Afrique: Roman - «mémoires de cajou» de Abdou Latif Ndiaye : Les tribulations d'un Sénégalais dans la jungle capitaliste américaine

11 Avril 2021

Les amoureux des belles lettres et de la volupté charnelle vont être bien servis à la lecture des «Mémoires de cajou» de Abdou Latif Ndiaye. Ce roman, paru fin 2020, met en prose de manière pittoresque l'histoire d'un Sénégalais qui fuit son pays pour évoluer dans la logique américaine. Il s'y refait entre chaleurs féminines, avatar spirituel, société accumulatrice et monde en phase de déshumanisation.

Paru en septembre dernier, le roman «Mémoires de cajou» est d'un exquis charme littéraire. L'auteur, Abdou Latif Ndiaye, y étale du grand art. Il lace magistralement un audacieux ton lascif au fil regrettable d'un monde détourné de son sens humain. Dans le style, on croirait lire Gérard de Villiers. Dans le récit, le héros du livre, El Bachir Sow, n'a à envié Son Altesse Sérénissime le prince Malko Linge que son fol entrain suicidaire. Sinon, leur attrait pour Vénus et leur capacité à se fondre dans le milieu sont malicieusement similaires.

Ce roman de 369 pages, édité par les maisons Papyrus Afrique et Sakofa & Gurli, raconte un instituteur «sunugaléen» qui se réfugie aux Etats-Unis pour y entamer une nouvelle identité. Il fuyait son pays, au début des années 1980, après son implication dans une affaire de multiplication de fausses monnaies. Une bonne partie de son butin sera d'ailleurs volée dès ses premières heures au pays de l'Oncle Sam, en plus de tous ses papiers réguliers. Ce sera le prodrome d'une série d'aventures et de mésaventures, de fortune et d'infortunes ahurissantes déroulée sur plus de vingt ans. La trame du roman est justement construite sur le processus et la réussite de la sociabilisation américaine d'El Bachir. Une sociabilisation à laquelle il arrive non sans peines et péripéties autant drôles que renversantes.

Sans le sou, notre héros est hébergé par des compatriotes et commence par la vente à la sauvette de tocs. Une petite affaire qui rapporte, à côté de la vente de sa semence à la banque de sperme de New York, à 65 dollars la giclée. Le bonhomme se fond de mieux en mieux dans cet univers capitaliste et super consommateur. Sa curieuse vente de sperme lui vaudra par ailleurs trois filles de mères différentes qu'il rencontrera furtivement à Harlem des années plus tard, après son mariage. Une union avec Tilli, sa professeure à l'université quand il reprenait ses études. Il l'épouse presqu'au pied levé après l'annonce de sa grossesse, au bout de libres galipettes incontrôlées. C'était sa seconde union, après celle avec Mia, la sulfureuse artiste qui lui avait offert le gîte et lui permettait d'assouvir de séduisants fantasmes. Mia aura également permis à El Bachir d'avoir les papiers américains, avant de disparaître sans crier gare pour réapparaître des lustres après et être l'amie de la famille.

Dans sa vie américaine, El Béchir mènera le parfait train de vie d'un ceddo qui ne se fait religion que les jouissances. Il est détaché de la pratique religieuse sans vraiment renier sa foi musulmane et est foncièrement pécheur tout en assumant ses perversions. Il couche par-ci par-là en ne rechignant sur aucune expérience nouvelle. Il ose des questions sur des Décisions divines, «relit» le coran, ouvre sa porte et sa compréhension aux tabous et aux disciples de Jéhovah, en plus d'avoir un certain penchant pour l'eau de feu et l'herbe. Il n'hésite ainsi pas à partager le lit de sa «mère adoptive» et commet l'imprudence d'engrosser l'épouse effondrée de son meilleur ami et bienfaiteur circonstanciel, Kara Ouédraogo. El Béchir subira aussi une vasectomie pour faire bonne figure, après ses deux enfants légitimes, Yama et Malick.

Une infertilisation qui s'avère inefficace, puisqu'il va faire un enfant à Jeanne d'Arc Diop. Cette dernière est une métisse sénégalo-rwandaise qui sera le symbole de sa nostalgie de la chaleur et des artifices de son pays natal. Un pays où il laisse un père honni et une mère chérie dont il a grandement amélioré le niveau de vie jadis précaire. En effet, El Bachir gagnera un statut de bourgeois avec son travail de traducteur-interprète au Département d'Etat américain où il excella. Il fait ensuite venir Mbayang, son ancienne amante du pays devenue voilée et très pieuse. Il la laissera le diriger pour sa première prière effectuée après près de 25 ans. Il l'avait par ailleurs aussi engrossée au Sunugaal avant de la faire avorter, et nourrit encore des envies pour elle. C'est en zyeutant Mbayang sous la douche qu'il provoquera l'accident qui cause un long coma à sa femme, Tilli. C'est à sa sortie de l'hôpital, amnésique des faits de l'année écoulée et le bébé de Jeanne d'Arc Diop dans les bras qu'on qualifiera «d'enfant abandonné», que l'auteur clôt le livre. Il laisse ainsi le lecteur sur la faim et dans l'espoir d'une suite.

Chef-d'œuvre

«Mémoires de cajou» est d'ailleurs la suite du premier roman de Abdou Latif Ndiaye, «Le Doubleur». Ce chef-d'œuvre avait gagné le prix Ousmane Socé Diop de l'Assemblée nationale sénégalaise en 2008. Pour ce deuxième roman tiré encore de son expérience, Abdou Latif Ndiaye traite des épreuves d'un Sénégalais dans la jungle capitaliste américaine. Des tribulations qui l'obligent à des incarnations identitaires, telle la noix de cajou grillée dont l'Amérique ne connaît que la forme arachidière et presque rien de son origine incorporée à l'acajou. D'où le titre du roman. L'auteur fait également un subtil procès aux réalités en Afrique et en Occident. L'une pour s'accaparer la nationalité de la superstition et l'autre la légitimité de la science. Des conditions qui portent chez l'une un sacré coup à la raison pour le développement, et chez l'autre à l'humanisme par une boulimie capitalisme.

Une certitude qu'Abdou Latif Ndiaye tente justement de déconstruire avec le récit de la réalisation de son rêve américain au terme de sacrifices dénués de bondieuseries. Il questionne aussi certaines vérités coraniques, appelant à une pratique sensée de la Parole divine. Le tic du traducteur-interprète et la formation d'instituteur se sont aussi bien manifestés dans les lignes. Le livre est un bon puits de vocabulaire (expliqué) d'expressions et de mots français comme anglais, en plus de certaines observations pour comprendre la société et les mégapoles américains. L'auteur ponctue souvent son récit d'un ton abrupt et parfois d'injures assez abjectes. Il a également profité du bouquin pour dire sa perception dépitée des gouvernances dictatoriales de présidents africains de cette époque. Et sans donc une seule fois citer de date, Abdou Latif Ndiaye nous entretient prosaïquement de la «misère guinéenne à cause de Ahmed Sékou Touré», de la tonitruante présidence de la Haute-Volta puis du Burkina Faso, des extravagances de l'Authenticité (surnom qu'il donne à Mobutu), des événements maures en Sénégal de 1989, des beautés et des grossièretés de la démocratie, etc.

Leçons de vie

C'est en somme un bon exposé de leçons de vie et de culture générale que nous devions pourtant avoir lu de sitôt. Abdou Latif Ndiaye signifie, en effet, dans la préface qui donne le la, qu'il a voulu «laisser, outre (ses) sous, des mots, des bons mots, à (ses) enfants pour qu'ils puissent enfin m'écouter quand (sa) bouche sera, à jamais, cousue». Mais le nègre qu'il avait sollicité avec le serment de ne pas publier ces mémoires passent outre la promesse. Une trahison qui vaut un procès contre l'auteur, dit-il lui-même dans la postface, intentée par le Département d'Etat pour violation de secrets professionnels. Au moment de l'édition des «Mémoires de cajou», il comparaissait devant les jurés pour «faire valoir que parler à un nègre, c'est parler à un fantôme». Même s'il a reçu de ce «fantôme» blanc assez de dédommagements pour inscrire ses deux enfants dans l'université la plus chère du monde, avec l'aide d'un «avocat-mercenaire et maître chanteur interposé». Sacré auteur !

Plus de: Le Soleil

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