Tunisie: On nous écrit | « El Ghoul » de Rhaiem Bahrini - Même pas peur !

15 Avril 2021

Polaris nous a invités à venir jouer avec son «Jouons » (Hayya nal3bou) et le teaser de leur nouvelle pièce « El Ghoul » au rythme de la cantine (Alif bé té... Kalba Souda... ), et nous y sommes allés.

La première à laquelle nous avons assisté s'est déroulée un samedi 3 avril 2021, à la salle de cirque d'El Halfaouine. Une première que l'équipe a choisi de présenter hors de ses murs (leur nouvel espace à Hammam-Lif). Nous avons assisté, avant la première, à un work in progress qui nous a permis de constater que la réception que nous propose la pièce est la même dans les deux lieux. Une réception constituée de frustrations, de proximité, de cachoteries, de sursauts et d'étonnements.

Jouons ...

La promesse est donc une participation au jeu et non une observation distante de celui-ci.

Etre invité à jouer à un jeu nécessite une connaissance préalable des règles de ce jeu; or, dans le cas du jeu théâtral, auquel nous sommes invités à participer, les règles sont multiples. La convention et le contrat scène-salle diffèrent d'une pièce à une autre, selon ce qu'a prévu l'équipe pour le public. Quel rôle on a assigné à la salle dans ce jeu ? Mis à part les consignes d'extinction des portables et de l'interdiction de photographier et de filmer, qui sont au contraire de la notion de participation, le spectateur a peu d'éléments pour connaître son rôle dans le jeu préalablement prévu pour lui, en son absence lors de la préparation. Il n'a le choix que de prendre place, éteindre son téléphone et le découvrir. C'est ce que nous avons fait, le jeu a commencé dès notre installation, l'équipe n'attendait que notre présence, pour nous le dévoiler.

« Alif bé té... Kalba Souda... »

Et nous avons participé à ce jeu, cette fois. La règle c'était : je fais de mon mieux pour te faire peur et tu fais de ton mieux pour ne pas avoir peur.

A une première, je me permets dans ce qui suit de proposer une lecture-témoignage d'une spectatrice, loin de se prétendre avertie, mais revendiquant le droit d'être une voix de cette fonction de spectateur, essentielle à toute pratique théâtrale.

Un quotidien familier et étrange

C'est l'histoire d'une famille composée d'une mère, vieille, un fils, jeune homme, et un père, présent par son absence. La mère et le jeune homme, qu'on voit dans la pièce, joués respectivement par Sonia Zarg Ayouna et Saif Ragguem, vivent dans une maison fermée. L'histoire qui se déroule lors de la représentation est un quotidien banal, composé d'actions quotidiennes : manger, débarrasser, boire, fumer, aller, venir et essayer de dormir. Elle nous raconte ce qui se passe à l'intérieur des personnages. A l'intérieur de cet extérieur, bien rôdé et maîtrisé qu'on affiche, bouillonne et nous infuse le sentiment de danger qu'on risque : que ça explose devant nous, sur nous, lors de la pièce. La sensation de danger ne fait pas que nous menacer de loin, elle nous entoure, elle se matérialise autour de nous : un troisième personnage qui rôde autour des deux autres, tout en noir, nous permettant de le voir en nous empêchant de l'identifier.

La présence par l'absence

La fratrie, le vide...

Le lieu est une maison familiale, on le reconnaît grâce à la table dominante, une table qui sous-entend une grande famille. Mais dès le début de la pièce, il n'y a que deux chaises. Autour de la table l'absence des autres chaises intrigue. Est-ce qu'il y a eu d'autres membres dans cette famille ? Une fratrie à ce jeune homme ? Pourquoi cette grande table pour une si petite famille ?

Le père, si pesant, si absent...

Absent physiquement, mais pesant dans la pièce qu'on a l'impression que tout tourne autour de lui. C'est une des clés de la lecture de cette pièce. Une clé qu'on dévoile en la cachant. Le spectre matérialisé, la chaise vide, l'information que nous donne la mère que le fils est une copie de son père, la mère, pour parler avec lui, fait entrer une troisième chaise et se met devant, sur la table, défiant son absence en piétinant la chaise...

La mère et l'enfant, une histoire d'amour sabotée par la haine...

On ne voit, presque, qu'eux dans la pièce. Ce sont les deux protagonistes. Ce sont eux qui agissent, qui parlent, qui bougent, qui entrent et qui sortent. Des humains. Mais sans volonté, sans motivation, si ce n'est la paix. La paix d'un sommeil sans cauchemars. Une paix qui doit traverser la haine et la vengeance pour l'atteindre. Ils tournent en rond, pris au piège. La mère prise au piège entre la haine envers le père et l'amour qu'elle devait offrir à son enfant. Le fils pris au piège entre la haine qu'il est censé incarné, seul chemin vers l'amour de sa mère, il est la lame de vengeance que celle-ci ne cesse de limer pour rendre tranchante, et sa peur qui l'handicape dans la mission qui lui incombe. A chacun son combat pour la même fin. La paix. Une paix qui pèse par son absence dans l'atmosphère de la pièce.

L'angoisse

Une tête qu'on cogne sur la table devant nous et son bruit fort qu'on perçoit derrière nous. Des yeux horrifiés de la vieille, laissée seule par son fils le temps d'aller acheter des cigarettes, qui nous transmet son angoisse de l'expérience déjà vécue et que nous allons partager avec elle. Des mains en sang, des personnages qui tombent d'un coup, des mains invisibles qui les tirent vers les coulisses... Une expérience de réception inédite car teintée d'un danger qu'un spectateur de théâtre ordinaire n'est pas censé percevoir avec cette intensité.

La sensation de danger est accentuée par le manque d'informations : nous ne savons pas de quoi nous avons peur. Ce personnage en noir que nous voyons et que les personnages ne voient pas. C'est lui la matérialisation de la peur qu'on sent et de l'horreur qu'on voit dans les yeux des personnages. On comprend l'angoisse des personnages, puisqu'ils font face à l'invisible perçu et senti. Mais nous, spectateurs, pourquoi avoir senti cette peur ? Pourtant on le voit...

Est-ce parce qu'il se faufile derrière nous dans le noir ? On ne sait jamais exactement où il est, d'où est-ce qu'il va apparaître, qu'est-ce qu'il va faire et à qui ? Il ne nous fera rien à nous... et, pourtant, l'angoisse s'est faufilé.

Qui est-il ? Qu'est-ce qu'il représente ? Est-ce le père que nous ne voyons pas ? Est-ce qu'il est mort et c'est son spectre qui rôde et se venge ? Ou bien c'est la mort dont les personnages parlent, attendent et programment ? On ne sait pas et on ne le saura pas.

On parle de tuer aussi. La mère incite tout au long de la pièce son fils à tuer. Les rats qui dérangent par leurs bruits et leurs dégâts. Mais sont-ce vraiment les rats qui causent leurs soucis ?

Une mère qui suce la jeunesse de son fils. Elle lui a donné vie par vengeance. Une haine elle a transmise à son fils pour se venger. Un fils auquel qu'elle n'arrête pas de dire « Je t'aime ». Un «Je t'aime » automatique, vidé de son sens, qui agace son fils à chaque fois. Un « je t'aime », comme une goutte d'eau qu'on donne à un assoiffé pour l'empêcher de mourir.

Ce jeune, plein de vitalité, dans un huis clos, sombre et poussiéreux, qui est pris de soubresauts de jeunesse. Des roulades, des équilibres, des acrobaties... non programmés. C'est comme si c'est son corps seul qui les décide en milieu d'une phrase, d'un mot. Une mère, vieille, courbée devant son fils, se redressant, animée en son absence par l'angoisse de l'affront avec les fantômes. Des fantômes qui la bousculent, l'agressent et lui mettent un couteau à la main. Des fantômes auxquels elle s'adresse leur débitant à la face ses paroles de haine et ses succès de vengeance.

Alif bé té... Kalba Souda...

L'atmosphère sombre, les paroles amères, la mort qui rôde, la vie à sa limite, la flamme de la fin de tout qui vacille... C'est au rythme du vacillement de la flamme de la fin que la vieille danse... Une danse de chamane... Qui ravive la flamme... Donne du courage au jeune homme qui en manquait... Qui tue enfin... Et nous sommes délivrés.

Le jeu continue...

Des images qui restent, des scènes entières. Le ralenti du mouvement du corps de l'acteur avec le texte débité dans un rythme condensé. Le regard d'horreur de la vieille, restée seule avec le monstre, un regard terrifié et résigné, elle sait ce qui l'attend. Des mots doux de la mère mal rendus par le fils. Les corps fébriles, les souffles coupés. La mort qui rôde. Les mains ensanglantées. La bouche ensanglantée. La vieille qui danse sur le rythme des lamentations de son fils. Les corps qui tombent subitement. L'arrière des murs qu'on imagine. Le sommeil qu'on cherche en vain. Les cauchemars. Les comprimés qu'on avale. La table. Le mot, la lettre qu'on crache. Et le père qui pèse dans son absence sur les cœurs de la mère et l'enfant. La fatigue de la mère. La couardise du fils. Le défi de la mère. L'amour de son fils. Une cantine répétée en boucle...

Répondez à l'appel du « Jouons » spectateurs-joueurs, cette fois la participation est réelle. Le jeu a besoin de nous pour continuer.

« Alif be te... kalba souda... » en boucle dans la tête depuis...

*Chercheuse en théâtre et arts de spectacles

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