du ressort de l'UA. C'est pourquoi, nous avons réformé et la Commission et le NEPAD et instituer une réunion de coordination entre les communautés économiques régionales et l'union africaine. Il faut également une bonne gérance administrative et financière pour rendre plus performante l'institution. Malheureusement, dans la nouvelle réforme, il n'y a pas assez de pouvoirs qui sont donnés à la commission, ni à son Président. Les États maintiennent une bonne partie des pouvoirs.

J'ai la foi en l'Afrique et à son avenir, elle a un potentiel extraordinaire. Le continent a une feuille de route bien définie dans l'Agenda 2063.

J'ai contribué au changement de la réforme pour une meilleure performance de la commission de l'union africaine. Mon ambition est de pouvoir être cité comme quelqu'un qui a contribué à l'amélioration de cette organisation dans le but d'atteindre les objectifs qu'on s'étaient fixés.

Décryptage de l'Interview par Confidentiel Afrique

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