Ouganda: La CPI condamne Dominic Ongwen, victime et membre de la LRA

4 Février 2021

La Cour pénale internationale a jugé Dominic Ongwen coupable de crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Il était pourtant recruté de force par la LRA.

La Cour pénale internationale reconnaît Dominic Ongwen coupable de crimes de guerre et crimes contre l'humanité.

La CPI avait retenu 70 chefs d'accusation contre lui. L'ancien chef de guerre de l'Armée de résistance du Seigneur a été reconnu coupable de 61 d'entre eux, dont le meurtre, l'esclavage sexuel, le viol, et le recrutement d'enfants soldats.

Victime de Dominic Ongwen, Louis Lakor, ancien enfant soldat lui aussi témoigne au micro de l'agence Reuters :

"Ils nous ont ordonné de marcher, ils nous ont attachés avec des cordes et il (Dominic Ongwen, ndlr) nous a donné des marchandises lourdes à porter sur la tête et nous a fait avancer. Il a dit qu'il ne voulait pas de gens faibles, il ne voulait que des gens très forts. Et quand quelqu'un a demandé à se reposer, il a dit qu'il pouvait le faire, se reposer... et il l'a tué."

Cas de conscience

Le problème dans cette affaire, c'est que Dominic Ongwen a certes bien été commandant de la LRA, le mouvement alors dirigé par Joseph Kony, en Ouganda - et il a donc été impliqué dans une série de massacres durant les années 2000... mais Dominic Ongwen avait auparavant lui-même été recruté comme enfant soldat.

"La chambre est consciente qu'il a beaucoup souffert" ; ces propos du juge Schmitt sont rares dans les salles d'audience de la CPI, au sujet d'un accusé.

L'enfant était victime, l'adulte est coupable

Les juges internationaux reconnaissent que Dominic Ongwen a été victime de la LRA, mais ils estiment aussi que cela ne saurait excuser, effacer les crimes qu'il a commis "en tant qu'adulte responsable et commandant de l'Armée de résistance du Seigneur" - or ce sont ces crimes-là pour lesquels il comparaissait devant la CPI.

Réaction d'Oryem Nyeko, représentant de Human rights watch en Ouganda, au micro de la DW :

"Je pense que le fait qu'il ait été recruté par la force en tant qu'enfant ne peut pas être mis de côté. Parce que c'est une donnée capitale pour comprendre la trajectoire qu'a ensuite pris sa vie. Ce qui ne signifie pas qu'il ne faut pas qu'il rende des comptes pour les crimes qu'il a commis en tant qu'adulte."

Témoignages d'ex-enfants-soldats

Ces crimes sont atroces, à l'instar de ce qu'a vécu Louis Lakor. Il raconte comment la LRA l'a obligé à tuer sa propre petite sœur de trois ans qui ne pouvait pas suivre le rythme imposé à la cohorte.

Sunday Kilama, une autre victime de la LRA, enlevé quand il était enfant raconte à l'AFP : "Nous avions environ 11 ans, un de mes frères et moi. Un autre s'était enfui en courant. Un des rebelles est entré chez nous et nous a ordonné de le suivre. On est sorti et on a vu qu'ils avaient tués tous les autres, sauf un qu'ils ont chassé".

La défense de Dominic Ongwen avait axé ses plaidoyers sur l'impossibilité pour le petit garçon qu'il était alors d'échapper à l'emprise et à la brutalité de la secte qui l'avait recruté de force.

Emprise et atrocités

Oryem Nyeko, représentant de Human Rights Watch en Ouganda, estime que les violences endurées par Dominic Ongwen étant enfant devraient être effectivement prises en compte pour "adoucir" la peine à laquelle il sera condamné. Mais qu'en aucun cas, ces souffrances ne peuvent excuser les atrocités commises par Dominic Ongwen adulte.

Louis Lakor n'est pas de cet avis. L'ex-enfant soldat estime que "Dominc Ongwen devrait être pardonné car il a été kidnappé étant enfant. Il n'a pas rejoint la LRA de son plein gré. Il a été enlevé, torturé, sa famille a été tuée, ses parents." Et le jeune garçon poursuit : "Il a des traumatismes, c'est pour ça qu'il a fait ça."

La CPI n'a pas retenu l'argument mais l'affaire Ongwen a posé un cas de conscience inédit, dans lequel le bourreau est aussi victime. Pourtant, dans cette vidéo, la Procureure de la CPI rappelle l'horreur que vivent les enfants soldats.

Plus de 4.000 victimes

Les "victimes participantes" - 4017 personnes - étaient représentées par deux équipes d'avocats au procès de Dominic Ongwen. L'organisation Human Rights Watch milite depuis le début pour le droit des victimes à choisir leur défense.

Dans les quatre secteurs du nord de l'Ouganda où Dominic Ongwen a perpétré ses crimes (Pajule, Odek, Abok et Lukodi), la CPI a mis en place un dispositif qui permettait aux communautés touchées de suivre la procédure : des projections publiques des audiences, des émissions radiophoniques d'information... des chefs communautaires ont aussi été invités à La Haye pour suivre les audiences et en ont rendu compte à leurs concitoyens à leur retour en Ouganda.

A Gulu, Vincent Oyet, se réjouit: "Je suis vraiment content. Je pense que Dieu m'aime. J'ai survécu au massacre et les quinze ans qui ont suivi. Beaucoup de mes connaissances ont survécu au massacre mais ils n'ont pas pu entendre la nouvelle aujourd'hui car ils sont morts depuis, de mort naturelle".

Mais les défenseurs des droits de l'Homme soulignent que ces 4017 victimes ne sont qu'une partie des victimes de la LRA, qui a également terrorisé des civils en RDC ou en Centrafrique.

Et maintenant?

De nouvelles audiences auront lieu pour déterminer la peine à laquelle Dominic Ongwen sera condamné : elle peut aller jusqu'à 30 ans de prison ou la prison à vie. La CPI doit encore fixer le montant des réparations aux victimes.

Olanya Muhammed, dont le village a été attaqué par la LRA, estime : "Nous, à Lukodi, nous pensons que c'est bien Ongwen qui a commis le massacre des nôtres. Et nous avons tellement attendu la décision de la cour. La CPI a mis trop de temps à émettre son verdict."

D'ores et déjà, les victimes de Dominic Ongwen bénéficient du TFV, le Fonds d'affectation spécial pour les victimes, mis en place par la CPI. Ce fonds doit participer au versement des réparations individuelles ou collectives ordonnées par les juges, mais il agit aussi en amont, sur trois volets : l'appui physique aux victimes (avec une aide à la chirurgie réparatrice, par exemple), un soutien psychologique et une aide pour leur permettre de monter des projets d'autonomisation économique.

Joseph Kony etc.

Les défenseurs des droits humains regrettent que le Bureau de la Procureure de la CPI n'enquête pas aussi sur les agissements des forces gouvernementales ougandaises. Et sur les crimes commis par la LRA hors de l'Ouganda : en RDC et en Centrafrique notamment.

Ils espèrent enfin que Joseph Kony, le chef de la LRA toujours en cavale, sera un jour effectivement traduit en justice... s'il est toujours vivant.

Plus de: DW

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