Tchad: Election présidentielle - L'impossible alternance

Le président tchadien Idriss Déby
15 Février 2021
opinion

Eric Topona Mocnga, journaliste à la rédaction Afrique francophone de la Deutsche Welle à Bonn revient sur la présidentielle du 11 avril.

La fièvre électorale semble mettre en mouvement le Landernau politique tchadien à l'approche du 11 avril prochain, date à laquelle devait normalement se tenir le premier tour de l'élection présidentielle.

Les ingrédients des joutes électorales deviennent opérationnels progressivement avec l'annonce de plusieurs candidatures à la magistrature suprême. Mais dans quel climat sociopolitique cette course au pouvoir va-t-elle se dérouler ?

L'atmosphère dans la capitale tchadienne n'est pas à la sérénité, vu les antagonismes de toutes sortes qui risquent de crisper les rapports entre les hommes et femmes politiques.

Surtout, le pouvoir ne cache pas sa volonté de faire rempiler, dès le premier tour, son champion Idriss Déby Itno désormais bombardé du titre de "Maréchal du Tchad" et au pouvoir depuis bientôt 31 ans.

Le secrétaire général du Mouvement patriotique du salut (MPS, au pouvoir), Mahamat Zène Bada, parle même d'uppercut, de KO, pour décrire ce qu'il considère être la victoire prochaine d'Idriss Déby Itno.

Le président tchadien - c'est un secret de polichinelle - ne cache pas sa volonté de devenir le monarque absolu d'un Tchad aujourd'hui exsangue sur tous les plans, malgré ses richesses naturelles.

Le processus électoral qui devrait, en principe, être le socle de scrutins libres et transparents est complètement biaisé et soulève l'inquiétude de l'opposition politique et de la société civile.

La Commission électorale nationale indépendante (Céni) est sujette à caution puisque son indépendance est contestée car, selon l'opposition, elle est contrôlée directement par le président de la République, Idriss Déby Itno.

En effet, on ne compte plus le nombre de "convocations" du président de la Céni au "Palais rose", siège de la présidence de la République. Ce qui fait dire aux observateurs que les marges de manœuvre de Kodi Mahamat Bam, aux commandes de cette institution censée garantir la régularité des consultations électorales, sont très minces.

Menace permanente

"Un pays ne peut se développer dans l'archaïsme, les idées passéistes et une volonté constante d'entretenir les divisions", a déclaré il y a quelques années un homme politique tchadien. C'est le sentiment qui prévaut dans l'appréciation de la situation au Tchad.

Les adversaires politiques du chef de l'Etat tchadien ne manquent pas une occasion de décrier un tel climat délétère qui va à l'encontre des principes universels qui régissent le fonctionnement de tout pays. Car ceux-ci sont quotidiennement foulés au pied au Tchad.

Le principal fléau qui entache ce climat reste la corruption généralisée. Que ce soit dans l'administration publique, dans les sphères des forces de défense et de sécurité, le phénomène de la corruption est partout.

La majorité des responsables qui "gèrent" les ministères sont, le plus souvent, nommés pour leur appartenance à l'ethnie au pouvoir ou à la région du chef de l'Etat.

Au sein de la fonction publique, il y a un déficit incroyable de planification des ressources humaines. Pas de règle de gestion des carrières, un vide qui crée un boulevard pour la médiocrité. Inutile de dire que le passe-droit, la concussion, la corruption et les conflits d'intérêts dominent et le Mouvement patriotique du salut au pouvoir se comporte comme un parti Etat.

Les Tchadiens sont-ils revenus au temps du monolithisme politique qui existait au Tchad durant le régime d'Hissène Habré (1982-1990) ? Le bémol de la liberté apparente de presse et d'opinion, la floraison des partis politiques (plus de 200) et des associations les plus diverses de la société civile ; tout ceci, en réalité, ne veut pas dire grand-chose sur ce constat de délabrement avancé de l'Etat.

Sur le plan politique, le jeu consiste à marginaliser systématiquement l'opposition pour laisser le terrain au seul MPS. Les militants de tous bords sont traqués et évoluent sous la menace permanente.

Les détournements des deniers publics sont devenus un sport national. Le président Idriss Déby Itno lui-même l'a reconnu, affirmant que "plus de 30 % du budget de l'Etat passait dans les poches des corrompus".

L'Etat et la République du Tchad sont devenus la propriété d'un homme et de son clan. Tant que la corruption, les détournements de fonds publics, la gabegie et la criminalisation de la justice seront les valeurs les mieux partagées, les libertés démocratiques et les droits de l'homme continueront de reculer.

Avec ces phénomènes de la corruption et du népotisme politique, qui semblent encore avoir de beaux jours devant eux, les citoyens broient du noir. Tandis que l'oligarchie au pouvoir étale, elle, un bien-être insolent. Voitures, grosses cylindrées dernier cri, villas, bijoux, festivités démesurées lors de mariages et autres libations qui rythment la vie des "nouveaux riches" dans un océan de misère ambiante révoltante.

Les affrontements entre agriculteurs et éleveurs s'ajoutent à ce tableau préoccupant de la situation au Tchad. Quant au président de la République, il fait comme si de rien n'était et passe, ces derniers jours, le plus clair de son temps dans son « tata » d'Amdjarass, son village natal.

Poulain de la France

Le 1er décembre 1990, Idriss Déby Itno renverse, avec l'appui de la France, le régime du président Hissène Habré, l'une des dictatures les plus sanglantes d'Afrique dont le nouveau chef de l'Etat a longtemps été l'un des piliers. A ses compatriotes qui ont soif de justice, de liberté et de prospérité, Idriss Déby Itno en treillis promet : "Je ne vous apporte ni or ni argent, mais la démocratie".

Le 11 avril 2021, le "Maréchal" du Tchad sera candidat pour un sixième mandat présidentiel de sept ans, après près de 31 années d'un pouvoir sans partage. Il n'aura apporté à ses compatriotes "ni or, ni argent, ni démocratie".

Lorsqu'au moment de sa prise de pouvoir, Idriss Déby Itno fait à ses concitoyens cette promesse plein d'espoir, il a conscience que le monde entier est traversé par un vent de démocratisation qui aura balayé quelques mois auparavant les dictatures les plus féroces du bloc communiste.

L'évangile de la démocratie est dans l'air du temps et, pour un pays comme le Tchad qui fut le cimetière des libertés démocratiques sous le règne de son prédécesseur, Hissène Habré, c'est le seul discours possible. Il convoque d'ailleurs aussitôt, comme c'est alors d'usage dans de nombreux pays d'Afrique subsaharienne francophone, une conférence nationale souveraine (janvier-avril 1993) afin d'élaborer une nouvelle Constitution et une charte nationale.

La nouvelle Constitution qui sera promulguée le 14 avril 1996 prévoit la limitation des mandats présidentiels à deux. Le 26 mai 2004, à la suite d'une modification constitutionnelle, le verrou de la limitation des mandats sera levé. Désormais, Idriss Déby Itno a devant lui un boulevard pour un pouvoir à vie et sans partage.

Adieu les promesses de 1990 ! La démocratie promise demeure une fiction. Elle est morte sous Idriss Déby Itno sans avoir vécu.

Assurance tous risques

Le chef de l'Etat tchadien, pour le déplorer, se prévaut d'une assurance tous risques du fait de ses relations privilégiées avec la France et de son apport militaire au Sahel et dans la lutte contre le djihadisme. Chaque fois que les assauts militaires ont tenté de l'évincer, il a toujours bénéficié du soutien du parrain français.

Le monde entier se souvient de cet assaut d'une coalition rebelle en février 2008, qui a encerclé Idriss Déby Itno dans son palais et qui ne sauva son pouvoir que grâce à l'intervention militaire de la France et de Nicolas Sarkozy.

C'est pourtant avec la jeunesse du Tchad et les forces de progrès de ce pays que la France doit bâtir un partenariat utile. Or, aujourd'hui, le peuple tchadien et sa jeunesse sont otages d'un homme et de son clan. La démocratie est confisquée. Le rêve de lendemains qui chantent est repoussé, au grand désarroi de la majorité des 15 millions de Tchadiens.

Il ne faut donc pas s'attendre à ce que le scrutin présidentiel du 11 avril se déroule dans des conditions de transparence, d'équité, et que la volonté populaire soit respectée, au nom de la démocratie, dont Idriss Déby Itno et ses partisans se targuent pourtant d'en être les chantres.

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