Sénégal: Prime fixe, Caution élevée, surtaxe - Ces facteurs qui installent les Pme sous-tension

25 Janvier 2021

Avec la crise sanitaire et la baisse des activités qu'elle a entraînée, le coût de l'électricité, déjà cher, est en train d'étouffer certains chefs d'entreprise. Selon eux, la prime fixe que leur impose la Senelec est la source du mal.

Bassirou Bâ est un homme excédé. L'expression de son visage et tout dans son propos traduisent ce ressentiment. La cause du courroux de ce chef d'entreprise est à chercher dans le papier qu'il exhibe fébrilement. C'est une facture d'électricité pour le mois d'octobre2020. Le montant à payer est chiffré à une quinzaine de millions de FCfa. Ce n'est pas la somme en question qui lui pose problème, mais plutôt sa composition. En effet, sur ce montant, il y a ce qu'on appelle la « prime fixe ». C'est une tarification de la Senelec qui fait qu'avec ou sans consommation, l'industriel a toujours l'obligation de payer un montant minimal de 100 000à plus de cinq millions de FCfa par mois, voire plus, selon la taille de l'installation. « C'est un montant qui est calculé en fonction de la puissance souscrite. Tous les mois, que vous consommez l'électricité ou pas, vous payez cette prime fixe à Senelec », explique M. Bâ. En ce qui le concerne, sa prime fixe pour son unité de fabrique de glace de conservation installée à Mbour, d'une capacité de 60 tonnes par jour, est de trois millions de FCfa. « C'est difficile de payer ces montants dans un contexte où les activités ont drastiquement baissé », fustige-t-il.

Employant une quinzaine de personnes dans son entreprise qu'il a ouverte en 2013, cet opérateur économique crie son désarroi face à la cherté de l'électricité. « C'est devenu un cauchemar pour nous », dit-il d'un ton amer. Les choses se compliquent davantage avec la baisse des activités liées à la Covid-19 et à la chute des captures de poisson. Dans le milieu où il évolue, Bassirou indique que l'électricité représente 80 % des coûts de production. C'est une industrie très consommatrice d'énergie. « Dans tout le secteur, la facture d'électricité représente, en temps normal, entre 45 et 50 % de notre chiffre d'affaires.Avec la crise sanitaire, les activités ayant chuté d'à peu près 70 %, l'électricité représente 65 à 70 % de notre chiffre d'affaires. C'est lié principalement à la prime fixe imposée par la Senelec », dit-il.

Moustapha Tall, connu dans l'importation de riz, a investi dans le créneau de la fabrique de glace depuis 2018 en reprenant une unité à Nguékhokh, sur la Petite côte. Jugeant le coût de l'électricité « excessivement cher » dans cette industrie, il regrette « amèrement » de s'y être engagé. « L'essentiel de nos recettes sert à payer l'électricité. Senelec nous facture comme si nous gaspillons de l'énergie. Il faut nous appliquer une tarification spéciale. Cette situation est intenable sur le long terme et remet en cause la rentabilité dans ce secteur où la concurrence est féroce et impose, pour s'en sortir, de baisser, à chaque fois, le prix de la glace », confie-t-il.

Outre la prime fixe, ces chefs d'entreprise dénoncent le coût élevé de la caution exigée par Senelec en cas d'augmentation dela puissance souscrite. Par exemple, Bassirou Bâ explique que quand il a voulu passer de 200 kWh à 280 kWh après l'achat d'une nouvelle machine, il a été obligé de payer cinq millions de FCfa. « Cette caution, Senelec l'appelle « avance sur consommation »et doit être payée en espèce ou en chèque certifié », explique-t-il.

La prime fixe, la caution, mais également la surtaxe appliquée entre 19 heures et 23 heures (l'électricité coûte 60 % plus cher durant cette période), sont autant de facteurs qui, de l'avis de Bassirou Bâ et de Moustapha Tall, n'encouragent pas l'investissement. Ils assurent avoir saisi les autorités pour que la prime fixe soit suspendue le temps que la crise sanitaire passe, mais ils n'ont pas été entendus. Alors, pour ne pas mettre la clé sous le paillasson, ils ont été obligés de prendre des mesures fortes. Bassirou dit avoir réduit sa puissance souscrite et éteint une partie de ses machines. Moustapha, lui, a mis au chômage une partie de son personnel. « Il faut que l'État nous aide », disent en chœur ces deux opérateurs économiques. « On est dans un environnement mondial ; tout doit se faire à travers des standards internationaux. Comparé à des pays comme la Tunisie, l'électricité coûte deux fois plus cher au Sénégal. Cela pose un problème de rentabilité et de survie à court et moyen terme. Quand une industrie est obligée de dépenser 50 % de son chiffre d'affaires en électricité, elle ne peut pas être compétitive », persiste Bassirou. Pour lui, la volonté d'assurer l'équilibre financier de Senelec ne doit pas se faire au détriment de la rentabilité économique et financière des opérateurs privés. Il rappelle que l'objectif de la Senelec n'est pas seulement d'assurer une électricité à la population mais aussi de fournir l'électricité à un coût qui permet aux entreprises de pouvoir travailler et de gagner de l'argent.

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Les explications de la Commission de régulation du secteur de l'électricité (Crse)

À la questionquel est le sens de cette prime fixe ? Le Président de la Commission de régulation du secteur de l'électricité (Crse), Ibrahima Amadou Sarr,précise qu'elle trouve sa motivation dans le fait que le secteur de l'électricité nécessite d'importants investissements destinés à garantir la disponibilité, à tout moment, du service quel que soit le niveau de la demande. « Cela veut dire que la structure tarifaire doit être en mesure de garantir aux opérateurs des revenus stables pour couvrir une partie, au moins, des charges fixes », explique-t-il. Ainsi, « même si la consommation est nulle, le simple fait que le service soit disponible en permanence a une valeur économique pour l'usager, en particulier pour l'industriel, mais constitue également une charge pour l'opérateur », ajoute-t-il.

En ce qui concerne la caution, le président de la Crse souligne que c'est une garantie de paiement de l'énergie livrée. « Elle est versée par le client lors de la conclusion du contrat d'abonnement. Elle est déterminée sur la base de la consommation estimée sur une période d'un mois pour les clients « Grande puissance » et deux mois pour les clients « Petite et moyenne puissances » », indique-t-il.

Selon Ibrahima Amadou Sarr, l'objet de la caution est de protéger globalement le système électrique, notamment l'opérateur du défaut de recouvrement de l'énergie livrée. « C'est pourquoi il n'est exigible que pour les clients en post-paiement ; les clients en prépaiement ne la paient pas », précise-t-il. Non sans rappeler que la caution collectée par Senelec est reversée à la Caisse desdépôts et consignations (Cdc) qui est l'organe habilité à la recueillir et qu'à la fin du contrat, la caution est restituée au client après déduction, le cas échéant, des montants qu'il doit à l'opérateur.

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CONSOMMATION ET PAIEMENT DES FRAIS LIÉS À L'ÉNERGIE

De brûlantes charges pour les Pme

Le coût de l'énergie électrocute beaucoup d'entreprises, notamment les Petites et moyennes entreprises (Pme). La plupart d'entre elles mobilisent entre 20 et 50 % pour les factures d'électricité, l'alimentation des groupes électrogènes, etc. De lourdes charges qui retardent souvent leur envol.

En bon chef, Cheikh Diaw donne le tempo devant sa boulangerie nichée à quelques pas de l'échangeur de Poste Thiaroye. Malgré la silhouette frêle, l'homme d'une cinquante d'années aide un jeune camionneur et deux autres garçons à décharger un camion de farine. Sacs tantôt sur l'épaule, tantôt sur la tête, ils affluent vers une petite pièce qui fait office de dépôt. Pendant que ce groupe sécurise la matière première, l'équipe chargée de la fabrication du pain est à l'œuvre. Un travail en chaîne est orchestré par Saliou. En tenue bleue, bonnet sur la tête et les mains gantées, le bonhomme roule la farine à l'aide de planchettes. Rapidité d'exécution et habileté aidant,il a fini, en une fraction de secondes, de transformer des boules de farine en une miche prête à être enfournée. Le reste du travail est assuré par Moussa. Avec délicatesse, il glisse le charriot bien rempli dans l'un des fours. Ces machines ainsi que les congélateurs installés à côté tournent à plein régime, installant un vacarme dans la salle de production. Dans cette entreprise, la dépendance à l'énergie est presque totale. « Hormis la vente et la distribution, tout le travail exige une consommation électrique», informe Cheikh Diaw tout en dépoussiérant sa chemise bleue.

Max Tounkara connaît à peu près le même sort. L'électricité est au centre de son activité puisqu'étant dans la confection d'équipements sportifs et de tenues militaires. En cette fin de matinée du samedi 9 janvier, son équipe est au complet ausein de son atelier sis à Thiaroye-sur-Mer. Debout devant des tables, deux garçons se chargent de la coupe d'un rouleau de tissu en fonction du style de l'habit. Le reste de l'équipe, six au total, fait marcher les machines à coudre. On est loin de l'ère des machines artisanales, selon le maitre tailleur. « La confection de tenues professionnelles nécessite du matériel de qualité de dernière génération ; l'avancée technologique nous contraint à l'adaptation. Les appareils fonctionnent tous avec de l'énergie. Quelles que soient les charges, nous sommes obligés de travailler »,avance Tounkara.

Entre 20 et 55 % des revenus destinés à l'énergie

L'énergie coûte cher pour plusieurs Petites et moyennes entreprises (Pme). Certaines ne résistent pas à la « haute tension ». Cheikh Diaw ne cesse de se plaindre des lourdes charges. Calculatrice entre les mains, il tente de sortir la part destinée à l'énergie. « Si nous prenons, par exemple, la miche que nous vendons aux distributeurs à 150 FCfa, les 50 ou 70 FCfa seront dédiés au paiement de la facture d'électricité », explique-t-il. À l'en croire, avec les factures et l'achat de carburant, il peut facilement dépasser le million de FCfa. « Pour travailler normalement avec l'électricité et les groupes électrogènes, nous mobilisons entre 45 et 55% de nos revenus. Nous vivotons », dit-ille visage ferme.

Max Tounkara aurait pu faire de bonnes affaires grâce aux nombreuses commandes reçues par mois. Mais, son chiffre d'affaires ne résiste pas à la cherté de ses factures d'électricité. Avec des machines à coudre, des fers à repasser et la climatisation, faire du bénéfice est presque impossible pour lui. « Les charges liées à l'électricité plombent l'activité. Près de 35% de nos revenus sont destinés à payer nos factures », indique-t-il.

L'entreprise Takamoul Food est certes plus puissante que ces deux boîtes en termes de capital, de chiffre d'affaires et de consommation électrique, mais elle se plaint également de la cherté du kilowattheure (kWh). À l'intérieur de la zone de production de cette industrie logée à Mbao, les grandes chaudières et les machines d'emballage tournent en plein régime. Le grand bruit et la forte chaleur ne semblent guère gêner les ouvriers. Ils procèdent à l'emballage des boîtes et sachets de tomates, ketchups et vinaigre. Selon son directeur général, Cheikh Tidiane Sy, l'énergie occupe la part la plus importante des frais de l'entreprise derrière l'acquisition de la matière première. « 20 % du chiffre d'affaires sont mobilisés pour l'énergie. Nous souscrivons un forfait surtaxé pour les industries auprès de la Senelec, nous achetons également du fuel transformé en gaz pour faire marcher nos chaudières », informe-t-il. Ces charges élevées impactent, selon lui, la compétitivité des entreprises sénégalaises par rapport à celles des pays qui ont des coûts de production moins élevés. « Si l'énergie coûte cher, cela se répercute sur la distribution du produit sur le marché. Nous espérons qu'avec la production du gaz nous connaîtrons une baisse du coût de l'énergie », indique Cheikh Tidiane Sy.

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