Tunisie: Sahbi Ben Fredj, ancien député et membre fondateur de «Wattan Adel», à La Presse - «La deuxième République est finie»

La Tunisie s'enfonce dans une crise politique, sociale et économique inédite. Pour les différents observateurs de la scène nationale, le pays est au bord du gouffre, alors que l'entente politique fait défaut. Qu'en pense Sahbi Ben Fredj, ancien député et membre du comité fondateur de «Wattan Adel», un jeune parti qui se présente comme une alternative politique misant surtout sur les jeunes. Entretien.

Après l'amélioration des indicateurs épidémiologiques, peut-on prétendre que la Tunisie a dépassé la pire phase de la pandémie ?

Ce qui est sûr, c'est que les chiffres de la deuxième vague commencent à s'améliorer aussi bien au nombre des décès et des contaminations, mais aussi en ce qui concerne les indicateurs de la situation dans les hôpitaux. Cependant on ampute la diminution du nombre des cas positifs à la limitation du nombre des tests effectués quotidiennement, mais il faut dire que l'épidémie est en cours de dégradation. D'ailleurs, il s'agit d'un constat mondial, la pandémie est en train de s'affaiblir partout dans le monde, dans les pays qui ont commencé à vacciner, ou encore dans les pays qui ont observé un confinement général. On peut dire que cette deuxième vague-telle que nous l'avons connue en septembre dernier, est en train de régresser. Mais il faut garder un œil sur les nouveaux variants, notamment le variants anglais et voir s'ils provoquent une contagion beaucoup plus rapide. En Tunisie, nous n'avons pas fait un confinement, mais plutôt des mesures restrictives tolérables.

Comment évaluez-vous la gestion de la crise dès le départ ?

C'est une gestion calamiteuse. Si nous avons eu une amélioration, ceci reste lié à l'évolution naturelle de la pandémie. Dès le départ, la gestion était calamiteuse. On a fait un confinement très sévère alors qu'on avait peu de cas. On était toujours influencés par les décisions qui ont été prises en France. Car en mars dernier, il y avait des milliers de décès quotidiennement en France alors que nous n'en avons que deux ou trois en Tunisie, nous avons copié ces mesures. Nous avons sanctionné l'économie et les petites et moyennes entreprises. C'était un confinement trop strict par rapport à la situation épidémiologique en Tunisie, c'est une cartouche que nous avons utilisée au mois de mars, mais que nous n'avons pas pu la réutiliser durant cette deuxième vague qui marque un maximum de décès et de contaminations.

Ce que nous pouvons reprocher à cette gestion c'est aussi le fait que nous avons concentré nos efforts sur les moyens de limiter le nombre de contaminations sans pour autant penser au renforcement de l'infrastructure hospitalière. J'évoque notamment la période située entre les deux vagues quand il n'y avait pas une bonne préparation. Il n'y avait pas une augmentation du nombre des lits de réanimation ou de respirateurs, encore moins celui des effectifs. Et surtout on n'a pas pensé à notre stratégie de vaccination, notamment en ce qui concerne les conditions exigées par l'initiative Covax portant sur le stockage et le transport des vaccins, on n'a pas su être au-devant de la scène internationale pour accéder aux vaccins. Je pense qu'une partie de ces morts regrettables est due à la mauvaise gestion de la crise.

Existe-t-il réellement un variant tunisien de coronavirus ?

Rien n'a été confirmé, c'est une simple mutation qui a été observée dans deux ou trois cas, donc on ne peut pas clairement évoquer un variant tunisien de coronavirus.

La Tunisie compte parmi les derniers pays à avoir accès aux vaccins. Comment expliquez-vous ce constat ?

Tout simplement parce que c'est un pays qui gère très mal cette crise. C'est un pays qui a connu quatre gouvernements en quelques mois, c'est un pays qui a connu cinq ministres de la Santé en cette période de crise, c'est une instabilité à la fois politique et administrative. On a traité le dossier de vaccination comme si c'était un dossier ordinaire, ce n'est pas le cas, nous évoquons un enjeu international. La Tunisie est arrivée trop tard et puis la diplomatie tunisienne est très en retard. C'est un combat diplomatique, tous les pays ont exploité leurs politiques étrangères pour avoir accès au plus grand nombre de vaccins.

Sommes-nous en train de payer cher notre mauvaise présence diplomatique ?

Bien sûr. C'est l'échec de la diplomatie tunisienne. Notre diplomatie a commencé à s'activer à partir du mois de janvier, alors que tout le monde sait que la course vers le vaccin a commencé bien avant. La vaccination c'est le seul moyen de s'en sortir. Il fallait se réveiller très tôt, c'est-à-dire en juillet. On n'a pas su nouer les relations avec certains Etats et on se retrouve dans une situation d'absence de vaccin et il y aura des conséquences sanitaires et économiques énormes.

Récemment, la présidence de la République a annoncé que le gouvernement chinois a décidé de faire don de 100 mille vaccins à la Tunisie. Est-ce un bon départ ?

Trop peu trop tard. 100 mille vaccins c'est vraiment trop peu, car on aurait pu accéder à des millions de doses de vaccins chinois. On aurait pu opter pour les vaccins chinois et russes au moment où tout le monde était réticent à leur égard. Apparemment, les responsables tunisiens s'orientent vers l'Occident et vers les marchés européens, or ils font face à une demande énorme, on aurait pu nous orienter vers les vaccins russe et chinois.

Ces firmes pharmaceutiques veulent se désengager de toute responsabilité médicale compte tenu des effets secondaires des vaccins. La Tunisie est-elle capable de repousser ces conditions ?

Ce ne sont pas des conditions posées uniquement à la Tunisie ou aux pays en développement. Ce sont des conditions posées à tous les pays qui veulent acquérir le vaccin. D'habitude, il nous faut trois ou quatre ans pour développer un vaccin, or au vu de la situation de pandémie, le vaccin a été développé rapidement. On n'avait pas le temps d'observer les éventuels effets indésirables, et donc les firmes pharmaceutiques ont été obligées d'exiger ces clauses, et je pense qu'elles ont droit de le faire, c'est logique.

Il y avait d'ailleurs un grand débat en Europe concernant ces clauses. Nous, en Tunisie, ce qui est regrettable c'est que ces conditions étaient connues depuis des mois et que personne n'a voulu prendre une telle décision, c'est ce qui explique qu'on a soumis ce projet de loi au Parlement, or la décision est politique, le ministre de la Santé ou un autre responsable aurait pu, dès le départ, prendre cette décision. Et c'est ce qui explique en partie le retard au niveau de l'acquisition de ces vaccins.

Venons-en aux affaires politiques. L'actuelle crise ou blocage politique entre les deux têtes de l'exécutif est en train de sanctionner tout le pays. Comment sortir de l'impasse?

Au fait, il existe deux niveaux d'analyse pour pouvoir comprendre cette crise. D'abord, il faut chercher les solutions pour sortir dans l'immédiat de cette impasse. Nous sommes dans l'urgence, nous devons déployer tous les efforts pour mettre fin à cette situation. Car nous sommes face à une crise économique, face à la détérioration des finances publiques, c'est la crise la plus grave que nous avons connue ces 70 dernières années. Il faut que quelqu'un fasse un pas en arrière et apparemment le Président Kaïs Saïed n'est pas prêt à accepter ce qu'il appelle une transgression de la Constitution, donc je pense que c'est plutôt le Chef du gouvernement qui est appelé à faire ce pas en arrière, et à faire des concessions.

En tout cas, dans les coulisses on commence à évoquer cette solution : Hichem Mechichi se retire et met fin à cette crise ou on va aller dans une motion de censure contre le gouvernement.

Peut-on dire que le gouvernement Mechichi est fini ?

Indépendamment de Hichem Mechichi, la situation ne pourrait pas se poursuivre de la sorte. Le fait qu'il a tenté un passage en force et puis qu'il a pratiquement annulé le remaniement qu'il a opéré il y a un mois le met dans une situation de blocage, d'autant plus que tous les canaux de communication avec Carthage sont coupés. A partir du moment qu'il n'a pas réussi son passage en force, il doit payer politiquement ses choix. Moi, si j'étais à sa place, j'aurais évité ce bras de fer avec le Président de la République, mais je pense qu'il a été encouragé par une partie de sa ceinture parlementaire dans sa lutte avec Kaïs Saïed.

Le deuxième niveau de réflexion porte sur tout le système politique en Tunisie, c'est un système qui n'est pas viable, générateur de crises et de conflits. Il ne faut pas se contenter seulement de résoudre cette crise-là, car elle se reproduire d'une manière ou d'une autre. Il faut mettre en place les fondements de base d'un système politique capable d'anticiper ce genre de crises et de situations. Je pense que la IIe République est finie, elle est agonisante. Tout le monde va, certainement, s'en apercevoir, il faut absolument changer ce système. Il faut penser à un nouveau système plus solide, plus fiable et qui permet une meilleure prise de décision politique, ceci passe par les moyens d'assurer une majorité parlementaire capable de gouverner.

Quand vous dites que la IIe République est finie, pensez-vous au changement de la Constitution ?

La Constitution n'est pas sacrée, ce n'est pas le Coran. Dans le monde entier, les Constitutions changent. On peut tout changer par la voie du dialogue. Il faut impérativement penser au changement du système politique, c'est le moment ou jamais, la Tunisie ne peut pas supporter de nouvelles crises de ce genre. On ne peut pas garder un système qui génère deux crises chaque année. Si on veut réellement résoudre la crise, il faut se mettre d'accord autour d'un gouvernement de salut national qui se penchera immédiatement sur les questions économiques et sociales. Puis il sera temps d'organiser un véritable dialogue national pour concevoir un nouveau système politique. Quand je parle de système politique, j'évoque tout le corpus qui gère notre vie politique pour mettre en place les fondements de la troisième République.

Nous commençons à connaître le profil du Président de la République. Un président déterminé, peu flexible et aux positions inchangées. Où peut-il aller avec cette attitude ?

On connaît parfaitement ce que ne veut pas Kaïs Saïed, mais on ne connaît pas ce qu'il veut. Il est clair qu'il ne veut pas de ce système politique, quelque part il a raison, car c'est un système de marchandage et de chantage. Sauf qu'on ne sait pas ce qu'il veut faire. Veut-il un régime présidentiel ? Veut-il une démocratie directe ? Il n'a pas encore donné le ton et la couleur politiques. Je pense qu'il doit présenter son projet politique aux Tunisiens ou dans le cadre d'un débat national avec les autres protagonistes. On ne peut pas émettre un avis sur ce projet sans pouvoir en discuter en détail. Je pense qu'il veut protéger son projet politique et ne pas l'exposer au public, c'est ce qui explique en partie son côté mystérieux. Il veut garder toutes les cartes en main, pour pouvoir, un jour ou l'autre, passer à l'action et mettre tout le monde devant le fait accompli. Mais je pense aussi que personne ne peut imposer un système politique non débattu.

Rached Ghannouchi se présente comme médiateur entre les deux têtes de l'exécutif alors que selon tous les observateurs il fait partie du conflit. Qu'en pensez vous ?

Rached Ghannouchi peut être tout sauf médiateur. Il est derrière Hichem Mechichi dans une guerre contre Kaïs Saïed. Réellement, la bataille entre Mechichi et Saïed est une bataille entre Ghannouchi et Saïed. Quand on voit les commentaires et publications des lieutenants de Ghannouchi comme Rafik Abdessalam et Saied Ferjani qui attaquent sans cesse Kaïs Saïed, on ne peut pas dire que Ghannouchi pourrait devenir un jour ou l'autre un médiateur dans cette crise. Par contre, il peut négocier la tête de Hichem Mechichi avec Kaïs Saïed, il peut conclure un marché politique avec lui. D'ailleurs, la relation entre Ghannouchi et Saïed est irréparable. En tout cas, tout le monde sait que Kaïs Saïed veut la tête de Hichem Mechichi.

Les appels à descendre dans la rue sont-ils la solution dans cette période critique sur tous les plans ? Cela ne risque-t-il pas de faire éclater la rue ?

La rue ne peut pas s'exprimer sur fond d'une querelle politique. Les gens s'en foutent de ce qui se passe entre Kaïs Saïed et Hichem Mechichi. Ce qui inquiète les gens, c'est plutôt la crise économique et sociale. Cela pourrait engendrer un état de chaos. Maintenant on ne sait pas si les salaires de mars et d'avril seront versés ou pas ? Imaginez des familles tunisiennes qui ne perçoivent pas leurs salaires. Les partis politiques qui vont s'imposer durant les prochains mois sont ceux qui vont apporter des réponses sociales et économiques. Les Tunisiens ont dépassé les querelles politiques.

Récemment, Moody's a dégradé davantage la notation de la Tunisie, ce qui engendre de graves répercussions sur les finances publiques. Faut-il craindre un effondrement des finances publiques avec le difficile accès aux marchés financiers internationaux attendu ?

Je pense que les finances publiques sont déjà à l'effondrement. Avant cette notation, il fallait juste écouter les déclarations du ministre de l'Economie qui commençait à parler d'une baisse des salaires et des opérations de subvention. Ce sont les prémices d'une crise financière énorme. Nous sommes en quête de 17 milliards de dinars. On ne peut accéder au marché financier international et si on parvient à le faire, cela aura un prix très cher. On va clairement vers un effondrement financier. Cela entraînera des répercussions économiques, sociales et politiques.

Dans ce cas, faut-il craindre même une explosion sociale ?

C'est ce que j'évoque depuis plusieurs mois. La mauvaise gestion de la crise pandémique qui a engendré un grand nombre de nouveaux chômeurs et même nos choix économiques durant ces dernières années nous poussent vers un tel scénario. Aujourd'hui, je pense que même le modèle de transition démocratique est menacé. Quand on ne peut pas payer les salaires ou les pensions de retraite, on peut parfaitement craindre un effondrement de l'Etat tunisien, et cela s'est passé dans d'autres pays, il faut juste tirer des enseignements des autres pays autour de nous.

Le dossier El-Kamour a-t-il servi de mauvais exemple de la gestion des crises sociales ?

C'est un modèle chronique de mauvaise gestion. C'est un exemple représentatif de tout ce qui se passe dans le pays. C'est une région abandonnée, privée de développement et d'emplois, ces gens sont livrés à eux-mêmes. On a signé un accord pour calmer la tension, mais nous ne sommes pas capables de le concrétiser. C'est une solution de facilité. Les moyens financiers de l'Etat ne permettent pas de répondre à leurs aspirations. Pire encore, on donne un mauvais exemple aux régions. On est en train de négocier de nouvelles aides avec les bailleurs de fonds, sauf que ces derniers exigent la réduction de la masse salariale, mais aussi des subventions étatiques.

Le dossier Nabil Karoui est devenu un sujet d'interprétations politiques. Comment peut-on protéger la justice de l'infiltration de la politique ?

C'est un dossier très complexe. On a salué la décision de traiter Nabil Karoui comme un simple citoyen dans une affaire de corruption et de blanchiment d'argent. La loi qui permettra la libération de Nabil Karoui sous caution n'est pas courante en Tunisie, nous craignons une justice à deux vitesses, une justice pour les gens qui ont les moyens de se payer de telles cautions pour sortir de la prison et une autre pour les gens démunis. On a le droit de faire la comparaison entre des jeunes qui ont été condamnés à 30 ans de prison pour consommation de cannabis et d'autres personnes qui sont accusées d'évasion fiscale et peuvent éviter la prison sous caution.

Il ne faut pas oublier le fait que Nabil Karoui est un homme politique, donc sa libération doit être conçue comme un élément qui complétera tout le puzzle politique. Je pense qu'elle intervient dans le cadre d'un accord politique.

Où en sommes-nous avec «Wattan Adel», le parti que vous avez lancé ?

C'est un jeune parti, composé à 95% de jeunes qui représentent les différentes classes sociales. Nous avons choisi de faire du terrain, nous avons choisi de ne pas nous mêler à la question politique, car nous pensons que les Tunisiens sont en train de sanctionner toute la classe politique. Nous sommes en train de nous structurer, d'organiser nos programmes, notamment sur la question économique et sociale. Nous sommes pour l'instauration de la troisième République et pour la modification de la Constitution et de la loi électorale.

Comment comptez-vous relancer votre carrière politique après un passage au Parlement ?

Je n'ai jamais pensé à une carrière politique. Je pense plutôt qu'il faut une équipe pour gagner. Mais je pense aussi qu'il faut revenir sur le terrain, aller à la rencontre des jeunes, discuter avec les gens. C'est la meilleure solution pour lancer ma vision politique. Un parti politique se construit loin des querelles politiques.

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