Maroc: L'inspection pédagogique au Maroc - Professionnalisme, enjeux et défis

Un secteur d'activité quel qu'il soit a toujours besoin d'un système de régulation, de suivi, d'évaluation, d'orientation, de mise à niveau... tant pour assurer son bon fonctionnement que pour lui garantir une évolution perpétuelle. Qu'il s'agisse d'un service public ou privé partout dans le monde, il est communément admis de prévoir un organisme ou une instance officielle ou déléguée chargée principalement de mener une action de guidage et d'orientation, de mesure des performances et des exploits afin de pouvoir prendre les mesures qui s'imposent. Audit, inspection, supervision, contrôle ou autres sont des termes qualifiant les différentes opérations que l'on pourrait présager à cet égard et qui diffèrent entre elles en fonction de leur cadre, nature, but ou de leurs procédés.

Au Maroc, et outre la Cour des comptes dont l'action s'étend sur des secteurs divers et concerne des domaines d'activités épars, l'organigramme de chaque ministère doit généralement comporter, en plus d'un secrétariat général, une inspection générale dont la mission vise a priori une forme d'audit interne chaque fois que le besoin se fait sentir.

Le ministère de l'Education nationale, de par l'étendue du secteur qu'il dirige, le volume de ses ressources humaines, la nature de son action, les diverses opérations qu'il est censé mener, a fait l'exception dans ce cadre, depuis quelque temps, en abritant deux inspections générales: une pour les affaires administratives et l'autre pour ce qui est des affaires pédagogiques. Sur le plan de la terminologie et de par les fonctions de vérification, de contrôle et d'examen qui lui sont plus accolées, le mot "inspection" ne plaît pas toujours à tout le monde. Au lieu du terme inspecteur, on préfère utiliser celui d'encadreur, de superviseur, d'assistant, d'orientateur, de conseiller... Loin de s'arrêter sur des comportements ou attitudes des uns et des autres qui pourraient effectivement nuire parfois au corps inspectoral voire lui porter préjudice, l'appellation en ellemême est contestée même si cette fonction se pratique en bonne et due forme et dans les règles de l'art comme on dit.

Paradoxalement à cet état des lieux, il est constaté que le métier d'inspecteur dans le domaine éducatif et pédagogique semble être une profession tellement demandée, désirée et convoitée, par presque tout le corps enseignant au moment où le statut d'inspecteur, son rôle, son action et ses interventions demeurent récusés, repoussés voire contestés. Il s'agit là d'une représentation souvent culturelle et d'une position professionnelle irrationnelle réfutant inconsciemment le fait d'être évalué ou soumis au jugement d'un autre. Autrement dit, on préfère et on aime bien plus inspecter que d'être inspecté, bien plus juger que d'être jugé. Un vrai problème sociétal et une forme d'esprit récalcitrante chez beaucoup de monde et qui ne concernent pas que le domaine de l'éducation malheureusement. Le sentiment d'être jugé, de pouvoir rendre les comptes à un moment donné est le dernier souci à considérer dans une société dont le mérite véritable et la culture de méritocratie ne constituent pas toujours le bon tremplin pour l'ascension sociale et professionnelle.

Pour ce qui est, exclusivement, du suivi de l'action enseignante et la mesure des performances des enseignants, il importe de préciser, de prime abord, qu'une simple observation des systèmes éducatifs dans le monde permet de constater l'existence de formes diverses d'évaluation des enseignants notamment dans les pays anglo-saxons où le profil d'inspecteur n'y figure pas pour autant avec la même envergure.

D'autres formes d'évaluation du rendement diverses sont, par ailleurs, adoptées pour une unique raison/fin, à savoir: La capacité de porter un jugement impartial et crédible sur l'efficacité de l'action enseignante et à travers elle sur la performance de tout un système éducatif et pouvoir le cas échéant recourir, sans atermoiement, aux décisions qui paraissent justes et indispensables. Calquée sur le modèle français mais sans vouloir pratiquement l'adopter entièrement, l'inspection pédagogique au Maroc obéit à une structure officielle et formelle dont se mêlent le pédagogique, l'administratif, l'institutionnel, sans jamais oser permettre à ce corps du ministère de l'Education nationale de jouer amplement des rôles plus ambitieux, plus décisifs et plus audacieux par rapport à ce qui se fait depuis belle lurette.

Est-il nécessaire de rappeler dans cette perspective que, dans le contexte marocain, le système éducatif est formé d'un triangle professionnel dont les trois cotés constituent respectivement le corps inspectoral (inspecteurs pédagogiques, de planification, d'orientation et des affaires financières et administratives), l'administration (centrale, académique/régionale, provinciale, locale) et les exécutants (enseignants, conseillers d'orientation et de planification, intendants, surveillants, administrateurs et agents d'administration... ) et dont les rapports entre les différentes entités ne cessent jamais de s'entrelacer et s'enchevêtrer voire engendrer des conflits professionnels qui nécessitent souvent des interventions urgentes pour les régler et atténuer leur impact.

Pour ce qui est du corps inspectoral et depuis toujours, on n'a jamais cessé d'évoquer une autonomie inconditionnelle notamment vis-à-vis de l'administration dont pourrait bénéficier l'inspecteur afin de pouvoir s'acquitter amplement de ses fonctions et jouer pleinement les rôles qui lui sont destinés. Une autonomie est donc indispensable sur le plan infrastructurel, hiérarchique, organisationnel, financier, logistique et notamment pédagogique... lui permettant d'oeuvrer selon un plan d'action préétabli et une vision claire. Entre exécutants et appareil chargé exclusivement de garantir les meilleures conditions et circonstances d'une parfaite exécution (Administration), le corps inspectoral lui incombe particulièrement de s'assurer de l'exécution effective de la politique éducative tout d'abord puis le suivi, l'évaluation et la promotion de cette exécution par la suite. Il est évident, d'ailleurs, de constater quelquefois qu'une certaine carence dans l'exécution est due à une déficience/défaillance institutionnelle/formelle (formation des enseignants, méthodes, manuels, moyens, temps scolaire, forme d'évaluation... ) plus qu'elle est liée au personnel exécutant lui-même. Le fait de mettre l'inspecteur, dans cette perspective, à la merci d'un rouage administratif ou d'une certaine instance administrative dont il est soumis hiérarchiquement, bon gré mal gré, le prive sans doute d'une marge d'initiative fondamentale et d'une liberté d'agir indispensable.

En plus de l'inspection générale qui doit coiffer l'action du corps inspectoral au niveau national (en élaborant une véritable stratégie citoyenne, en prévoyant des projets réalistes et réalisables, en menant des actions concrètes et productives, en rédigeant des rapports annuels, en évaluant le rendement des inspecteurs et la résolution éventuelle de leurs litiges), il importe de songer à la création - au niveau régional ou académique - d'une instance d'inspection régionale constituant le maillon qui manque entre inspection générale et inspecteurs sur le terrain afin de permettre davantage de concertations à la fois horizontales et verticales.

D'aucuns diraient que les conseils de coordination sur le plan central, régional et provincial sont bel et bien là depuis des années et font en sorte d'assurer une telle coordination, ce qui est partiellement vrai. Il ne faut aucunement omettre cependant qu'une telle forme de travail s'oriente de plus en plus vers des formalités organisationnelles et des actions occasionnelles ne pouvant pas souvent se débarrasser/se libérer consciemment ou inconsciemment des interventions et recommandations d'une administration soucieuse de toujours chapeauter, encadrer et orienter l'action d'inspection à partir de sa propre vision de gestion et selon ses exigences.

L'hésitation des instances décisives dans le domaine de l'éducation nationale, pour ne jamais parler d'intentions implicites, au lieu de renforcer le statut de l'inspecteur par une formation solide, une législation claire, une indépendance indispensable, des prérogatives affûtées et un climat logistique, matériel et moral encourageant, ne font indirectement ou inconsciemment que désorienter ses priorités et réduire l'impact de son intervention en minimisant différemment et progressivement son acte et son influence. Quand on songe par exemple aux notes ministérielles - quasiment morte - nées - du "professeur accompagnant" ou "professeur encadrant" que l'on voulait créer à un moment donné sans que cette opération ne voie le jour officiellement, on a le plein droit de s'interroger sur la finalité inexprimée de telles actions puisqu'il existe déjà et depuis fort longtemps une instance principalement chargée d'encadrement et de contrôle que l'on doit appuyer certes mais aussi renforcer et conserver. Est-il nécessaire néanmoins de préciser que les deux concepts: "Encadrement" et "Contrôle" très intimement accolés à la mission primordiale de l'inspecteur méritent rapidement une explicitation largement fine. Des opérations ayant comme but l'encadrement, la formation, l'orientation mettent l'inspecteur dans des situations professionnelles directes et des discussions franches autour des préoccupations éducatives, didactiques ou pédagogiques précises avec les enseignants. Une telle dimension d'interaction, incontestablement humaine, est susceptible de faire émerger un discours et des échanges mêlés d'émotions multiples caractérisés par davantage de compréhension mutuelle, d'affinités professionnelles, de sympathie, d'empathie ... qui n'échappent pas à l'observation. Par contre, une scène de contrôle et d'inspection dans une salle de classe en pleine situation éducative est davantage orientée vers la mesure d'un rendement professionnel à un moment précis, dans un lieu déterminé et dans une situation donnée et un contexte bien déterminé.

C'est une action d'évaluation encadrée par les exigences d'une législation scolaire, d'une pratique socio-pédagogique définie, d'une échelle de notation sur 20 (en cas d'une inspection). Dans cette perspective, l'objectivité est ainsi de mise et la crédibilité de la mesure l'emporte sur la dimension humaine. L'inspecteur se trouve dans l'obligation de mener une action professionnelle avec tant d'impartialité et d'équité mais certainement avec une très bonne humeur, un respect inconditionnel, un discours serein et un sens de responsabilité. Il est clair pourtant que ce double "Je" (Le "Je" encadreur et le "Je" inspecteur) met celui-ci dans des situations délicates car cela l'incite à changer fréquemment de casquette afin de pouvoir jongler entre l'humanisme de l'encadrement et la rigueur/loyauté de la mesure et l'objectivité de l'évaluation étant donné que cette opération lui impose toujours de sonder sa sérénité, jauger sa crédibilité, vérifier son intégrité et agir avec tant d'impartialité. Autrement dit, vouloir toujours plaire à l'enseignant même en étant en cas d'imperfection ou d'insouciance est synonyme d'une iniquité aberrante et d'une injustice flagrante vis-à-vis d'un apprenant innocent et complètement démuni dont le droit de profiter d'un enseignement rationnel, adéquat et concluant doit rester absolument sacré.

Par ailleurs, pour qu'une inspection demeure efficace et efficiente, pour qu'elle soit tant humanisée qu'objective, pour qu'elle englobe en même temps l'encadrement et l'évaluation, il faut qu'elle se rationalisme davantage et se transforme en une supervision prônant plus de coopération que de contrôle, plus de démocratie que d'autorité, plus de co-évaluation que d'évaluation et plus d'originalité que de conformisme. En vue de ne pas empoisonner davantage les rapports professionnels entre inspecteurs et enseignants, une telle conception exige bien évidemment une formation plus affinée des uns et des autres, un changement de mentalité chez les différents acteurs et surtout une législation de référence transcendant largement les simples notes ministérielles déjà existantes. Inspecteurs, gestionnaires et enseignants doivent tous se référer à la même lecture des textes législatifs régissant cette relation professionnelle (arrêté, décrit, circulaire ou autre), à une procédure administrative susceptible de clarifier les limites, les engagements et les procédures de revendication et à une déontologie éducative et pédagogique précisant les droits et les devoirs des uns et des autres. En cas de situation litigieuse, il est nécessaire de pouvoir recourir à une instance d'arbitrage au niveau provincial ou régional qui tranchera irrémédiablement sur le litige en question et dont le verdict doit être ferme, définitif et indiscutable étant donné que le fonctionnement des conseils disciplinaires actuels demeure inapproprié, désuet et parfois même subjectif eu égard aux interventions de plusieurs parties.

C'est dans cette option d'ailleurs que le rapport d'inspection - en tant que document reconnu officiellement, administrativement, pédagogiquement - trouve sa légitimité, son poids et sa valeur. Il va sans dire que le bien-fondé d'une inspection pédagogique qui se veut globale, objective, rationnelle, équitable... repose inconditionnellement sur: - Une observation affûtée de l'établissement dans sa globalité, de la salle de classe et ses constituants, des apprenants et leur disposition, des différents documents pédagogiques exigés, du profil professionnel de l'enseignant, de l'interaction au sein de la classe, de la progression méthodologique, des prestations orales des apprenants, de leurs productions écrites, du suivi régulier des réalisations par l'enseignant, du rendement de l'activité entreprise... Une observation qui scrute les aspects positifs à maintenir et à renforcer et le côté non satisfaisant qu'il faut remédier. Une telle amplitude de l'observation exige inéluctablement un certain temps d'où la nécessité d'éviter toute précipitation, de la part de l'inspecteur, qui ne ferait que nuire à l'appréciation et fausser toute estimation. - Un entretien, une entrevue, une conversation par la suite sont indispensables. Il s'agit là d'un moment crucial de communication entre un évaluateur et un évalué qui doit se dérouler sereinement, calmement, franchement et directement. Le fait de donner au préalable la parole à l'enseignant pour qu'il puisse s'autoévaluer ne serait que bénéfique.

En partant des éléments recueillis, on opte pour la communication des remarques les plus déterminantes, les plus pertinentes, les plus fréquentes et les plus récurrentes. Pour chacune d'elle, il importe de prévoir et argumenter une alternative rationnelle, réaliste, réalisable, adaptée à la situation et au profil de l'enseignant à qui on a affaire dans l'attente de recevoir un rapport restructurant l'essentiel. - Une rédaction d'un rapport qui reste le moyen palpable qui immortalise une scène, informe sur un déroulement et communique un état des lieux. Le compte rendu d'une inspection ou le bulletin d'une visite ordinaire qu'un inspecteur tâche de rédiger après une visite constitue un témoignage, une description et une pièce à conviction à toute fin utile. Pour qu'il puisse cerner une situation éducative, analyser des interactions, constituer une synthèse et suggérer des propositions, un rapport d'inspection doit se baser certes sur une grille pour la collecte des données mais sans jamais être réduit en une simple grille quasiment abstraite car une grille d'observation reste certes un moyen efficace pour recueillir des informations diverses pouvant servir lors de la rédaction d'un rapport et pas plus (d'ailleurs, on note diverses positions des inspecteurs dans ce sens qui demeurent plus au moins partagées et qui méritent un débat profond et responsable).

Le fait de consacrer suffisamment de temps à l'observation, à l'entretien et à la rédaction du rapport contribue énormément à l'autoformation didactique et linguistique de l'inspecteur lui-même. Ce dernier se trouve souvent contraint de concevoir les scènes pédagogiques les plus appropriées et les démarches méthodologiques les plus payantes qu'il doit proposer pour transcender une pratique qu'il juge inopérante tout en évoquant le principe selon lequel la justesse d'une proposition doit inéluctablement se fonder sur la pertinence d'une observation.

Ainsi, une réflexion intellectuelle, cognitive, linguistique et méthodologique paraît évidente et une recherche documentaire s'avère donc indispensable faute de quoi l'inspecteur ne ferait que sombrer- au fil du temps - dans la redondance, la monotonie, la désuétude et l'inefficacité.

Pour conclure, il importe de souligner que le modèle marocain en matière d'inspection pédagogique exige sans atermoiement une intervention sereine mais efficiente pour le redéfinir, le réorienter et le revaloriser en songeant notamment à :

- Clarifier les rôles et la nature des rapports qui doivent exister entre "administration" et "corps inspectoral",

- Renforcer l'autonomie et l'indépendance de l'inspecteur par la création d'une instance d'inspection régionale,

- Instaurer une spécialisation dans les fonctions au primaire pour plus de performance dans l'action,

- Opérer des formations initiales et continues très solides tant sur le plan linguistique que disciplinaire,

- Prévoir et favoriser davantage d'échanges et de partage horizontalement et verticalement entre inspecteurs,

- Unifier la culture du corps inspectoral en cultivant davantage une déontologie sur la dimension de supervision,

- Actualiser régulièrement les connaissances en matière de législation scolaire, de gestion financière et de TICE,

- Encourager les initiatives pédagogiques inédites et prometteuses en matière de méthodes et approches d'enseignement,

- Accorder aux conseils d'enseignants la liberté du choix des manuels scolaires pour bien exceller dans l'enseignement,

- Valoriser annuellement et officiellement les exploits didactiques les plus marquants et apprécier les meilleures expériences,

- Etablir annuellement des évaluations des établissements scolaires (audit éducatif) pour mesurer le rendement et inciter à plus d'engagement.

Inspecteur de l'enseignement primaire

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