Afrique: Procès Massaquoi - La cour finlandaise se transporte aux confins du Liberia

The Finnish court convoy on tracks ravaged by the last rainy season in the Voinjama region on 19 February 2021.

Arrivés au Liberia le 15 février, juges, procureurs et avocat finlandais ont consacré leur première semaine à visiter des sites où Gibril Massaquoi, ancien commandant rebelle sierra léonais, aurait commis des crimes contre l'humanité. Un transport sur les lieux parfois épique au cœur de la forêt libérienne, avant l'ouverture des audiences à Monrovia, ce mardi 23 février.

Pistes boueuses et crevassées par des pluies défiant les saisons, embourbement nocturne, nuages de poussière de latérite, soleil ardent, pannes mécaniques, invasions de fourmis carnivores et de termites ailés, trajets interminables et apprentissage du temps qui s'étire, misère et tension urbaines : la justice finlandaise, venue en itinérance au Liberia pour y tenir une partie majeure du procès de Gibril Massaquoi, a éprouvé, en quelques jours, un vivifiant concentré de ce que circuler et vivre peut signifier dans ce petit pays d'Afrique de l'Ouest.

Bien sûr, juges, procureurs et avocat n'ont pas eu à endurer leurs pérégrinations à pied, à moto ou dans un taxi collectif bondé et sans air conditionné. Bien sûr, ils n'ont pas eu à dormir dans une masure en terre séchée, sans eau ni électricité. Certaines expériences pour appréhender la vie d'autrui relèvent sans doute plus de l'ethnologie que du judiciaire. Mais du 17 au 21 février, la cour chargée de juger Massaquoi - ancien commandant rebelle sierra léonais arrêté en Finlande en mars 2020 et accusé de crimes graves commis au Liberia - a bel et bien eu le sentiment de vivre sa « découverte de l'Afrique », selon l'expression de l'écrivain et dramaturge français Raymond Cousse, avec le désespoir en moins.

Depuis qu'elle est saisie de cette affaire, la justice finlandaise est convaincue qu'il est indispensable qu'elle se rende ici pour mieux accomplir sa tâche. Il s'agit de « montrer à la cour et voir par moi-même les lieux », explique le procureur Tom Laitinen. « Il est difficile d'imaginer les circonstances et l'environnement dans lequel cela s'est passé. Cela aide à comprendre l'affaire. » Kaarle Gunmerus, avocat de la défense, appuie : « C'est très utile pour se familiariser et avoir une petite idée de quoi on parle. »

L'aventure africaine en accéléré

A 8 heures du matin, mercredi 17 février, les quatre juges, les deux procureurs, l'avocat de la défense (la seconde est restée en Finlande aux côtés de l'accusé), le chef des enquêtes, un autre policier et une jeune juriste multitâches ont embarqué dans quatre véhicules tout-terrain et quitté leur hôtel de luxe en bord de mer près de Monrovia, la capitale du Liberia, pour rejoindre la région de Voinjama, dans le Lofa County, à l'extrême nord-est du pays. Trois heures et demie de route asphaltée, puis sept heures de piste les attendent, si tout se passe bien. Une aventure inédite pour chacun d'entre eux, à l'exception des deux policiers, dont Thomas Elfgren, en charge de l'enquête finlandaise entre octobre 2018 et décembre 2020, l'homme-orchestre de cette grande virée africaine.

Après les plantations d'hévéas et la longue plaine au centre du pays, le convoi parvient à l'importante ville de Gbarnga, où s'arrête la bonne route. Le goût finlandais de l'aventure ne s'étend pas encore au domaine culinaire et seule la plus jeune membre de l'équipe ose goûter les mets locaux - poisson grillé, bananes plantains ou feuilles de manioc à l'huile de palme. Les autres se contentent de petites bananes parfumées et ont apporté avec eux conserves et biscuits. Mais les heures de piste en latérite qui suivent vont égayer les esprits.

Le temps est clément jusqu'à Voinjama, ville-carrefour des confins du pays, où il pleut abondamment depuis 13 heures. Quand le convoi s'en rapproche enfin, la nuit est tombée et la piste est devenue un joli bourbier. En quelques heures de cet orage hors de saison, la voie a pris son allure de temps de mousson. Et alors qu'il ne reste que quelques kilomètres avant Voinjama, dans un passage délicat, un taxi surchargé s'est embourbé en travers de la piste. Le convoi est arrêté. Ses passagers sont laissés au spectacle spectral et fantastique du chaos des véhicules qui coagulent autour du caillot provoqué par le taxi de brousse, dans le grésillement des insectes de la forêt et la lumière des phares qui font briller la gadoue brune de la piste et le vert de la dense végétation.

Du septuor judiciaire, seul le président de la cour s'aventure hors de son véhicule. Les pieds dans la boue, il est manifestement épaté de se retrouver au milieu d'une scène aussi irréelle, avant de remonter dans son tout-terrain. Thomas Elfgren est dans son élément, à patauger avec les chauffeurs du convoi, qui font franchir l'obstacle avec assurance en s'enfonçant hardiment dans la crevasse remplie d'eau, pour extraire le taxi de sa mauvaise posture. Pour les visiteurs finlandais, c'est l'aventure africaine. Le soir, dans un grand hôtel propre et confortable, surplombant magnifiquement la ville de Voinjama, une soudaine invasion de fourmis vicieuses et d'éphémères affolés couronne l'expérience. Comme si tout devait être offert à ces invités impromptus, sans mauvaise conséquence et en un temps record, pour qu'ils s'imprègnent des réalités de la population libérienne.

Une preuve physique évanouie

Il y a vingt ans, les guerres civiles libérienne et sierra léonaise finissaient de ravager la sous-région, sa population livrée aux mains de différents groupes armés leur infligeant des violences inouïes, piégée dans une guerre menée par des pauvres contre d'aussi pauvres qu'eux, au cœur de ces vastes et somptueuses forêts qui ignorent toute frontière entre la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia. Le Lofa County a été le royaume des Vanguards, combattants libériens de l'ancien président Charles Taylor, et de leurs alliés sierra léonais du Front révolutionnaire uni (RUF), dont Massaquoi faisait partie. Tout cela semble maintenant évanoui, comme une démonstration enfantine de l'absurde inutilité de la guerre.

Aujourd'hui, comme avant ces temps insalubres, on accède librement par les mêmes pistes dévastées à ces séduisants paysages montagneux coiffés de longilignes palmiers et de fromagers centenaires, sans y voir plus aucune trace des cruautés d'hier.

Le lendemain de leur arrivée épique, les membres de la cour finlandaise ont visité trois sites des crimes allégués dans l'affaire. Il ne reste rien qui puisse les évoquer. Il faut à chacun convoquer sa seule imagination pour reconstituer les faits rapportés par les témoins. L'exercice est un peu déroutant sur le plan pénal, mais il a un intérêt évident pour ces juges, procureurs et avocat finlandais : avoir une expérience sensorielle et physique, fugitive mais directe, de l'environnement et de la vie des Libériens qu'ils vont entendre pendant des semaines leur raconter une histoire qu'ils ne sont pas forcément bien équipés pour comprendre.

L'inévitable confrontation des mondes

Les villages de Kiatahun, Kamatahun Hassala et Kortuhun, près de la frontière sierra léonaise, avaient été sélectionnés par le procureur. Dans chacun de ces lieux, Tom Laitinen et son adjoint Matias Loden s'avancent et rappellent aux juges les incriminations figurant dans le dossier. Exécutions, viols, mise à feu de maisons avec leurs habitants à l'intérieur, cannibalisme : certaines des accusations les plus graves à l'encontre de Massaquoi trouvent leurs sources ici. Me Gunmerus, l'avocat de l'accusé, prend régulièrement la parole, les juges plus rarement. Tout se déroule en finnois. Il s'agit d'une procédure finlandaise : tout doit être consigné en langue nationale. Cela ajoute à l'incongruité de l'événement. Ces cinq 4×4 - un véhicule de journalistes accompagne le convoi - qui surgissent dans ces villages pauvres et isolés au cœur de la forêt tropicale, la fulgurance de leur visite, ne peuvent manquer de faire songer, sans malice, à la longue histoire équivoque et éternellement rejouée de l'homme blanc en Afrique.

En ce sens, chaque instant de ce voyage a aussi semblé illustrer cette rencontre impossible entre deux mondes aussi étrangers qu'inégaux, dont l'un a la richesse de pouvoir venir juger l'autre et l'autre la bienveillance perplexe de s'en accommoder. Et on ne doutait guère, des villageois du cru ou de nos visages pâles, qui en sortirait le plus transformé.

Le village de Kamatahun se met au finnois

Avocat de la défense (à gauche) et procureur (T-shirt blanc et casquette noire) débattent devant les juges en finnois dans le village de Kamatahun Hassala, aux confins du nord-est du Liberia, le 18 février 2021. Thierry Cruvellier / JusticeInfo.net

Un pont au-dessus des miséreux

De retour à Monrovia, après treize heures de plus de voyage depuis Voinjama, la cour s'est déplacée, dans la matinée du dimanche 21 février, dans le centre-ville de la capitale, sur Water Street, près du Old Bridge devenu le New Bridge. Là auraient eu lieu, à une date controversée, d'autres exécutions et d'autres viols. Le temps dominical a permis aux membres de la cour d'échapper à la frénésie et à l'insécurité d'un quartier bouillonnant les jours ouvrés, où il leur a été dit qu'ils n'auraient sans doute pas survécu aux chapardeurs et autres professionnels de la débrouille. Le long du bras de mer, recouvert de décharges sauvages, ils ont pu apercevoir un autre univers, celui des miséreux parmi tous, qui survivent dans les taudis et sur les tas d'ordures que leur abandonne la grande ville.

Ce sont désormais ces images et ces sensations que les représentants de la justice finlandaise auront en tête quand ils commenceront à entendre, ce mardi 23 février et pour de longues semaines, les témoins de cette histoire libérienne venue frapper par hasard à leur porte. « C'est tellement plus concret maintenant », glisse le procureur adjoint.

Justice sous le soleil de Monrovia

Le procureur Tom Laitinen expose à la cour les faits du dossier sur une scène des crimes dont est accusé Gibril Massaquoi, sur Water Street, au centre-ville de Monrovia, la capitale libérienne, le 21 février 2021. Thierry Cruvellier / JusticeInfo.net

Y a-t-il un modèle finlandais ?

Le « modèle finlandais » a d'ores et déjà perturbé le conservatisme de la justice internationale et transnationale. D'abord parce que ce n'est pas la première fois que la justice finlandaise l'applique. Plusieurs acteurs du procès Gibril Massaquoi, ancien chef rebelle sierra léonais accusé de crimes contre l'humanité, l'ont déjà éprouvé en 2009, dans le procès du Rwandais François Bazaramba, qui semble être passé inaperçu auprès des experts en justice internationale. Le responsable des enquêtes était déjà Thomas Elfgren, policier chevronné qui a servi dans le passé au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie. Le procureur était déjà Tom Laitinen, en charge de l'accusation dans l'affaire Massaquoi. L'avocat de la défense Kaarle Gumnerus a, lui, déjà agi selon une méthode de travail comparable dans une affaire de crime de guerre concernant des jumeaux irakiens, dont l'un était soupçonné de meurtre, au service de l'Etat Islamique.

Pour les justices belge et suisse, l'exemple finlandais est humiliant. Toutes deux ont eu à traiter un dossier libérien. Les Belges n'ont pas démarré leur procès, bientôt sept ans après l'ouverture de l'instruction ; les Suisses l'organisent enfin, alors que l'accusé est détenu depuis plus de six ans. Ni les Belges ni les Suisses n'ont mis les pieds au Liberia. Seuls les Français, qui enquêtent sur un Libérien arrêté en 2018, ont eux aussi enquêté sur les lieux. De leur côté, les Finlandais ont bouclé l'enquête en à peine plus de deux ans et effectué quatre longues missions sur place, dont trois entre l'ouverture de l'enquête en octobre 2018 et l'arrestation de Massaquoi en mars 2020, et une après celle-ci, malgré la pandémie de Covid-19.

Une cour de volontaires

Comment convaincre tout un tribunal d'aller passer deux mois au Liberia et en Sierra Leone pour y tenir audience ? En fait, chacun est volontaire dès le départ. Juges, procureurs et avocat sont informés d'emblée que leur travail pourra nécessiter un tel engagement. Sur les 50 juges de la cour d'appel de Tempere, au sud de la Finlande, quatre ont répondu à l'annonce. Ils ont tous été pris, puisqu'il fallait... quatre juges (trois plus un remplaçant).

Alors que nombre de tribunaux internationaux et nationaux saisis de dossiers de crimes graves clament depuis un an que leur inertie est une conséquence de la pandémie de Covid-19, la petite équipe finlandaise - 14 personnes, dont quatre policiers et deux interprètes - brave ces temps d'immobilisme avec insolence, sans fanfare et sans démonstration de fierté. Même la réapparition du virus Ebola, en Guinée forestière, tout près du Lofa County où juges et parties se sont rendus du 17 au 19 février, n'a pu les détourner de leur entreprise.

Profil bas, pragmatisme et simplicité caractérisent leur approche. Aucune escorte de la police nationale pour accompagner leur convoi au Liberia. Aucun signe patent de crainte sécuritaire. Il ne manque qu'une personne au rendez-vous : l'accusé, resté dans sa prison en Finlande. Le style de cette cour finlandaise ambulante lui donnerait presque une allure fade, s'il n'était la présence plus chevaleresque de son maître d'œuvre, le policier Elfgren, qui abhorre la bureaucratie. La logistique est précise, l'organisation fluide et totalement dénuée de l'arrogance et des apparats envahissants d'une visite d'un tribunal de l'Onu ou de la Cour pénale internationale, dans les rares cas où ceux-ci s'y sont risqués.

Envoyé Spécial AU Liberia

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