Centrafrique: Recrudescence des violences sexuelles à Bangui

communiqué de presse

Depuis fin décembre et la reprise des combats en République centrafricaine, la capitale Bangui connaît un regain d'agressions sexuelles, un problème systémique décuplé par des années de guerre civile.

Fin décembre, à l'approche du scrutin présidentiel en RCA, des combats ont éclaté entre les principaux groupes armés du pays et les forces du gouvernement appuyées par des renforts militaires internationaux. Depuis, la situation est tendue, notamment à Bangui. Sur place, les équipes MSF ont constaté une augmentation conséquente des cas de violences sexuelles : la moyenne du nombre de consultations à ce sujet dans le centre de Tongolo a doublé, passant de 173 en décembre 2020 à 340 en janvier 2021 et 421 en février 2021.

« Après l'agression, j'ai pensé mettre fin à mes jours », raconte Charlotte*. La jeune fille de 18 ans, originaire de Bangui, vivait avec sa tante et son oncle, lorsque ce dernier l'a violée, un jour à la maison, tandis que le reste de la famille était sorti. Charlotte s'est d'abord adressée à la police sans succès ; sa tante refuse toujours de la croire. Elle était très fragile physiquement et mentalement lorsqu'elle est arrivée au centre de Tongolo, géré par les équipes MSF.

Comme elle, 6 000 survivantes de violences sexuelles ont bénéficié d'une prise en charge médicale, psychologique et psychosociale depuis le lancement du projet Tongolo à Bangui en 2017. Depuis, un nouveau centre a ouvert en août 2020 dans le quartier de Lakouanga, afin de compléter l'offre de soins.

Des chiffres alarmants

La majorité des patientes prises en charge par MSF à Tongolo sont originaires de Bangui, où vivent 890 000 habitants sur les 4,5 millions que compte la Centrafrique. Cependant, un patient sur quatre vient de la périphérie de la capitale et une infime partie, en augmentation, est originaire de zones plus éloignées dans d'autres provinces du pays.

« Avec ce projet, on s'efforce d'assurer un programme de soins complets, gratuits et de qualité, accessibles à tous », explique Bilge Öztürk, coordinatrice du projet.

En 2020, 95% des patients étaient des femmes et des jeunes filles, soit 1 900 personnes. 100 hommes ont également sollicité des soins dans le cadre de ce programme l'année dernière. 52% des patients étaient mineurs : un chiffre qualifié d'alarmant par Axelle Franchomme, référente médicale, qui estime que les données compilées à Tongolo sont représentatives du problème de violences sexuelles que l'on retrouve dans d'autres régions du pays. Les mineurs sont les plus vulnérables et les plus sensibles à prendre en charge, avec le risque que ces événements violents aient un impact sur le long terme.

Un contexte propice aux violences sexuelles

Alors que la RCA est ravagée par des années de guerre civile - un conflit qui s'est intensifié depuis décembre - et que sa population est sans cesse exposée à des déplacements forcés et à des niveaux élevés de violence, les violences sexuelles représentent un problème de santé publique.

Il y a quelques années, les survivantes prises en charge par MSF identifiaient les acteurs armés comme les perpétrateurs dans la plupart des cas. Aujourd'hui, le programme étant accessible à de plus larges pans de la société, on constate que les agresseurs sont très souvent bien connus de leurs victimes et font partie de leur entourage proche, qu'il s'agisse d'amis, de voisins ou de parents. En 2020, 56% des personnes prises en charge par MSF ont déclaré connaître leurs agresseurs. Avec la reprise des affrontement en décembre 2020, cette tendance s'est inversée et les groupes armés sont davantage cités.

« Pour la famille, lorsqu'un proche est agressé sexuellement, la faute incombe à la personne qui a été abusée. Ils ne réalisent pas qu'ils pourraient être eux-mêmes agressés, explique Aimé-Césaire, conseiller en santé mentale. Ils rejettent toujours la faute sur la personne qui a été agressée, et qui est déjà dans une situation difficile. »

Dessin réalisé au centre MSF de Tongolo, par un enfant abusé sexuellement. Bangui, République centrafricaine, 30 novembre 2020. © Adrienne Surprenant/Collectif ITEM

Cela se traduit également dans la façon dont les patients communiquent. Certains dialectes locaux n'utilisent pas le mot « viol », considéré comme tabou et honteux. « Le silence a des conséquences dramatiques sur la vie, la famille, la santé et les relations à long terme de ces personnes », ajoute Gisela Silva, superviseure en santé mentale.

Sujet tabou

Les survivantes n'ont pas le droit, dans la plupart des cas, de parler de l'agression sexuelle qu'elles ont subie. Le problème est souvent résolu à l'amiable au sein de la communauté ou entre les membres de la famille, oubliant qu'il s'agit d'une urgence médicale qui doit être prise en charge.

Pour les hommes, beaucoup sont trop effrayés pour parler et seuls quelques-uns osent se rendre dans les structures de Tongolo. Ils hésitent à demander de l'aide, car la pression communautaire et la stigmatisation sont importantes.

Les conséquences sur leur santé mentale vont du syndrome de stress post-traumatique à la dépression en passant par l'anxiété, avec des idées suicidaires et parfois des passages à l'acte.

L'accès à un soutien psychosocial est essentiel pour prévenir ou réduire les maladies et les souffrances psychologiques causées par les violences sexuelles. Les survivantes doivent être admises rapidement pour des soins et mises en relation sans délai avec un psychologue ou un psychiatre ainsi qu'un travailleur social.

« L'objectif est de les accompagner dans leur parcours de guérison, de les aider à résoudre leurs problèmes et à devenir suffisamment fortes pour reprendre leur vie », continue Axelle Franchomme.

Prendre en charge rapidement

À la suite d'un viol, le traitement qui prévient le VIH et les autres infections sexuellement transmissibles, ainsi que les vaccinations contre l'hépatite B et le tétanos, doivent être effectués le plus tôt possible, dans les trois jours suivant l'événement. Or, en 2020, seules 26 % des patientes vues par MSF sont arrivées dans les 72 heures suivant leur agression sexuelle. Les agents de santé communautaire et les spots radio sont un moyen de sensibiliser les communautés à cette urgence.

« Les victimes sont déjà traumatisées lorsqu'elles viennent nous voir, il est donc très important de gérer les autres problèmes de santé », ajoute la référente médicale.

Des visites de suivi sont organisées pour s'assurer de l'adhésion au traitement et prévenir d'éventuels effets secondaires ou complications. Les patientes peuvent également recevoir une contraception d'urgence pour éviter les grossesses non désirées et des options de planification familiale sont proposées à tous.

L'après

En RCA, il existe actuellement très peu de services consacrés aux besoins juridiques et socio-économiques des survivantes, pourtant indispensables à leur reconstruction. À cela s'ajoute un problème d'impunité des perpétrateurs de violences sexuelles, les procédures pénales ne se déroulant que dans la capitale.

Dans le centre Tongolo, un espace destiné à accueillir les organisations locales et internationales spécialisées dans les services juridiques, socio-économiques, de protection et d'éducation vient d'être créé afin que les survivantes puissent accéder à l'ensemble des services de soins et d'accompagnement, au même endroit.

Récemment, le couvre-feu temporaire et les restrictions de mouvement imposés par le gouvernement durant cette période de troubles politiques ont eu un impact sur l'accès au centre. Par exemple, certaines personnes avaient l'habitude d'y venir la nuit pour éviter la stigmatisation : depuis janvier 2021, et pour les mois à venir, ce n'est plus une option.

*Les noms des patientes ont été modifiés pour protéger leur identité.

Plus de: MSF

à lire

AllAfrica publie environ 900 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.