Tunisie: Hors de tout protocole - Le vaccin est déjà arrivé en Tunisie...

Mille doses de vaccin non identifié ont été introduites en Tunisie par la présidence de la République

Carthage, sous pression, confirme ces informations, niant le fait que de hauts responsables ont été vaccinés

La Kasbah ordonne une enquête et dénonce l'introduction de vaccins hors des canaux officiels

Des députés appellent à une enquête sur un traitement de faveur au profit de hauts responsables

Rached Ghannouchi dément avoir reçu le vaccin

L'affaire a explosé brusquement, la polémique est grande. Mille doses de vaccin non identifié ont été introduites «en toute discrétion» en Tunisie par le biais de la présidence de la République. Sous pression, Carthage confirme ces informations mais dément le fait que de hauts responsables ont été vaccinés, sur fond de traitement de faveur.

Le retard accusé dans l'acquisition des vaccins n'est plus surprenant pour l'opinion publique, contrairement aux dernières informations qui confirment l'entrée, sur le territoire tunisien, de mille doses de vaccin jusque-là non identifiées. L'information a été révélée par des députés, ce qui a provoqué une grande polémique sur les réseaux sociaux. Certains confirment même que de hauts responsables ont été vaccinés d'une manière discrète sur fond d'un traitement de favoritisme. Sous pression, la présidence de la République a confirmé avoir reçu cinq cents vaccins, c'est-à-dire mille doses, qui ont été remises directement aux services de la santé militaire.

Sans donner de précisions sur la date de la réception de ces lots de vaccin, la présidence explique, dans un communiqué, qu'aucun responsable relevant de n'importe quelle administration n'a été vacciné. «Ils ont été remis à la direction de la santé militaire pour subir les tests nécessaires», a-t-on communiqué.

«La présidence de la République a reçu un don de 1.000 doses de vaccin anti-Covid-19 de la part des Emirats arabes unis et l'a entièrement mis à la disposition des services de la santé militaire», a indiqué, pour sa part, Rim Gacem, chargée de l'information à la présidence de la République. «Ces doses seront réservées à la vaccination de 500 professionnels de la santé travaillant en première ligne», a-t-elle souligné dans des déclarations médiatiques.

La Kasbah ordonne une enquête

Dans la foulée, la présidence du gouvernement a annoncé ignorer toute information sur l'entrée de ces vaccins en Tunisie. Dans un communiqué, la présidence du gouvernement annonce que Hichem Mechichi a ordonné une enquête pour revenir sur les dessous de l'introduction de ces lots de vaccin sur le territoire tunisien.

La Kasbah rappelle que la gestion des vaccins contre le coronavirus relève uniquement des prérogatives de la Commission nationale de lutte contre la pandémie.

Le président de la commission nationale de vaccination et directeur de l'Institut Pasteur de Tunis, Hechmi Louzir, a confirmé également à La Presse qu'il ignore ces informations portant sur l'introduction de lots de vaccin en Tunisie, rappelant qu'avant l'introduction d'un vaccin, il doit nécessairement avoir son autorisation de mise sur le marché (AMM).

De hauts responsables vaccinés ?

Avant la confirmation de la part de la présidence de la République, plusieurs médias ont rapporté l'information selon laquelle de hauts responsables et hommes politiques tunisiens auraient été vaccinés de manière discrète suite à l'introduction de cent vaccins par voies non-identifiées. Au fait, l'information a été dévoilée, en premier, par le président de la commission parlementaire de lutte contre la corruption, Badreddine Gamoudi, qui annonçait sur sa page Facebook que ces lots de vaccin ont été assurés par un pays du Golfe. «Le vaccin est déjà arrivé en Tunisie en provenance d'un pays du Golfe, l'information est quasi officielle, il a été distribué à certains hauts responsables politiciens et des responsables sécuritaires», a-t-il posté sur sa page Facebook. Une publication qui prend la forme, sur les réseaux sociaux, d'un scandale suscitant la colère des Tunisiens contre leur classe politique.

Face au grand bruit qu'a suscité cette information surtout sur les réseaux sociaux, de même le député Yassine Ayari a ajouté que «l'ambassadeur émirati en Tunisie a informé des diplomates tunisiens que son pays avait présenté un cadeau de 1.000 doses de vaccins contre le Covid-19 à la présidence de la République». «L'affaire n'est plus un secret. Oui, les vaccins sont entrés en Tunisie», a-t-il indiqué, également, dans un post publié sur son compte Facebook.

Dans ce contexte, le président de la commission de la santé à l'Assemblée des représentants du peuple (ARP), Ayachi Zammel, a accusé le chef du Parlement, Rached Ghannouchi, d'avoir été vacciné à l'aide de ces vaccins «et c'est ce qui explique sa présence sans masque et sans distanciation, durant la récente manifestation d'Ennahdha».

Sauf que le conseiller du président de l'Assemblée des représentants du peuple, chargé de la communication Wassim Khadhraoui a démenti de telles informations. «Ghannouchi n'a reçu aucun vaccin anti-Covid-19 ni pour lui ni au profit des députés», a-t-il soutenu. La présidence de l'ARP a également démenti ces informations.

Le vaccin chinois pas encore autorisé

La direction de la santé militaire, à laquelle ont été confiées ces doses, est un organisme relevant du ministère de la Défense nationale. Elle est chargée surtout de «contribuer à la préservation de la santé de base aux membres des forces armées et fournir le soutien sanitaire aux ayants droit militaires et civils, dans les domaines de la médecine préventive, de diagnostic, de traitement, des services hospitaliers et des expertises médicales».

En tout cas, plus de trois millions de doses du vaccin contre le Covid-19 ont été administrées aux Emirats arabes unis depuis le début de l'année. Ce pays a fait le choix du vaccin développé par le laboratoire chinois Sinopharm. C'est ce même vaccin chinois qui va être introduit en Tunisie suite «aux efforts diplomatiques du Président de la République», annonçait la présidence de la République. En effet, le gouvernement chinois compte faire don de 100 mille doses de ce vaccin au profit de la Tunisie dans les prochains jours. Sauf que ce vaccin n'a pas encore eu son autorisation de mise sur le marché (AMM) de la part du ministère de la Santé.

Nous avons essayé de contacter le ministère de la Santé pour revenir sur les dessous de cette affaire et notamment pour savoir si ces mille doses réceptionnées ont-elles été soumises aux tests nécessaires ou pas. Mais en vain.

Des questions sans réponse

Cette affaire est entourée de nombreuses questions et ambiguïtés. Comment ces vaccins sont-ils entrés en Tunisie ? S'agit-il de dispositifs médicaux transportés dans des colis diplomatiques ? Ont-ils été contrôlés par les services du ministère de la Santé ? Ont-ils été soumis aux tests nécessaires ? Qui a été vacciné en premier ? Où ces vaccinations ont été faites ? Des questions restées malheureusement sans réponse, alors que les Tunisiens réclament toute la vérité compte tenu de l'ampleur de cette affaire.

Selon la stratégie nationale annoncée en janvier dernier, les hauts responsables du pays ne sont pas prioritaires au niveau de l'accès aux premiers lots de vaccin. En effet, conformément à cette stratégie, ce sont le personnel de la santé et personnes âgées et les malades chroniques qui sont prioritaires. L'ordre de priorité relatif à la campagne de vaccination se présente comme suit : les personnes âgées de plus de 75 ans et les professionnels de la santé engagés dans la lutte contre le coronavirus. Les personnes âgées entre 60 et 75 ans. Les personnes âgées entre 18 et 60 ans souffrant de maladies chroniques et les professionnels dans les services de base, les forces armées, les enseignants et les employés des sociétés de transport. Les personnes en contact avec les éléments à risque et finalement le reste de la population âgée 18-60 ans.

Les campagnes de vaccination doivent impérativement être faites dans des centres spécialisés, toujours selon la stratégie nationale de vaccination.

Un phénomène mondial

Le traitement de favoritisme au profit de hauts responsables marque les campagnes de vaccination dans plusieurs pays. En effet, plusieurs scandales ont éclaté partout dans le monde à cause des cas de favoritisme au niveau de l'accès aux vaccins contre le coronavirus au profit de hauts responsables et d'hommes politiques.

En Argentine, des personnalités ont été vaccinées contre le Covid-19 hors de tout protocole. Après les révélations de la presse, le ministre de la Santé a démissionné et le gouvernement a communiqué une première liste de bénéficiaires de "vaccins VIP". Parmi les noms, figurent celui du ministre de l'Économie mais aussi ceux d'un ancien président et de ses proches. Au Pérou, les noms de 487 personnalités péruviennes vaccinées de façon anticipée et dans le secret, grâce à des doses offertes par le laboratoire chinois Sinopharm, ont été divulgués par le président Francisco Sagasti, provoquant un scandale inédit.

La Tunisie, à l'instar des autres pays, s'est lancée, depuis plusieurs mois, dans une course contre la montre pour acquérir les vaccins anti-Covid-19. Cependant, jusqu'à aujourd'hui, les lots de vaccin tardent à débarquer alors que le pays est aux portes de la saison estivale et touristique et est bien en retard par rapport à d'autres pays concurrents en matière de campagnes de vaccination.

Certains affirment même que la Tunisie compte parmi les derniers pays à avoir accès aux vaccins. Il faut rappeler que même la bande de Gaza, territoire palestinien qui subit depuis plusieurs années un embargo, a reçu ses premiers lots du vaccin russe. Comment expliquer le retard accusé dans ce dossier ? S'agit-il d'un échec cuisant de la diplomatie tunisienne ? Est-il question d'une mauvaise gestion de la stratégie nationale de lutte contre la pandémie ?

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