Ile Maurice: Enquête - Incursion dans un réseau de pornographie sur Telegram

Carole Grimaud

Des femmes et des mineures dont les images sont vendues sur des groupes sur l'application Telegram. Parfois à leur insu, parfois pas. Des policiers, des hauts fonctionnaires, des hommes d'affaires membres et clients. Voilà la sordide affaire qui court et mérite que la police agisse au plus vite, avant que des vies ne soient détruites.

Cela n'arrive pas qu'ailleurs. Depuis le début de l'année, Telegram est utilisée par nombre de Mauriciens. Certains ont vu dans cette application un moyen de se faire de l'argent et d'assouvir leurs pulsions. Ils ont créé des groupes pour vendre des images de femmes ou filles nues, des ex, des mineures, à leur insu. Des jeunes consentantes ont également accepté de partager leurs photos et des vidéos contre paiement.

L'affaire a éclaté en fin de semaine dernière. Plusieurs jeunes filles ont commencé à tout déballer. Différentes unités de la police, telles que la Brigade des mineurs, la Cybercrime Unit, ainsi que l'Ombudperson for children et la Child Development Unit ont ouvert une enquête. La ministre de l'Égalité des genres et du bien-être de la famille, Kalpana Koonjoo-Shah, informée de ce scandale, a demandé que des actions soient prises.

La semaine dernière, après la plainte d'une jeune femme au poste de police de Line Barracks, l'express a reçu une série de captures d'écran de messages échangés sur Telegram. La plaignante est parmi les victimes dont les photos ont été partagées à son insu. Ce sont des photos qu'elle avait envoyées à une amie en 2019, que l'époux de cette dernière a prises et partagées sur différents groupes de l'application.

Piégées comme elle, d'autres filles ont envoyé des photos à leur copain et, après la rupture, les images ont atterri sur Telegram. Ou, au fil d'une conversation, l'interlocuteur a demandé à sa proie de lui envoyer des nus, pour l'exciter. En acceptant, elle s'est fait avoir. Mais ces images ne sont pas juste partagées, elles sont parfois vendues.

Jenssy Sabapathee, assistante juridique et travailleuse sociale, a été une des premières à mener l'enquête. Elle raconte. «Une amie m'a envoyé une photo et m'a dit que cela circulait sur Telegram. Et que des images de mineures sont aussi échangées contre paiement. J'ai averti des internautes sur ma page et j'ai fait des recherches. J'ai été choquée en voyant les photos et les vidéos. Des hommes vendent les photos de leurs ex, sans que ces dernières ne soient au courant. Il y a aussi des jeunes femmes consentantes, mais également des mineures», témoigne cette mère de famille. Elle a commencé à recevoir des témoignages. «Il existe plusieurs groupes, certains ont plus de 2 000 membres, d'autres 1 200, parfois 4 000, cela dépend.» Après avoir pris connaissance de la situation, elle a aussitôt alerté le Central Criminal Investigation Department (CCID) et s'est tournée vers les autorités concernées.

Business lucratif

Un des groupes de Telegram, dont nous tairons le nom volontairement, compte plus de 1 200 membres. L'un de ces derniers s'y est retrouvé malgré lui. Il explique qu'en téléchargeant l'application, son ami l'a ajouté. «Quand je suis entré sur le groupe, j'y ai vu plusieurs amis. Parmi les photos partagées il y avait des femmes nues et si quelqu'un voulait les obtenir, il devait payer. C'est un groupe ouvert, n'importe qui peut y avoir accès et poster les images qu'il veut. On y trouve également des femmes qui demandent un règlement par Juice pour envoyer des sextapes ou des photos dénudées.» Il est sorti du groupe lorsqu'il a constaté que plusieurs des victimes sont des gens qu'il connaît et ne sont pas au courant que leurs photos intimes circulent. Il ajoute que derrière ceux qui diffusent les photos se trouvent parfois des faux profils. Pire, nous apprenons que parmi les membres, on compte des policiers, des hauts fonctionnaires ainsi que des haut gradés, tout autant que des hommes d'affaires. Sollicitée pour une réaction, une source aux Casernes centrales explique que ceux concernés devront répondre de leurs actes.

Le système de paiement est efficient. «20 photos coûtent Rs 500 et des vidéos commencent à partir de Rs 1 000. Le paiement se fait par Juice. Même si les acheteurs n'ont pas de carte bancaire, pas grave. Ils font un retrait sans carte grâce à un code PIN, vont au guichet automatique et retirent l'argent», explique Jenssy Sabapathee.

L'express a essayé de rentrer en contact avec un des personnes qui recevait de l'argent par Juice. Son numéro est resté injoignable. Selon les captures d'écran, un concessionnaire automobile serait un client régulier. Il nous a affirmé qu'il n'est «pas du tout au courant de cette affaire» lorsque nous l'avons contacté.

Des internautes dénoncent les pervers sur Instagram

Sur un live organisé samedi, des dizaines de jeunes filles victimes ont dénoncé leur pervers. Leurs photos intimes ont été échangées sur la plateforme. Parmi les victimes, se trouvent des jeunes filles et certaines envisagent de rapporter le cas à la police. Les victimes ont mené leur propre enquête en créant de faux comptes sur Telegram afin de confirmer que leurs photos ont bien été échangées contre paiement. C'est ainsi qu'elles ont découvert le réseau.

Témoignages

«Ma famille m'a bannie de la maison»

Elle est désemparée. Darsha (nom fictif) fait partie des victimes sur les groupes d'échanges à caractère pornographique. Cette jeune femme de 28 ans a tout perdu depuis début mars à cause de ça. «Ma famille m'a bannie de chez moi. Plus personne ne me parle et je dois squatter chez des amis.» En larmes, elle révèle qu'elle ne savait même pas qu'il y avait des vidéos d'elle car de son plein gré, elle n'en a jamais fait. «Mon ex m'a filmée pendant nos relations à mon insu. Lorsque je l'ai quitté, il a tout d'abord commencé à me faire du chantage avec ces vidéos. Puis, petit à petit, il a commencé à les partager sur des groupes Telegram sans que je le sache. »

Son cauchemar a commencé l'an dernier. Pendant le premier confinement, elle rencontre un employé de bateau de croisière, âgé de 29 ans, sur les réseaux sociaux. Il était toujours en mer. Ils ont fait connaissance et, après le confinement, lorsqu'il est rentré, ils sont sortis ensemble. «À notre rencontre et lorsqu'on parlait il était adorable. Nous avons eu des relations sexuelles mais à aucun moment je ne savais qu'il cachait une caméra pour me filmer.» Au fil du temps, le conte de fées se transforme en un conte des frères Grimm. Leur relation a commencé à devenir toxique. L'homme devenait de plus en plus violent. Il la battait et la harcelait toute la journée. «Pour cela, j'ai mis fin à notre relation en août 2020. Mais il l'a mal pris et il me harcelait. Il a créé des faux profils à mon nom et a posté ces vidéos. Puis il les a partagées avec d'autres hommes sur des groupes. Jusqu'à maintenant il me fait du chantage.»

C'est en voyant ces vidéos sur un des groupes que des voisins ont alerté sa famille. «Mo fami pe krwar monn fer sa espre. Zot inn mett mwa deor et personn pa le tann mwa et ni krwar mwa. Sa boug la inn detrwir mo lavi.»

Des plaintes à la police elle en a déposé cinq. Mais Darsha confie que l'homme en question continue de plus belle et qu'il est toujours en liberté.

En apprenant que ces vidéos sont sur ces groupes, Darsha confie ne plus savoir à quel saint se vouer pour que le cauchemar s'arrête. Car des gens la reconnaissent, la harcèlent et certains tentent même de la manipuler. « Tou lezour ena dimounn mo pa kone ki kontakte mwa vinn dir mwa to lor tel tel group ou vinn demann mwa bann zafer indesan. Mo non, mo figir, mo ladres tou linn partaze. Si mo ti kone li enn dimounn kumsa mo pa ti pou sorti ar li. E anplis ziska aster li ankor pe arsel mwa.»

«Un homme âgé a envoyé des photos de son sexe à ma fille »

Une internaute que nous avons contactée par Facebook explique qu'elle a surpris sa fille mineure en conversation avec un homme beaucoup plus âgé. Lorsqu'elle a pris son téléphone, elle s'est rendu compte qu'il avait envoyé des photos de son sexe. Il a demandé à la mineure d'en faire de même.

Dans l'un des groupes

Nous sommes al- lés sur un des groupes de Telegram. Formé début mars, il regroupe un millier d'hommes et quelques femmes. Il est public et on n'a pas besoin de s'y inscrire pour voir le contenu et les conversations.

Depuis sa création, par jour, environ 10 à 20 hommes y entrent. Les conversations sont plutôt courtes mais les photos et vidéos de femmes, d'adolescentes et même d'enfants pleuvent. «Ki bon nudes zordi », « Avoy pou to fam», «Ena kontact tel fam » entre autres, sont les messages les plus fréquents.

Lorsqu'un homme envoie une vidéo ou une photo, aussitôt un autre lui demande le nom, le contact ou même l'adresse de la fille ou la femme. Si certains de ceux qui ont envoyé ne savent pas de quelle femme il s'agit, un autre homme ira faire son enquête et reviendra plus tard avec le nom, une capture d'écran du réseau social de la femme ou avec des détails sur sa vie personnelle. Par ailleurs, pour la photo d'enfant, si certains ont quitté le groupe en voyant cela ou se sont mis en colère, d'autres diront que la petite fille est une « p*te ».

L'on constate aussi qu'il n'y a pas que des femmes nues. Certains hommes envoient le profil ou la photo d'une femme et demandent aux autres d'aller chercher des «dossiers» sur elle. Par les conversations on comprend qu'ils demandent à d'autres d'aller manipuler ces femmes pour avoir des vidéos ou des photos d'elles.

D'autre part, certains hommes envoient des notes vocales accompagnées de vidéos ou de photos de femmes, en expliquant que la femme en question l'a quitté ou a rompu avec un de ses amis et c'est pour cela qu'ils demandent de partager la photo ou la vidéo intime de ces filles en guise de vengeance.

Par ailleurs, dans les conversations on découvre aussi que beaucoup de femmes et de filles ne savent même pas qu'elles ont été filmées ou photographiées toute nue. Dans certains cas, des hommes envoient les images de leur femme nue endormie à côté d'eux, en demandant d'envoyer un message privé pour en recevoir davantage, devenant payant. Ou encore, on voit des victimes avec les yeux bandés pendant que la personne qui a des relations sexuelles avec elles allume la caméra. Il y a aussi des hommes qui envoient des photos de femmes qui marchent dans la rue ou qui sont debout dans le bus.

Sur le groupe en question, beaucoup demandent à être payés pour envoyer plus de photos ou de vidéos. Ils donnent le lien d'autres groupes privés pour aller en chercher. Il y a aussi le contact de travailleuses du sexe ou de jeunes filles qui vendent de leur propre gré leurs photos et vidéos. Depuis avant-hier, certains ont pris la fuite alors que d'autres continuent à partager en disant que rien ne leur arrivera. À hier 15 heures, le groupe était toujours actif. Cela même si des personnes y sont rentrées pour leur demander d'arrêter...

À travers le monde

En Macédoine du Nord, l'affaire a éclaté en janvier 2020. Plusieurs personnes se sont retrouvées impliquées dans du harcèlement en ligne. Des utilisateurs partageaient des photos et des vidéos intimes de femmes et de jeunes filles, sur Telegram. L'application avait été fermée l'année dernière, mais a refait son apparition cette année. Les autorités ont fait une demande pour interdire totalement Telegram et de pénaliser l'acte de harcèlement criminel, le rendant paisible d'une peine d'emprisonnement ne dépassant pas trois ans. En Corée du Sud, ce scandale a choqué tout le monde en novembre 2019. La police coréenne a pu identifier des dizaines de victimes, y compris des mineures, qui étaient exploitées. Les vidéos étaient souvent publiées avec les noms et adresses des filles. Selon un article de presse, un utilisateur s'est même diffusé en direct en train de violer une fille après l'avoir attirée dans une chambre d'hôtel.

C'est quoi cette appli ?

Telegram Messenger est une application de messagerie instantanée sécurisée hébergée dans un nuage (cloud). L'application cliente est gratuite, libre et open source, pour les smartphones et ordinateurs sur toutes les plateformes principales. Les utilisateurs peuvent échanger messages, photos, vidéos et documents sans limites de taille. Telegram permet de s'inscrire grâce à son numéro téléphone. Telegram permet de créer des groupes avec ses contacts et aussi créer des canaux privés pour des partages. Lancée en 2013 par des Russes, Telegram est devenu populaire lorsque WhatsApp a mis à jour sa politique de confidentialité. Cette application dite sécurisée offre même une messagerie cryptée utilisée par des terroristes, des pirates et autres trafiquants pour rester hors des radars. L'un des dangers de Télégramme, c'est qu'on peut pister, voir contacter des personnes même si ces dernières ne font pas partie de vos contacts. La raison : beaucoup d'utilisateurs laissent leur GPS allumé qui permet de tracer un utilisateur. On peut aussi voir quels sont les groupes (dont les groupes pornographiques) et les utilisateurs qui sont dans les environs. Telegram est devenue une alternative à WhatsApp avec plus de 500 millions d'utilisateurs, dont 150 millions uniquement début.

RS 1 Million d'amende et dix ans de prison

Toute personne reconnue coupable d'avoir partagé des photos intimes sans le consentement de la personne commet un délit sous l'Information and Communication Technologies (ICT) Act. Elle est passible d'une amende allant jusqu'à Rs 1 000 000 ainsi qu'une peine d'emprisonnement maximale de dix ans.

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