Togo: « Les partis politiques de l'opposition et l'alternance politique hypothéquée », d'après le GRAD

Il convient de rappeler qu'un parti ou une formation politique est d'abord un groupe d'intérêt, composé de personnes partageant la même vision politique, idéologique, et animées du désir de la conquête et de l'exercice du pouvoir d'Etat. Au Togo, un pays en voie de démocratisation, on dénombre plus d'une centaine de partis politiques dont la taille moyenne réelle de certains est très faible.

La taille d'une formation politique est parfois réduite à une seule personne, soit au seul membre fondateur. On peut se demander quelles sont les véritables motivations à l'origine de la création de ces innombrables partis politiques ? Une analyse des principales formations politiques c'est-à-dire les plus en vue, indique que celles-ci se laissent généralement engluer dans un système de compétions déterminées plus par des considérations d'ordre personnel et égocentrique que par des préoccupations d'ordre stratégique et d'intérêt national.

Face à cette pléthore de partis politiques dans le pays, le Groupe de Recherche et d'Action pour le Dialogue, la Démocratie et le Développement (GRAD) n'avait- il pas suggéré en son temps, dans l'une de ses publications, la nécessité et l'urgence d'un assainissement du contexte politique togolais ? La multiplicité de ces formations politiques contribue à créer davantage l'illusion d'une vie nationale démocratique plutôt que l'existence de véritables pratiques démocratiques. Elle entretient le sentiment d'être dans un régime démocratique alors que les militants comme une bonne partie du peuple vivent au quotidien l'arbitraire des personnes chargées d'animer les institutions de l'Etat.

Cette multiplicité des partis politiques banalise le principe de l'engagement politique selon lequel une personne consacre sa vie, son activité et son temps, à l'intérêt et à la défense de la chose publique. Elle pourrait faire croire que les fondateurs de partis seraient beaucoup plus motivés par les avantages liés à ce type d'initiative qu'aux contraintes associées à ce genre d'entreprise « missionnaire », à la limite du bénévolat, dans l'optique d'une démarche d'engagement citoyen authentique.

Et pourtant ne serait-il pas possible de mettre fin à cette anomalie, en exigeant par exemple que chaque parti politique dispose d'une représentation effective dans les principales régions et préfectures du pays ? Qu'il soit obligé de couvrir pratiquement tout le territoire national avec des membres issus de toutes les régions et traduisant en partie la diversité ethnique observée ? Pourquoi cette situation sociopolitique perdure, créant l'illusion d'une vie nationale démocratique que l'on cherche à rendre crédible à l'échelle internationale ?

Il est vrai que l'organisation des élections crédibles, transparentes et équitables aurait pu régler le problème, en marginalisant systématiquement ces partis minoritaires et insignifiants aux yeux de l'électorat. A ce propos, que de contentieux électoraux non résolus jalonnent la marche des Togolais vers le changement démocratique depuis 1990 ? Le paradoxe est que la population togolaise aspirant à la démocratie, continue de voter pour le maintien d'un régime antidémocratique, à toutes les échéances électorales prévues par la constitution. Comment comprendre ce comportement bizarre de l'électorat, surtout que l'élection, la possibilité de pouvoir choisir librement par un bulletin de vote le candidat désiré, joue un rôle déterminant dans ce modèle de gouvernance démocratique ?

Cette question peut être considérée comme celle qui est au cœur de la longue crise politique togolaise. Elle renvoie également à la problématique des partis politiques et même à celle des élections organisées dans les pays en voie de démocratisation, et dans la majorité des cas avec le concours financier et technique de la communauté internationale. Que dire de ces élections où toutes les étapes du processus électoral sont viciées, engendrant ainsi des résultats tronqués, contestés à travers des manifestations populaires, violemment réprimées dans le sang, des tueries et des violations massives des droits humains, sans susciter une sincère indignation de la communauté internationale ?

Ces événements sociaux profondément traumatisants pour des populations meurtries par des décennies de gouvernance autoritaire/autocratique, sont loin de faire clairement l'objet d'une condamnation appropriée suivie de sanctions ciblées, propres à garantir le respect du principe de la dignité humaine et de celui des libertés individuelles. Ils rencontrent généralement la caution, l'indifférence ou le laxisme de la communauté internationale dont les représentants et envoyés spéciaux disposent de « formules toutes faites » pour minimiser et banaliser des anomalies et diverses irrégularités avérées, observées et attestées dans les processus électoraux.

Et pourtant l'un des critères d'évaluation de l'option démocratique d'un système politique n'est-il pas la capacité garantie, pour un peuple, de choisir librement ses propres dirigeants suivant des règles qu'il s'est librement données ? Du moins c'est ce que semblent indiquer les principaux enseignements liés au modèle de gouvernance démocratique préconisé par l'ancienne puissance coloniale et les nations démocratiquement avancées de l'Occident.

Pourquoi les normes démocratiques valables dans l'ancienne métropole coloniale et le monde occidental ne le sont-elles pas ailleurs, en particulier dans les pays du Tiers-monde et de l'Afrique subsaharienne ? Les normes démocratiques sont-elles vraiment universelles comme on le prétend généralement au niveau des nations développées et démocratiquement avancées du monde ? Et compte tenu de la prépondérance de la violence dans la déconstruction des processus électoraux dans les Etats d'Afrique, en particulier ceux de l'Afrique francophone, n'est-il pas légitimement permis de penser que les résultats des scrutins électoraux dépendent plus de la capacité d'engendrer la peur et la terreur que de l'expression libre de la volonté des électeurs dans les urnes ?

Des décennies d'observations électorales marquées par des résultats contestés suivis de violences et d'accords non tenus attestent à suffisance que le Togo s'inscrit rigoureusement dans cette logique de déconstruction des processus électoraux. Cela produit et entretient une démocratie de façade, reconnue par la communauté internationale, mais rejetée par la communauté nationale. Il apparaît ainsi que l'avis de la communauté internationale est plus déterminant et décisif dans le processus électoral censé organiser démocratiquement le choix des dirigeants à la tête du pays. N'est-ce pas reconnaître aussi par-là que c'est la communauté internationale qui choisit finalement les dirigeants du pays à la place des populations locales directement concernées ?

L'histoire de ces trois dernières décennies consécutives au discours de la Baule, apporte des éléments de réponse édifiants quant à ces interrogations et à la stratégie d'anticipation de blocage des institutions en fonction de la stratégie de déconstruction du processus de démocratisation. Les bouleversements politiques qui ont marqué cette période présentent des conséquences encore vivaces de nos jours. Des résultats des élections conformes aux aspirations de changements des populations sont régulièrement rejetés au profit d'une minorité autoproclamée détentrice du pouvoir par la force.

La duperie n'est pas inaperçue. Elle révèle l'amère réalité des mascarades électorales dans ce contexte africain dominé par un rapport des forces en faveur des partisans de ce que d'aucuns qualifient de coup d'Etat permanent. Cet état de chose s'inscrit dans la logique du régime d'exception systématiquement opposé à celui qui est conforme au modèle démocratique que l'on cherche à instaurer à travers des processus électoraux crédibles respectant les normes de transparence, d'équité et de non-violence.

Dans ces conditions, la démocratie de façade, consolidée à chaque échéance électorale au Togo, entretient un régime d'exception comme au temps du RPT devenu UNIR, Union pour la République, tandis que les partis de l'opposition se laissent convaincre d'évoluer déjà sous un régime démocratique. Il s'ensuit une compétition farouche entre eux plutôt que la recherche d'une organisation stratégique efficace capable de coordonner et de mutualiser leurs forces individuelles respectives pour atteindre l'objectif commun : opérer un véritable changement de régime et stopper le processus de monarchisation du pouvoir en cours dans le pays. Des tentatives de coalition et de regroupement de partis de l'opposition ne durent que l'espace d'un matin.

Pour le scrutin présidentiel, elles survivent rarement au-delà de la proclamation des résultats habituellement en faveur du chef d'Etat sortant. Ces coalitions et regroupements de partis sont pratiquement inexistants pour les élections législatives. Les périodes postélectorales sont davantage consacrées aux rivalités intestines, constamment alimentées et accentuées par un système de manipulations subtiles permettant d'entretenir des scores illusoires et des classements flatteurs sur l'échiquier politique national.

Elles ne sont pas conçues comme des moments de réflexions intenses visant à comprendre les raisons de ces échecs répétés à des échéances électorales où la participation des populations acquises au changement démocratique est néanmoins déterminante. Elles ne donnent pas lieu à des initiatives et rencontres tournées vers des activités de recherche et d'évaluation propres à l'identification d'une solution pertinente de sortie de crise au Togo.

Au contraire, ces périodes postélectorales les exposent inlassablement aux multiples épreuves déterminées par la stratégie de « diviser pour régner », dont les tenants du pouvoir ont le secret. Dans ce contexte national dominé par l'opacité des institutions et la lassitude de la classe politique, enfermée dans des pratiques routinières, l'alternance politique, présentée comme principal objectif du processus de changement démocratique, peut-elle se réaliser ? Dans ce cas, que signifie le concept d'alternance politique ? Le dictionnaire Larousse définit l'alternance comme action d'alterner ; et le verbe alterner signifie se succéder avec plus ou moins de régularité. Faut-il en déduire que l'alternance politique implique une succession au pouvoir d'Etat suivant un intervalle de temps plus ou moins régulier ? Qui détermine les conditions d'une telle succession si ce n'est la constitution c'est-à-dire la loi fondamentale ou le contrat social établi par le peuple, ultime détenteur de la souveraineté nationale ? La constitution togolaise actuelle garantit-elle ce type de succession à travers une limitation de mandat dont le respect requis ne peut faire l'objet d'aucune dérogation ?

Il convient de noter que celle de 1992 approuvée par référendum à plus de 90% des votants comporte toutes ces dispositions fixant la limitation du nombre de mandat présidentiel et permettant la consolidation de l'option démocratique. Les calculs politiciens et les rivalités intestines entre leaders de partis politiques de l'opposition permettent au parti RPT de retrouver, en 2002, la majorité requise à l'Assemblée nationale et de procéder aux modifications constitutionnelles censées mettre fin aux pratiques cavalières, antidémocratiques, du Togo des années de régime d'exception.

Les 22 engagements en discussion entre le pouvoir RPT et les partis de l'opposition, sous l'égide de l'Union européenne, en 2004, n'ont pas pu être conclus et mis en application avant la mort du président Gnassingbé Eyadema, le 5 février 2005. Ils semblent avoir inspiré le dialogue intertogolais qui aboutit, en 2006, à la signature de l'Accord politique global (APG). L'intervention de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) dans la gestion de la crise postélectorale d'avril 2005 n'a pas permis de surmonter les incohérences de la classe politique togolaise, marquées par de profondes tensions liées d'une part, aux habitudes du pouvoir solitaire, et d'autre part, aux ambiguïtés entretenues par l'absence de vision patriotique et la prépondérance des intérêts personnels. Le choix du premier ministre devant conduire le gouvernement de transition au cours de la période définie par l'APG offrit l'occasion de briser la cohésion apparente des partis de l'opposition, à travers la candidature unique au scrutin présidentiel d'avril 2005.

Les vieilles divisions des partis de l'opposition refont surface et alimentent progressivement des rivalités de leadership qui connaissent une vitalité extraordinaire. L'application de l'APG devient de plus en plus problématique. La Commission vérité justice et réconciliation (CVJR) présente son rapport final le 3 avril 2012. Ce rapport comporte un ensemble de recommandations permettant d'apaiser les cœurs meurtris et d'œuvrer à la réconciliation des Togolaises et Togolais. Les conclusions édifiantes du rapport de la CVJR ne semblent pas avoir un impact déterminant sur l'évolution de la vie politique nationale.

Les élections législatives ont été organisées, en novembre 2013, sans qu'on ait entrepris auparavant les réformes préconisées aussi bien par l'APG que par la CVJR. Le passage en force, associé à la stratégie du coup de force permanent indiqué plus haut, écarte toutes tentatives de dialogues permettant de prendre en compte les réformes préconisées. En 2015, l'élection présidentielle assure le troisième mandat de Faure Gnassingbé. Les partis de l'opposition découvrent les avantages rattachés au statut de chef de file de l'opposition. Ce nouveau statut apparaît comme une réponse appropriée au conflit de leadership qui divise les principaux chefs des partis de l'opposition. Il comporte néanmoins des exigences protocolaires susceptibles de compromettre quelque peu la posture radicale souvent affichée par les partis de l'opposition les plus en vue.

Ce statut de chef de file de l'opposition introduit un système de classement dans l'environnement politique togolais où le principe d'ancienneté et le sentiment de suffisance semblent être des critères déterminants d'autoévaluation. Il est également de nature à entretenir l'esprit de compétition et de méfiance entre les partis de l'opposition devenant ainsi plus fragiles et sensibles aux manipulations développées dans le cadre de la stratégie de « diviser pour régner ». Ce statut de chef de file de l'opposition semble exercer une telle fascination sur les leaders des partis de l'opposition qu'il y a lieu de craindre qu'il ne devienne le principal objectif de la lutte pour l'avènement du changement démocratique. Cet état de chose peut davantage contribuer au blocage et à l'enlisement du processus de changement démocratique. Surtout quand on sait comment les résultats des scrutins électoraux sont élaborés, fabriqués et manipulés en toute impunité. Comment peut-on à la fois dénoncer ces résultats électoraux et se réjouir des privilèges induits qu'ils comportent par endroits ?

Ces contradictions n'expliqueraient-elles pas l'attitude des tenants du pouvoir qui, conscients des faiblesses de leurs adversaires, cherchent à en tirer le maximum d'avantages dans le partage du gâteau national ? Les derniers événements survenus, en Août 2017, dans les efforts de résolution de la crise politique illustrent à bien des égards comment la volonté de changement, intensément, massivement et régulièrement exprimée à travers des manifestations populaires, a été trahie par la classe politique. L'issue fatale et décevante de cet ultime dialogue inter togolais, sous l'égide de la communauté internationale, en l'occurrence de la CEDEAO, permet de s'interroger sur les forces réelles et l'approche adéquate, propres à promouvoir une sortie de crise effective.

Extrait du « Manifeste pour la Refondation du Togo »

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