Afrique: Crise au Mozambique - «L'insurrection au Cabo Delgado a des racines locales et anciennes»

interview

Au Mozambique, le 24 mars, un groupe se revendiquant du jihad international a fait une attaque spectaculaire sur la ville de Palma, dans le nord du pays. Depuis la situation est loin d'être revenue à la normale et la crise sécuritaire s'ajoute à la crise humanitaire. Dino Mahtani, directeur adjoint du programme Afrique de International Crisis Group, s'est rendu début 2021 dans le Cabo Delgado pour enquêter sur ce groupe jihadiste qui déstabilise depuis 2017 cette province à la frontière tanzanienne.

RFI : D'après les recherches que vous avez pu mener sur place, qui sont les combattants qui composent ce groupe ?

Dino Mahtani : Les insurgés viennent de groupes ethniques bien particuliers : les Mwani, peuple côtier, et les Makwa, présents dans le sud et l'ouest du Cabo Delgado, à l'intérieur des terres. Certains combattants ont d'autres origines bien sûr, mais ce sont ces deux ethnies qui sont principalement représentées au sein de l'insurrection. (dans la province du Cabo Delgado, les Makonde représentent le groupe ethnique majoritaire, dont est issu le président mozambicain Filipe Nyusi, ndlr).

D'un point de vue socio-économique, les membres de ce groupe viennent de la même « strate » : pêcheurs, ouvriers agricoles, mineurs artisanaux ou encore petits contrebandiers. Des garçons qui ont en commun un sentiment de marginalisation et qui se sont mobilisés sous la même bannière. Localement, la population les surnomme « Al-Chabab », ce qui veut dire « les jeunes » (sans lien avec le groupe terroriste somalien, ndlr).

Si aujourd'hui, le groupe a des liens avec des réseaux hors des frontières du Mozambique, il est important de rappeler que c'est une insurrection aux racines locales et antérieures aux premières attaques de 2017 (entre autres, des étudiants de madrassas d'inspiration wahabite du nord du Mozambique ont commencé à se rebeller contre les autorités musulmanes locales en 2007, ndlr).

Sait-on combien de combattants composent ce mouvement armé ?

Selon des sources sécuritaires, le groupe serait composé d'un millier de personnes. D'autres disent que c'est beaucoup plus et parlent de 3 000 membres, mais cela pourrait inclure les civils kidnappés pour servir de porteurs et assurer toutes sortes de mission auprès des combattants. Ce que l'on sait, c'est qu'il y avait plus d'une centaine d'assaillants lors de l'attaque de Palma fin mars. Je dirais qu'ils sont au minimum plusieurs centaines.

Cela semble relativement peu au regard de l'ampleur de la crise au Cabo Delgado où l'on parle de 700 000 déplacés en ce mois d'avril, peut-être plus d'ici juin.

Il faut rappeler que le Cabo Delgado est une province vaste où l'État mozambicain est presque inexistant. Les forces de sécurité y sont faibles. Et globalement, l'armée nationale est sous-dotée depuis les années 1990, en partie en raison de l'accord de paix signé durant cette période (1992, accord signé entre le Frelimo et la Renamo pour mettre fin à la guerre civile. Une force maintien de la paix est alors déployée jusqu'en 1995, ndlr).

Aussi bizarre que cela puisse paraître, c'est la police qui a été le plus mobilisée depuis le début de l'insurrection au Cabo Delgado. La police mozambicaine est mieux équipée, mieux dotée et plus structurée que l'armée. Et Maputo a fait appel à des sociétés militaires privées sud-africaines, comme Dyke Advisory Group (DAG) pour l'épauler. Mais cette réponse sécuritaire ne peut être que de portée faible tant que le Mozambique n'aura pas une armée plus robuste.

La piste du dialogue n'a pas été explorée. Il aurait fallu essayer de convaincre les jeunes qui ont rejoint cette insurrection de quitter la rébellion armée et de retourner à la vie civile. Mais le système est défaillant pour traduire les jeunes combattants en justice ou les impliquer dans des stratégies de renseignement afin de mieux comprendre le fonctionnement du groupe.

Quelles sont les attentes et les revendications des insurgés du Cabo Delgado ?

Il n'y a pas de demande spécifique et c'est une partie du problème. C'est dépeint comme du jihad et sous cette bannière, les insurgés ont fait allégeance à l'organisation État islamique en 2018 et leur affiliation a été officielle en 2019, mais il y a aussi beaucoup de jeunes qui ont rejoint ce système de violence en raison de frustrations anciennes qui sont liées au sous-développement de la province. C'est la responsabilité du gouvernement d'essayer de comprendre ce terreau complexe. Depuis des décennies, le Cabo Delgado est la province avec le plus faible indice de développement humain du pays.

Ce groupe Al-Chabab est-il lié aux trafics illégaux qui ont cours dans le nord du Mozambique ?

C'est vrai que le Cabo Delgado est une province marquée par le trafic de drogues, mais c'est une activité à laquelle sont plutôt liées des élites économiques ou politiques. D'ailleurs, depuis le début de cette insurrection, les routes employées par les trafiquants se sont déplacées, plus au nord, vers la Tanzanie et plus au sud, vers le centre du Mozambique.

Mais il y a d'autres trafics en cours au Cabo Delgado. De nombreux insurgés viennent de la côte, ils ont des compétences en navigation. Les premières attaques ont eu lieu dans les ports, notamment à Mocimboa Da Prahia. Il est donc possible qu'ils puisent leurs revenus dans une activité de contrebande côtière, voire de trafic d'êtres humains, qui s'étendrait le long de la côte swahilie, de la Tanzanie, jusqu'en Somalie en passant par le Kenya.

Comment la population du Cabo Delgado perçoit-elle cette insurrection ?

Ça dépend à qui vous vous adressez. On a vu des habitants de Mocimboa Da Prahia applaudir les insurgés quand ils ont attaqué la ville, car c'est une zone mwani. Alors que dans le nord du Cabo Delgado, en territoire makonde, les villageois ont formé des groupes d'autodéfense contre Al-Chabab.

Mais attention, la dimension ethnique n'est qu'un des aspects d'un problème complexe, elle ne définit absolument pas ce conflit, car les victimes sont de toutes origines. Et c'est par la terreur que les insurgés cherchent à chasser tous les habitants. Ce qui est très effrayant, c'est la manière dont les insurgés tuent, pas seulement par arme à feu, mais à coups de machette, avec des mutilations, voire des décapitations. Ce niveau de violence va rendre toute possibilité de dialogue et de réintégration des anciens rebelles très compliquée.

Une autre source de complexification de ce conflit, c'est le rôle ambigu d'une partie de l'élite mozambicaine qui bénéficierait du départ des populations de certaines parties du Cabo Delgado. En effet, des propriétaires terriens se sont vu proposer des prix pour racheter leurs concessions, où se trouveraient bois, minéraux, pierres...

Quelle est la réalité du lien entre le groupe armé du nord du Mozambique et l'organisation État islamique ?

Ce que l'on a observé ailleurs sur le continent, notamment dans le nord du Nigeria avec la partie du groupe Boko Haram affiliée à l'EI, c'est que l'organisation terroriste EI agit en coulisses, en apportant de l'entraînement, du conseil, pendant que le groupe local poursuit ses propres objectifs. Je pense que c'est ce qui se passe au Mozambique. Le groupe du Cabo Delgado bénéficie, grâce à l'EI, d'une forme de « professionnalisation ». L'attaque très bien préparée de Palma en est un exemple.

On a aussi des éléments qui permettent de penser que la communication entre le groupe armé et l'EI n'est pas toujours fluide. Alors qu'en 2019, 2020, l'EI a revendiqué un certain nombre d'attaques. La propagande liée au Mozambique s'est tarie pendant quelques mois. Et après l'attaque de Palma, il a fallu plusieurs jours et les images montrées ont été tournées ailleurs.

Il a été question aussi de la venue d'un formateur de l'EI au Mozambique avec une expérience dans la fabrication d'explosifs, mais à ce jour, nous n'avons pas vu l'usage d'engin explosif artisanaux au Cabo Delgado. L'aide plus concrète en termes de combattants vient très probablement de la côte swahilie avec des jihadistes tanzaniens formés dans des cercles radicaux dans les années 2000 et 2010 en Tanzanie.

Les États-Unis ont inscrit le 11 mars le groupe mozambicain sur la liste des organisations terroristes en le qualifiant de Daech Mozambique tout comme les ADF en RDC. Qu'en pensez-vous ?

Les avis divergent. Pour certains, c'est trop réducteur pour qualifier un mouvement hétéroclite formé par des jeunes gens avec des motivations multiples. Ce qui est frappant à noter, c'est que l'attaque de Palma est intervenue peu de temps après. Pour la première fois, les insurgés s'en sont pris à des ressortissants étrangers. Un peu comme si, une fois labellisés « terroristes », ils pouvaient se comporter pleinement comme tels.

Quant à des liens entre les Chababs mozambicains et les ADF actifs dans l'est de la RDC, on sait qu'il y a eu des contacts en 2017 mais depuis, on n'a plus aucune preuve concrète faisant état de connexions entre les deux mouvements.

Comment la crise est-elle perçue par les voisins du Mozambique dans la sous-région ? Et pourquoi Maputo n'a-t-il pas cherché plus d'aide de la part de ses voisins ?

Le Mozambique est clair depuis le début et ne veut pas d'intervention militaire extérieure sur son territoire. Cela vient de sa tradition de pays non aligné. Mais d'autres diront que le parti au pouvoir, le Frelimo, ne veut pas que ses activités illégales dans le nord du pays soient exposées au grand jour.

Pendant longtemps, cela a été une impasse. Le Mozambique demandait une assistance financière et matérielle à ses partenaires, mais voulait pouvoir l'utiliser sans rendre de comptes. Ses interlocuteurs, notamment la SADC (Communauté des États d'Afrique australe) ne veulent pas faire un chèque en blanc à Maputo sans suivi.

Ce que les gouvernements craignent, c'est qu'à mesure que cette insurrection prend de l'ampleur sur le terrain, elle attire de plus en plus de combattants venus d'autres pays, notamment de pays voisins, qui repartiraient ensuite chez eux avec de nouvelles idées et essaient de faire, par exemple, ce que les shebabs somaliens ont fait au Kenya, c'est-à-dire perpétrer des attaques terroristes spectaculaires contre des hôtels, des centres commerciaux ou une base militaire américaine sur la côte.

Il y a aussi une préoccupation grandissante de voir certains réseaux islamistes internationaux commencer à utiliser la partie sud de l'Afrique comme base arrière pour échanger des idées, et créer des liens entre jihadistes de différentes parties du continent.

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