Sénégal: Exposition-hommage à Abdoulaye Ndiaye Thiossane - Plus d'un demi-siècle de création artistique

11 Avril 2021

Artiste protéiforme, Abdoulaye Ndiaye Thiossane constitue, à lui seul, un pan entier de l'histoire culturelle nationale. Peintre, chanteur et dramaturge, il a accompagné la dynamique culturelle sénégalaise depuis les années 1950. L'Institut français de Dakar lui rend hommage à travers une exposition replongeant dans ses dessins d'affiches de cinéma entre 1949 et 2000. Passionné du septième art, Ablaye Ndiaye y a consacré plusieurs centaines de dessins aussi fascinants les uns les autres.

Des cheveux blancs sous l'effet irréversible de la canitie, un visage traversé par des rides, une voix quelques fois inaudible, marche chancelante... Le temps a certes laissé sa trace sur le physique d'Abdoulaye Ndiaye Thiossane, mais n'aura rien enlevé à son regard pétillant d'homme passionné. À sa ferveur d'artiste dont le titre «Talène lampe yi» fut l'hymne du premier Festival mondial des arts nègres, grand banquet des civilisations noires. Ce temps, grand ennemi de l'Homme, n'aura pas réussi non plus à tarir son envie de créer, de dessiner, de fixer dans l'éternité son royaume d'enfance, son bonheur et ses rêves juvéniles, son amour du cinéma. Son cinéma.

Né en 1936 à Thiès, cet artiste au sens plein du terme, est l'un des derniers mohicans qui auront vécu pleinement, en tant que témoin privilégié de la vie artistique sénégalaise de la période avant et après-indépendance. Un parcours singulier, riche et prodigieux qu'une exposition intitulée «Ablaye Ndiaye Thiossane», ouverte jusqu'au 8 mai à la galerie Le Manège de l'Institut français de Dakar, tente d'explorer. Elle rend un bel hommage à ce digne fils du pays à travers ses dessins d'affiches de cinéma qu'il a réalisés entre 1949 et 2000.

Ce travail replonge dans l'œuvre picturale d'un artiste, peu connu dans le domaine des arts visuels et qui pourtant a le mérite d'avoir offert à notre pays des archives visuelles d'une très grande portée. Une narration picturale qui commence à la veille des années 1950.

Abdoulaye Ndiaye Thiossane, plus connu sous le sobriquet d'Ablaye Ndiaye, est une mémoire vivante. Un touche-à-tout qui s'est essayé avec succès au théâtre, à la musique et à la peinture. Cette exposition, en plus des 239 reproductions et de plusieurs dizaines de dessins originaux prêtés par le collectionneur Florent Mazzoleni, «propose des documents et photographies d'archives inédits, préservés par l'artiste, ainsi qu'un film documentaire qui retrace sa carrière protéiforme». Elle ouvre une brèche sur la création foisonnante du peintre qui a été très tôt bercé par un univers artistique d'abord familial.

Le cinéma, une passerelle

Figure incontestable de la vie culturelle au début de l'indépendance, Ablaye Ndiaye Thiossane a pourtant commencé à flirter avec ce milieu dès 1949. À cette époque, le gamin a la chance de vivre dans une ville (Thiès) où les salles de cinéma pullulent (L'Agora, L'Empire, Le Rex, Le Palace... ). Le Sénégal est encore sous la domination coloniale française. Il a seulement 12 ans quand il a vite pris goût à la musique et au dessin. Pour passer son temps, l'adolescent gribouille. Il dessine ensuite les différentes affiches de films au programme dans les salles de cinéma, immortalise ses acteurs préférés, donne une éternité aux productions cinématographiques qui le passionne. Entre «Walking the Night» d'Alfred L. Werker (1949), «Superman et les nains de l'enfer» de Lee Sholem (1951), «O Cangeiro» de Lima Barreto (1953) ou encore «La fureur de vivre» de Nicholas Ray (1955), toutes ces grandes affiches du cinéma passent sous le crayon d'Ablaye Ndiaye Thiossane. Celui-ci sublime ces films et donne plus d'aura à leurs acteurs et réalisateurs.

Ablaye a consommé tous les films de son époque avec une passion dont il est le seul à détenir les clés. Cette exposition lumineuse offre une rétrospective des temps forts de la carrière d'artiste peintre d'Ablaye Ndiaye Thiossane, faite de plus de 2000 dessins. Elle a été montée en fonction de plusieurs grandes thématiques. Lesquelles sont partagées entre les cycles Western, Péplums, Zorro, Sciences fiction, Cinéma indien, Cinéma Scope... Il s'agit aussi, selon Olivia Marsaud, commissaire de l'exposition, d'un petit clin d'œil à la consommation du cinéma telle qu'elle a pu exister, d'une partie de l'histoire du cinéma, de la façon dont les films ont été projetés à l'époque.

Chez l'octogénaire, le cinéma a été une passerelle vers la musique, le théâtre ainsi que d'autres formes d'expressions artistiques dans lesquelles il a brillé. «Le fait d'aller au cinéma a été ma porte d'entrée dans l'art. Il y avait des musiciens, chanteurs, acteurs, de jolies filles et de beaux garçons», explique-t-il. Le jeune Ablaye dessinait toujours après avoir visionné un film. Des dessins qu'il refusait de vendre et qu'il gardait soigneusement dans une boite, car à l'époque, la photographie n'était pas encore développée.

Entre l'artiste et le cinéma, ce fut donc une histoire d'amour et de proximité. Pour Olivia Marsaud, «le cinéma, c'est l'enfance de l'art», comme disait Jean-Luc Godard pour expliquer l'émerveillement, la surprise toujours renouvelés du septième art». Selon elle, c'est «c'est ce que l'on ressent devant les dessins d'Ablaye... » qui «ne sont pas une reproduction exacte des affiches existantes, mais des interprétations personnelles».

Ablaye Ndiaye évoque aussi la place et le rôle fondamental de sa maman dans sa carrière artistique. «Ma mère faisait des tresses... Quand je n'avais pas d'argent pour aller au cinéma, elle le sentait toute suite et me retenait à la maison. Maman me racontait de belles histoires. Elle me chantait des chansons qui m'ont beaucoup inspirées plus tard dans mes œuvres», rappelle-t-il.

Dans les années 1940 pour entrer au cinéma et voir un film, poursuit le peintre, il fallait débourser 25 Francs. Au menu, il y avait des films français, arabes, indiens ou brésiliens. Avec le temps, les salles de cinéma ont disparu, mais il a continué de dessiner l'histoire des grands héros du Sénégal à l'image de Lat Dior, Samba Guéladio Diégui ainsi que la saga des guerriers sérères et mandingues.

Le cinéma africain peu présent dans les dessins d'Ablaye Ndiaye

Ablaye Ndiaye a peu dessiné le cinéma africain, voire sénégalais. Sa production, aussi foisonnante qu'elle soit, évoque vaguement le septième art du continent. Ici, à l'exception des films «Le Bracelet de Bronze» de Tidiane Aw (1974), «Njangaan» de Mahama Johson Traoré (1975) et «Xala» de Sembène Ousmane (1974), l'Afrique est la grande absente. Ceci s'explique, malheureusement, par le fait qu'à cette époque, les films africains étaient peu diffusés pour des raisons politiques, et à cause d'un certain parti pris sur des questions politiques et de bonne gouvernance. Une ligne éditoriale cinématographique qui ne semblait pas plaire à l'élite politique à la tête des Etats du continent à cette période.

L'exposition «Ablaye Ndiaye Thiossane» a voulu aussi reconstituer in situ, l'univers de l'artiste, lequel est un lieu parfaitement symbolique. Sa chambre, au quartier Médina Fall, à Thiès, dans laquelle il a travaillé tout au début, occupe un coin de la galerie Le Manège. On y voit tout l'environnement dans lequel l'homme a évolué. Les œuvres et livres qui l'ont inspiré, la musique, les photos datant des années 1960 qu'il conserve encore... Mais à côté de cet espace cocasse, l'on s'attarde aussi sur une tapisserie réalisée par le créateur. Cette œuvre lève un coin du voile sur sa vie de peintre-cartonnier aux Manufactures des arts décoratifs de Thiès (Msad). Sentant tout le génie qui dormait en l'homme, le Président Senghor l'encouragea à intégrer les Msad, après une formation à l'École des Arts de Dakar à partir de 1962.

La carrière artistique d'Ablaye Ndiaye Thiossane, c'est surtout celle d'un chanteur de talent dont le titre «Talène Lampe yi» fut l'hymne du premier Festival mondial des arts nègres de 1966. L'artiste avait fondé, deux ans plutôt, en 1964, l'orchestre «Thiossane Club». Ce, après un passage dans un certain nombre de groupes à l'image de l'Orchestre national du Sénégal. À propos de cette chanson phare des années 1960, il soutient que «Talène lampe yi» était destinée à la jeunesse africaine, au peuple noir. C'était un message de prise de conscience à un moment qui coïncidait avec les premières années d'indépendance des pays du continent. «Contrairement à ce que certains pensent, je ne chantais pas pour le Président Senghor. Dans ma chanson, j'ai demandé à ce qu'on allume les lumières parce qu'il faisait noir. Les gens avaient besoin de voir où mettre les pieds. Il fallait donc allumer les lumières pour ouvrir les esprits en vue d'une véritable émancipation», se remémore Ablaye.

Un deuxième album prévu

Aux côtés des Lalo Kéba Dramé, le virtuose artiste de la Sénégambie, Laye Mboup le talentueux auteur-compositeur, celui qui a intégré en 1952 la troupe théâtrale de Thiès, devient l'une des stars de la scène culturelle de l'époque.

Mais ce succès est vite étouffé par son intégration, sous l'impulsion du Président Léopold Sédar Senghor, aux Msad de Thiès. «Les arts plastiques, ce n'est pas comme la musique. Je suis resté dans l'ombre jusqu'au jour où Ibrahima Sylla, producteur, m'a contacté pour un album. Il était intéressé par mes morceaux traditionnels», souligne Ablaye. Les deux parties trouvèrent ainsi un accord qui va aboutir au premier album d'Ablaye Thiossane sorti en 2015. Il a alors 75 ans.

Aujourd'hui, malgré ses 85 ans, l'artiste ne compte pas s'arrêter. Il annonce la sortie prochaine de son deuxième disque. «Tout a été déjà fait», assure-t-il. Cette production musicale va revisiter les chansons traditionnelles de ce vieil homme né dans une famille de griots du Cayor. Comme ce baobab séculaire dont les solides racines défient le temps, Ablaye Ndiaye Thiossane, mémoire vivante de l'histoire du Sénégal, a construit un œuvre artistique qui résistera aux intempéries.

Plus de: Le Soleil

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