Afrique de l'Ouest: Sommet du G5 Sahel sur le terrorisme sur fond de 6e mandat de Deby - Quand un mal en cache un autre

François Lecointre, chef d’état-major des armées en visite d’inspection au Mali, survolant le désert du Gourma malien à bord d’un CH47 chinook britannique.
14 Février 2021
analyse

Le ballet des avions présidentiels se poursuit ce matin à l'aéroport Hassan Djamous de Ndjamena, avec l'arrivée, dans la capitale tchadienne, des chefs d'Etat des pays du G5 pour un sommet de l'organisation prévu pour se dérouler du 15 au 16 février 2021.

Les présidents du Mali, du Niger, du Burkina Faso, de la Mauritanie et évidemment du Tchad, vont plancher, dès cet après-midi, sur l'évolution de la lutte contre le terrorisme dans leur espace commun, et sur les nouvelles orientations à y apporter tant sur le plan sécuritaire que sur le plan de la diplomatie et du développement.

Les échanges vont se dérouler sans la présence physique de leur partenaire et homologue français, Emmanuel Macron, qui participera au huis clos des chefs d'Etat présents à Ndjamena et à la réunion plénière élargie aux partenaires internationaux, derrière son écran et par visioconférence depuis son bureau de l'Elysée.

La raison officielle avancée pour justifier cette absence inhabituelle, est la crise sanitaire liée à la maladie à coronavirus, mais certains analystes estiment que la délégation française a boudé le sommet pour que sa venue ne serve pas de caution internationale à la candidature controversée d'Idriss Deby Itno à un sixième mandat consécutif à la tête du Tchad.

L'Elysée préfère invoquer opportunément la fermeture des frontières françaises pour raison de Covid-19, pour ne pas se rendre à Ndjamena

La présence, en terre tchadienne, du plus haut responsable de l'une des plus grandes démocraties au monde, aurait été d'autant plus embarrassante pour l'Elysée que depuis quelques jours, des Tchadiens bravent les matraques et les gaz lacrymogènes pour dénoncer dans la rue, le pouvoir kleptocratique, autoritaire et indécemment corrompu du désormais Maréchal Deby.

C'est vrai que le soutien de la France à ce fils d'éleveur modeste qui dirige le Tchad d'une main de fer depuis 1990, relève d'un secret de Polichinelle, mais être accueilli dans une ville en ébullition et hostile à son hôte qui a opté pour des mandats à l'infini alors que la tendance est à leur limitation sur tout le continent, serait pour le moins inconvenant et incongru pour le président français.

Mais l'Elysée préfère invoquer opportunément la fermeture des frontières françaises pour raison de Covid-19, pour ne pas se rendre à Ndjamena, tout en évitant le désaveu public à Idriss Deby qui, malgré ses frasques et son bilan plus que critiquable en matière de droits humains, demeure un partenaire stratégique et indispensable dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.

N'oublions pas en effet que ce sont les soldats qu'il a projetés dans l'Adrar des Ifoghas à l'extrême Nord du Mali en 2013, qui ont permis de contenir les terroristes dans cette partie du pays et que sans l'armée de Deby, le Lac Tchad serait passé sous le contrôle de Boko Haram d'Abubakar Shekau.

Pour autant, on est à présent convaincu, avec ce qui se passe dans la sous-région neuf ans après le déclenchement du conflit au Mali, qui a fini par déborder chez ses voisins du Niger et du Burkina, que les solutions militaires, bien qu'étant un mal nécessaire pour endiguer la menace terroriste, ne sont pas la panacée.

Et c'est d'ailleurs conscients de cette effrayante réalité que les pays membres du G5 Sahel, sous la houlette de la France, vont, au cours de ce sommet de Ndjamena, repenser les stratégies à mettre en œuvre pour arriver à bout du mal dans cet espace sahélo-saharien.

Cela dit, si l'on peut se féliciter des succès engrangés par la force Barkhane dans le triangle de tous les dangers, formé par les frontières communes du Mali, du Burkina et du Niger avec l'affaiblissement de l'Etat islamique au grand Sahara et la suppression de plusieurs hauts responsables d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), dont son chef l'Algérien Abdelmalek Droukdel tué le 4 juin 2020, il n'en reste pas moins vrai que les résultats globalement obtenus par le G5-Sahel en six ans d'opération, sont plus que mitigés.

Espérons que nous n'aurons pas à froncer les sourcils à la lecture des conclusions de ce sommet de Ndjamena

C'est certainement fort de ce constat que le président Macron va, au cours de ce sommet, évoquer avec ses pairs, la question du retrait de quelque six cents soldats français de la zone, pour être en phase avec son opinion publique de plus en plus hostile à cette présence militaire qui n'a pas permis de défaire les terroristes malgré les moyens impressionnants mobilisés.

Quant à d'autres chefs d'Etat du G5-Sahel comme le Malien Bah Ndaw, ils seraient enclins à discuter avec les groupes armés locaux pour mettre fin aux violences attisées par des conflits communautaires qui n'ont rien de religieux. En associant ainsi le bâton et la carotte, la paix pourrait revenir plus vite qu'on pourrait l'imaginer, surtout si la dimension « développement » est prise en compte comme le prévoit ce sommet de Ndjamena.

Le djihadisme idéologique fondé sur des référents religieux existe certes dans chacun des pays du G5-Sahel, mais c'est surtout le glissement vers les conflits communautaires, le banditisme et la criminalité aggravés par la pauvreté, le manque d'emplois des jeunes et la mauvaise gouvernance, qui sont en train de porter l'estocade à ce qu'il restait d'estime et de respect des symboles de l'Etat dans les zones aujourd'hui instables.

Il faut bien le dire, l'abandon de ces zones par l'Etat n'est plus une bombe à retardement ; c'est une bombe qui a déjà explosé et dont les dégâts doivent être réparés pas par le « tout militaire », mais par une approche hybride, alliant le feu à la méthode douce du développement endogène, afin de ramener les loups égarés (du moins ceux qui sont encore récupérables) dans la bergerie de la République.

Espérons que nous n'aurons pas à froncer les sourcils à la lecture des conclusions de ce sommet de Ndjamena, parce que nos dirigeants sont sortis de la salle, le doigt toujours sur la gâchette, sans privilégier l'arme du développement et de la bonne gouvernance, particulièrement efficace dans la lutte contre le terrorisme et l'affiliation des jeunes aux groupes armés.

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