Madagascar: Lu pour vous - Escale en apartheid

Dans sa chronique d'aujourd'hui, Tom Andriamanoro présente différemment les textes qu'il publie. En commençant par un extrait sur l'Afrique du Sud des années de l'apartheid, tiré du livre de Jean-Marc Simon, « Secrets d'Afrique, le témoignage d'un ambassadeur ». On lit aussi dans cette livraison une interview du chanteur et grand voyageur Antoine, qui vante les beautés de la Grande île, sa terre natale. Et en cette période de grave crise sanitaire mondiale, il revient brièvement sur les grandes pandémies transmises par l'Histoire.

(Extrait du livre Secrets d'Afrique, le témoignage d'un ambassadeur, de Jean-Marc Simon)

Lorsqu'en mars 1986, je rejoins à Paris le cabinet de Jean-Bernard Raimond, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de cohabitation, deux grands dossiers m'attendent, celui du conflit tchadien et celui de l'évolution de l'Afrique du Sud avec lequel je suis, à l'époque, moins familier.

Le régime d'apartheid est arrivé à un point de rupture. La répression, avec les débordements et les exactions qui en résultent, paraît être la réponse choisie, dans une sorte de fuite en avant, par la puissante minorité blanche, face à la montée des revendications de la majorité noire dont la situation est devenue insupportable.

Les associations de défense des droits de l'homme, dans le pays mais également en Afrique et dans le monde, mènent une campagne dont l'audience augmente de jour en jour.

Une révolte sanglante des populations opprimées paraît inéluctable, avec son corollaire qui verrait les Blancs pourchassés et voués à l'exil ou au massacre. Certains d'entre eux ont déjà choisi le départ vers l'Australie ou l'Amérique du Sud.

La France n'est pas indifférente à ce qui peut advenir en Afrique du Sud. Doit-on sauver les Blancs dont la situation n'est pas sans rappeler celle des Pieds-noirs d'Algérie, ou doit-on au nom des droits de l'homme, de la repentance coloniale, ou de la simple justice, ne se préoccuper que des Noirs ? Le débat existe dans la société française, avec des passions qui s'expriment en fonction de l'idéologie que l'on professe. En 1986, un objectif est cependant devenu capital pour tous : la libération de Nelson Mandela, figure mythique de la lutte contre l'apartheid, interné depuis près d'un quart de siècle à la prison de haute sécurité de Robben Island, au large du Cap.

Dans ce débat, le président de la République observe, quant à lui, une démarche prudente. Il ne se presse pas de recevoir les lettres de créance du nouvel ambassadeur d'Afrique du Sud, mais n'a pas non plus refusé de donner l'agrément à sa nomination. Il m'a été donné de participer à un déjeuner très discret, organisé dans le parc de l'hôtel Matignon, lors du passage à Paris du chef Buthelezi. Le fondateur du parti Inkhata, qui s'appuie sur l'importante ethnie zouloue, se situe à mi-chemin entre les partisans de l'apartheid et ceux qui la combattent. Pierre Mesmer et Jacques Foccart participent à ce déjeuner présidé par Michel Roussin. L'exploration de ce qui ressemblait alors à une troisième voie entre les extrémismes, noir et blanc, méritait peut-être d'être tentée, mais elle sera sans suite, comme le sont souvent les solutions médianes qui arrivent trop tard.

Un évènement va influencer le cours des choses. En octobre 1986, un jeune coopérant français, Pierre André Albertini, est arrêté dans le bantoustan du Ciskei, accusé d'avoir transporté des armes de guerre destinées à l'ANC, et abrité chez lui des militants recherchés pour terrorisme. Albertini est un jeune intellectuel engagé, proche du Parti communiste français dont les parents sont des membres influents. Les démarches diplomatiques classiques sont entreprises, mais elles ne mènent nulle part, puisque le dialogue avec Pretoria est insignifiant.

Après avoir été quelque peu malmené par ses geôliers, il finit par reconnaître les faits qui lui sont reprochés. Exerçant sur lui un véritable chantage, l'attorney général Jurgens lui promet une libération rapide s'il accepte de dire à la barre tout ce qu'il sait de l'activité de ses codétenus. C'est mal apprécier l'engagement de ce jeune homme qui jamais n'acceptera de trahir ses amis et la cause pour laquelle il s'est battu. Dans le prétoire il confirme son refus de porter quelque accusation que ce soit contre ses camarades. Furieux de l'échec de la manœuvre, le procureur obtient du juge que Pierre André Albertini soit condamné « pour l'exemple » à quatre ans de prison ferme.

Dès le début de l'année 1987, une campagne de soutien est orchestrée en France. Quels que soient les reproches que l'on puisse faire à Pierre-André Albertini, en France on n'aime pas qu'un de nos ressortissants fasse à l'étranger l'objet de poursuites pour des motifs politiques. La mobilisation est donc forte, et je me fais moi même une obligation de le sortir de là. Les journaux parisiens Libération, L'Humanité, Le Quotidien de Paris ainsi que la presse régionale prennent fait et cause pour notre coopérant. Une souscription est organisée, des milliers de pétitions adressées au ministre parviennent au Quai d'Orsay. Des militants anti-apartheid tentent d'arracher les grilles de l'ambassade d'Afrique du Sud à Paris. Des délégations demandent à voir le ministre, qui les renvoie généralement vers moi. Je reçois ainsi les Jeunesses communistes, Amnesty International, Michel Gremmetz, membre de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée Nationale. Je rencontre aussi les avocats et naturellement, je reçois à plusieurs reprises les parents et la sœur de Pierre-André.

Tous me tiennent le même langage : l'Afrique du Sud est un État criminel. La France doit réagir, elle doit le condamner et rompre les relations diplomatiques avec lui. Je m'efforce d'expliquer, aux militants tout particulièrement, que l'emploi de la manière forte n'est pas assurément le moyen le plus rapide d'obtenir la libération du jeune Albertini. Ma conviction est que, sans la restauration d'un certain climat de confiance, il ne serait guère possible de faire fléchir Pretoria.

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