Afrique de l'Ouest: Sommet du G5 Sahel - Macron et l'encombrant Déby

François Lecointre, chef d’état-major des armées en visite d’inspection au Mali, survolant le désert du Gourma malien à bord d’un CH47 chinook britannique.

Il se tient aujourd'hui et demain, à Ndjamena au Tchad, la conférence au sommet des pays du G5 Sahel avec la France. Un an après le sommet de Pau, qui a été celui de la clarification des raisons de la présence des troupes françaises dans la région, la rencontre de Ndjamena portera sur la consolidation des acquis de cette coopération privilégiée entre l'Hexagone et le « Sahelistan » en matière sécuritaire.

Consolidation des acquis, car l'hydre djihadiste est toujours menaçante alors que les armées nationales peinent à lui donner la réplique. La France est donc obligée de continuer à « payer sa dette de sang » à ses anciennes colonies tout en organisant des concertations régulières avec elles, histoire de les appuyer à être rapidement à la hauteur des défis sécuritaires et de développement auxquels elles font face.

Des concertations, il y en a eu avant ce sommet de Ndjamena. En effet, le président Macron a fait comme un tour du propriétaire, en invitant pour ne pas dire plus, les chefs d'Etat du G5 Sahel au rapport à Paris. Ainsi en un mois, entre le 11 janvier et le 10 février 2021, ces derniers ont fait tour à tour le déplacement dans la capitale française où, de leur conclave avec le président Macron, la question sécuritaire et les décisions à prendre à Ndjamena ne pouvaient être absentes des échanges.

Il est vrai que le gouvernement français doit faire face de plus en plus à l'incompréhension d'une partie de son opinion publique, voire de certains politiques qui acceptent de moins en moins les dépenses colossales de près d'un milliard d'euros par an que doit supporter Paris au titre de l'opération Barkhane. On passe sous silence les 55 soldats français tués et les nombreux autres blessés dans le cadre de cette opération d'août 2014 à nos jours. On comprend alors les jérémiades de ces Français, aussi minoritaires soient-ils, sur ce que nos « ancêtres les gaulois » sont venus faire dans ces sables mouvants du Sahel. On comprend aussi les hésitations du commandement de l'armée française et, par ricochet, du gouvernement qui, après avoir augmenté les effectifs de la force Barkhane de 4500 à 5100 hommes en 2020, voulait les réduire, voire mettre fin à l'opération en 2021 ; heureusement pour les Etats sahéliens, après des débats sur le sujet au Sénat français, l'option de la réduction des effectifs comme celle du retrait total ne sont plus de mise. L'heure est à la consolidation des acquis de l'opération Barkhane qui a vu ses troupes aller au contact de l'ennemi djihadiste avec beaucoup de succès en 2020.

Parmi les victoires de l'armée française au Sahel au cours de l'année 2020, on citera en bonne place la capture de Mohamed el Mrabat, un des commandants de l'Etat islamique au Grand Sahara (EIGS) en mai ; l'élimination spectaculaire d'Abdelmalek Droukdal, le chef d'Al-Qaïda au Magreb en juin ; et celle de Bah Ag Moussa, un autre commandant d'Al-Qaïda en novembre. Plus généralement, c'est au moins 500 djihadistes, combattants, cadres, religieux, recruteurs, logisticiens, etc., qui ont été anéantis par la force Barkhane entre février et décembre 2020, donnant la pleine mesure de l'engagement français dans la région.

Ces victoires dans des batailles épisodiques ne doivent pas faire oublier à la France et aux pays du G5 Sahel que la guerre contre le terrorisme dans cette région reste à gagner. Il ne faut donc pas baisser la garde, encore moins mettre fin à l'opération Barkhane, même si la France n'est pas appelée à s'éterniser au Sahel. Il faut plutôt réfléchir à comment la rendre encore plus efficace sur le terrain et comment la force du G5 Sahel et les armées nationales peuvent être plus mordantes face aux groupes terroristes. Le sommet de Ndjamena ne peut pas faire l'économie des réponses à ces questions, s'il veut d'un renforcement des acquis engrangés dans cette lutte.

Les observateurs restent donc attentifs aux conclusions qui en seront issus, mais d'ores et déjà, l'on se demande si l'absence physique du président Macron à Ndjamena ne limitera pas leur portée. En effet, le président français n'a pas fait le déplacement dans la capitale tchadienne au motif que les conditions sanitaires liées à la pandémie de la covid 19 ne s'y prêtent pas. Mais l'absence de Jupiter pourrait aussi s'expliquer par tout autre chose. En avançant l'excuse diplomatiquement correcte du covid pour ne pas effectuer le déplacement de Ndjamena, il voudrait ainsi désavouer sans en avoir l'air, son précieux mais ô combien encombrant partenaire dans la lutte contre le terrorisme. Cette rencontre se tient en effet au moment où les manifestants contre le sixième mandat d'Idriss Déby Itno sont martyrisés.

Au demeurant, si les conditions sanitaires ne sont pas réunies pour Macron, elles ne le sont pas non plus pour les autres participants, et à défaut d'un report du sommet, il eût fallu le tenir en visioconférence pour tout le monde.

Pourtant, Jean-Yves Le Drian et Florence Parly, respectivement ministre des Affaires étrangères et ministre des Armées d'Emmanuel Macron, sont présents à Ndjamena pour ce sommet. On en déduit que les conditions sanitaires non remplies que redoute le président français qui, à ce que disent ses proches, « applique à lui-même ce qu'il impose aux Français » en matière de lutte contre la covid 19, ne sont pas la vraie raison de son absence physique au sommet de Ndjamena. La vraie raison pourrait être un refus tacite du président français d'apporter sa caution à la candidature critiquée d'Idris Deby à un 6e mandat à la présidence du Tchad. Emmanuel Macron, pendant que des opposants tchadiens sont jetés en prison ou réfugiés à l'ambassade des Etats-Unis, ne voudrait pas s'afficher avec l'homme fort du Tchad, même si ce dernier est un maillon essentiel de la lutte contre le terrorisme au Sahel ; d'où ce difficile jeu d'équilibrisme d'être à la fois absent et présent à ce sommet. Il a pris prétexte de la covid 19 pour mettre une distanciation politique entre lui et Idriss Deby, tout en acceptant la tenue d'un sommet sur la sécurité au Sahel dans son pays ; chose qui apporte une caution internationale à un allié précieux.

Ainsi va la diplomatie ! Pour raison de politiquement correct et d'intérêt d'Etat, elle sait user de subterfuges et de faux-fuyants. En cela, Emmanuel Macron, présent-absent de Ndjamena, dans une distanciation politique d'avec Idriss Deby, n'a pas inventé la roue.

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