Tunisie: Des dizaines de journalistes agressés et harcelés lors d'une manifestation de soutien au gouvernement

communiqué de presse

De nombreux reporters et collaborateurs des médias tunisiens ont été l'objet d'attaques lors d'un événement organisé par le parti islamiste au pouvoir Ennahda. Reporters sans frontières (RSF) appelle les autorités à faire toute la lumière sur ces incidents.

Insultes, harcèlement, coups... Des dizaines de reporters ont été victimes de violences, samedi 27 février 2021, lors d'une manifestation organisée par le parti islamiste Ennahda, majoritaire à l'Assemblée des Représentants du Peuple (ARP), le Parlement tunisien. Selon le Syndicat national des journalistes (SNJT), au moins 29 reporters, dont 15 femmes journalistes, ont été agressés. Trois d'entre elles ont rapporté avoir été victimes de violences sexuelles.

C'est la première fois que des femmes journalistes sont victimes de telles agressions en Tunisie. Des vidéos, publiées sur les réseaux sociaux, montrent que ces incidents se sont déroulés en présence de policiers et de responsables d'Ennahda, qui n'ont pas réagi. Des reporters ont même demandé de l'aide à certains cadres du parti, sans succès.

La journaliste du site tunisien Business News, Yusra Riahi, et son photographe Marwen Sahili ont notamment été bousculés par des membres du comité d'organisation du parti Ennahdha alors qu'ils tentaient de couvrir le discours du chef du parti, Rached Ghannouchi. Le matériel de Marwen Sahili a été endommagé et l'un des membres du comité d'organisation a serré la journaliste contre lui, en se touchant les parties intimes. Plusieurs autres reporters ont également été agressés par des membres du comité d'organisation, alors que Yusra Riahi affirme avoir vu certaines de ses collègues en état de choc après avoir été harcelées sexuellement.

La journaliste de Radio Tunis Nationale, Jihene Alouene, affirme également avoir été prise pour cible. Interdite de couvrir la manifestation, elle a été accueillie par des insultes ("média de la honte, payé par l'argent du contribuable pour rien"), puis a été victime d'attouchements intimes par des partisans d'Ennharda, devant des policiers qui ne sont pas intervenus. "C'est la première fois que les journalistes qui couvrent une manifestation le font en ayant peur. Tous les actes de violence ont été perpétrés devant les policiers et les leaders du parti, qui ne sont jamais intervenus", regrette la reporter, qui subit encore une campagne de harcèlement, menée par des partisans d'Ennahda, sur les réseaux sociaux.

RSF demande l'ouverture d'une enquête

Des témoins affirment par ailleurs que trois autres journalistes ont été interdits de couvrir la manifestation alors qu'aucun espace n'avait été prévu pour les reporters, les rendant plus vulnérables.

"Les attaques contre les journalistes et les médias mettent en péril un des acquis les plus précieux de la Révolution : la liberté de la presse, s'inquiète le directeur du bureau Afrique du Nord de RSF, Souhaib Khayati. L'organisation demande qu'une enquête sérieuse et transparente soit menée sur ces différents cas d'agressions et de harcèlement sexuel contre les journalistes. Il est essentiel que toute la lumière soit faite et que justice soit rendue pour permettre à la Tunisie de préserver ses avancées démocratiques."

Plusieurs journalistes ont par ailleurs été pris pour cibles par les forces de l'ordre et le comité d'organisation de la manifestation. Le cadreur indépendant, Mohammed Tata, a été violenté et a vu sa caméra brisée alors qu'il couvrait la manifestation pour le média marocain Médi 1 TV. Le photojournaliste indépendant Islam Al-Hakiri a également été agressé en tentant de venir en aide à son confrère.

L'équipe de radio IFM, composée des journalistes Salma Hilal et de la photojournaliste Fatma Trabelsi, ainsi que la journaliste d'Express FM Rim Hasnaoui ont été victimes d'attaques verbales et physiques. Le journaliste cadreur de Mayadeen, un média libanais, Abdelkrim Borni a quant à lui été encerclé par des policiers, des membres du comité d'organisation et des manifestants. Il a été violemment pris à partie, perdant connaissance, en tentant de venir en aide à Rim Hasnaoui.

Ces événements ont été fermement condamnés par le SNJT qui a annoncé son intention de lancer une action en justice, qualifiant le comité d'organisation de l'événement de "milice". De son côté, Ennahda a présenté ses excuses, le 28 février, et a insisté sur "son respect au droit des journalistes et aux fondements de leur métier".

La Tunisie se classe 72e sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF.

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