Mali: « Les victimes parlent, la Commission vérité doit agir »

La Commission vérité justice et réconciliation (CVJR) a organisé samedi 3 avril à Bamako sa troisième audience publique, sur le thème des « disparitions forcées ». Quatorze victimes se sont exprimées sur onze incidents, datant pour le plus ancien de 1962 et pour le plus récent de 2020. Mais les victimes attendent des réponses, et la CVJR n'en apporte toujours pas.

Le tout premier témoignage a été une plongée historique, dans les jeunes années du Mali indépendant, pour la Commission vérité justice et réconciliation (CVJR) réunie pour sa troisième audience publique le 3 avril dernier. Le sort réservé à Fily Dabo Sissoko, Hamadoun Dicko, opposants politiques au premier président malien Modibo Keïta, et à Kassoum Touré, influent commerçant, ont été racontés par leurs enfants. Des décennies après, la recherche de la vérité les préoccupe toujours ainsi que de nombreux Maliens, sur les trois condamnations à mort prononcées le 1er octobre 1962 par un 'tribunal populaire' de Bamako dans le procès de 91 personnes accusées de « complot » et de « menées antinationales » pour avoir participé à des manifestations contre la création du franc malien.

« Nous parlons au nom de ces centaines de familles vilipendées, humiliées » a lancé Oumar Hamadoun Dicko. Pour le porte-parole du groupe de victimes, c'est une histoire sur laquelle les Maliens sont frappés d'amnésie générale. Le 20 juillet 1962, une manifestation violente de commerçants éclate à Bamako pour réclamer la libération de Kassoum Touré, leur leader détenu par les forces de l'ordre. Soupçonnés d'être les instigateurs de ce mouvement, Fily Dabo Sissoko et Hamadoun Dicko sont arrêtés par des militaires quelques heures après devant leur famille. « Ils ont tout cassé chez nous. Ils nous ont fait sortir de nos chambres à coup de crosses et arrêté mon père, que nous n'avons plus jamais revu » se souvient Oumar, le fils d'Hamadoun Dicko.

Les deux opposants politiques et le commerçant sont jugés sans l'assistance d'un avocat, affirment les témoins devant la CVJR, et condamnés à une peine de mort, commuée plus tard en travaux forcés à perpétuité. Pour purger leur sentence, ils sont envoyés à Kidal dans un des bagnes les plus austères du pays. Ils y meurent deux ans plus tard, en 1964. Autour des décès, le flou règne. Le gouvernement d'alors informe que les prisonniers sont morts à la suite d'une attaque perpétrée par un groupe rebelle armé, dans le désert, au cours d'un transfert. Une version réfutée par les fils de ces personnalités, qui trouvent « pratique que seuls les prisonniers soient tués » alors qu'ils étaient accompagnés de soldats. Ce serait, en réalité, un peloton d'exécution qui a fusillé leurs pères.

Et aujourd'hui, 57 ans après, ils réclament la vérité et des réponses.

Six cas de disparitions imputées à l'armée

Comme lors des deux précédentes audiences publiques de la CVJR, organisées le 5 décembre 2020 et le 8 décembre 2019, les attentes des victimes sont les mêmes : elles veulent des réponses, le plus souvent à des questions qui s'adressent à des autorités. Sur les onze incidents au programme de cette audience, six portaient sur des cas de disparitions imputées à l'armée malienne.

Pourquoi une armée censée protéger les populations commet de tels actes ? s'est demandé Ousmane Macinanke, qui n'a plus de nouvelles de son père, embarqué par des militaires en 2013 à Kona, près de Mopti, dans le centre du pays. « Il était le pilier de la famille, nous ne savons rien de ce qui lui est arrivé, ni pourquoi lui. Qu'ils nous disent s'il est vivant ou mort, et si c'est le cas, que l'on nous montre sa tombe pour enfin faire notre deuil » réclame ce bijoutier de 41 ans, qui n'a pas pu contenir ses larmes lors de son récit. En évoquant, ces abus, les victimes ont rouvert des blessures vieilles parfois de plus de cinquante ans. « Ces audiences ne visent pas à remuer le couteau dans le plaie, mais plutôt à permettre aux familles de partager leur douleur avec l'ensemble du peuple malien » a toutefois tenu à rappeler le président de la CVJR.

Il ne lui reste plus que l'espoir, à Fatoumata Traoré. Celui, dit-elle lorsque vient son tour de témoigner, de retrouver son mari en vie et de fonder avec leur fille née trois jours après son enlèvement, une famille. En 2015, alors qu'elle n'est âgée que de 16 ans, son mari et cinq autres hommes ont été enlevés par des éléments du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), un groupe armé signataire de l'accord pour la paix de 2015. Devant l'absence de nouvelles, les épouses se sont remariées.

Toutes, sauf Fatoumata Traoré, qui garde espoir. Pourtant ses recherches se sont avérées infructueuses, et toutes les questions posées sont restées sans réponse. Elle survit aujourd'hui en vendant de la nourriture. A l'issue de son témoignage, elle sollicite de l'aide afin qu'elle et sa fille puissent mener une vie décente et exhorte la CVJR pour que « tout soit mis en œuvre » pour retrouver son mari. « Nous la remercions, nous avons noté ses voeux, ses recommandations, ses messages. Nous allons en rendre compte », lui répond, sur un ton indirect et formel, le président de la Commission.

« Je souhaite que la CVJR se batte »

Ces audiences, limitées en nombre de témoignages et espacées dans le temps, ont pour certains témoins un goût de trop peu.

Bassirou Camara, un des frères ainés d'Abdoul Karim Camara, leader estudiantin mort sous la torture des forces de l'ordre - des policiers ou des militaires, selon les témoignages - en 1980 et dont la tombe n'a jamais été indiquée à sa famille, a apostrophé le président de la CVJR : « Les victimes parlent, point. Il ne faut pas que ce soit une catharsis, cela ne doit pas se limiter à cela. Si je viens ici, pour dire je pardonne, c'est parce que je n'ai pas d'autres alternatives, il n'y a pas de confrontation avec les bourreaux. Je souhaite que la CVJR se batte pour nous dire où se trouve la tombe de notre frère. Le crédo doit être les victimes parlent, la CVJR agit » a exigé le sexagénaire, professeur d'université. La « CVJR n'a pas de mandat judiciaire et ne saurait donc procéder à des confrontations » a répondu le président de la commission Ousmane Oumarou Sidibé, assurant que « tout sera dans le rapport final ».

« Nous soutenons et apprécions la démarche, mais le Mali est un pays de rapports et d'avis qui dorment profondément. J'espère que votre travail ne sera pas vain » a rétorqué Camara, avant de conclure « si nous ne faisons rien contre l'injustice, le Mali ne sera rien du tout ».

La CVJR doit encore tenir trois audiences publiques avant la fin de son mandat en décembre 2021.

Plus de: JusticeInfo.net

à lire

AllAfrica publie environ 800 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.

X