Burkina Faso: Affaire Thomas Sankara - Quand les calendriers politique et judiciaire s'entrechoquent

Ils devraient être donc quatorze dans le box des accusés. Ainsi en a décidé la chambre de contrôle de l'instruction du tribunal militaire de Ouagadougou, qui a rendu hier mardi 13 avril 2021 son délibéré dans l'emblématique « affaire Thomas Sankara ».

Parmi eux, et pour ne citer que les têtes d'affiche, il y a naturellement l'ancien président Blaise Compaoré, le général Gilbert Diendéré, actuellement condamné à vingt ans d'emprisonnement dans le dossier du putsch manqué de septembre 2015, l'adjudant-chef Hyacinthe Kafando, chef présumé du commando qui a assassiné Thom Sank, et « ses douze apôtres », le colonel Jean-Pierre Palm, ancien ministre des Sports et des Loisirs, et le médecin-militaire Alidou Guébré, celui-là même qui a signé le certificat de décès du chef de la révolution d'août avec la fameuse mention « mort de mort naturelle ».

Tous sont poursuivis pour « attentat à la sûreté de l'État, complicité d'assassinat et recel de cadavres dans le dossier de l'assassinat de l'ancien chef de l'État Thomas Sankara ».

L'événement d'hier constitue sans nul doute la dernière étape vers la tenue d'un procès dont la date n'est pas encore fixée.

Il reviendra à l'Etat d'assurer l'organisation et la gestion logistique, matérielle, financière et sécuritaire de ce jugement tant attendu.

Pour les ayants droit du défunt président du CNR et de ses douze compagnons d'infortune, c'est une grande victoire d'étape dans cette longue quête de vérité et de justice depuis trente-quatre ans.

En effet, dans ce marathon judiciaire riche en rebondissements, tout commence en septembre 1997 lorsque la veuve et les deux orphelins de Sankara déposent une plainte contre X et se constituent partie civile.

En juin 2001, suite à l'arrêté de la Cour suprême qui déclare irrecevable le pourvoi du dossier en cassation, les avocats de la famille Sankara multiplient les requêtes pour saisir le tribunal militaire, vu que les juridictions civiles se sont déclarées incompétentes pour connaître du dossier. Peine perdue.

Après la saisine du Comité des droits de l'homme de l'ONU en 2002 qui donne raison aux plaignants et demande, entre autres, à l'Etat « d'élucider » cet assassinat, et suite à bien d'autres péripéties politico-judiciaires, le tribunal de grande instance de Ouagadougou se déclare incompétent sur la demande d'exhumation du corps supposé de Thomas Sankara en avril 2014.

La chute du régime Compaoré en octobre 2014 constitue un tournant majeur dans l'évolution du dossier qui semble avoir désormais pris l'ascenseur vers les hautes sphères des juridictions nationales.

En effet, le 4 mars 2015, par décret du gouvernement de Transition, les ayants droit de Thomas Sankara sont autorisés à faire ouvrir la tombe supposée contenir le corps du charismatique capitaine à des fins d'expertise.

La suite, on la connaît depuis hier avec la confirmation des charges contre les quatorze accusés et l'extinction de l'action publique à l'égard de cinq autres personnes pour cause de décès.

C'est peu dire donc que tout le monde, aussi bien au Burkina Faso que sur le reste de la planète, piaffe d'impatience que soit ouvert ce procès dont on se demande si au moment venu il se tiendra en présence du principal accusé.

C'est que Blaise Compaoré est, on le sait, en exil à Abidjan depuis sa chute et dans le cadre de ce dossier, un mandat d'arrêt international a été lancé contre lui et Hyacinthe Kafando.

Sauf évolution ultérieure, seront-ils donc jugés par contumace ?

En tout cas avec cette dernière décision en date de la justice militaire, les calendriers politique et judiciaire sont en train de s'entrechoquer.

Cette mise en accusation intervient en effet au moment où la réconciliation nationale est dans l'air du temps.

Le président réélu, Roch Marc Christian Kaboré, en a fait une des priorités de son dernier quinquennat. Il a même nommé un ministre ad hoc en la personne de Zéphirin Diabré qui multiplie, depuis, les consultations tous azimuts.

Et plus que jamais, le retour des exilés, notamment le premier d'entre eux, Blaise Compaoré, est au centre de la polémique.

Doit-il rentrer, comme l'entendent ses partisans, pour aller couler une retraite paisible à Ziniaré ou plutôt doit-il forcément passer par la case justice, comme le réclament ceux qui rêvent de voir sa tête pendue à un croc de boucher ?

Telles sont les deux positions inconciliables au moment où vient de tomber le délibéré du tribunal militaire.

Véritable quadrature du cercle donc pour un Roch qui caressait le rêve de mettre à profit ses cinq dernières années au pouvoir pour réconcilier ses compatriotes et qui doit être maintenant embarrassé par cette conjonction des faits politique et judiciaire.

On est bien curieux de savoir comment le président du Faso et son réconciliateur en chef vont s'y prendre en pareille situation. Même si tous soutiennent que réconciliation ne rime pas avec prime à l'impunité.

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