Cote d'Ivoire: Procès du massacre de Duekué - Amadé Ouérémi, le mouton de sacrifice

analyse

La prison à perpétuité ! Tel est le verdict prononcé par la Justice ivoirienne contre le chef milicien, Amadé Ouérémi, poursuivi pour une vingtaine de chefs d'accusation dont ceux de crimes contre l'humanité, génocide, meurtres, et reconnu coupable d'une douzaine d'entre eux, notamment de crimes contre des populations, pillage, viol, séquestration et appartenance à une bande armée, par le tribunal d'Abidjan. C'était le 15 avril dernier.

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est heureux qu'Amadé Ouérémi puisse payer pour ses actes. Car, nul ne saurait se prévaloir de ses propres turpitudes. Tout comme on ne saurait défendre un criminel. Cependant, on peut regretter qu'il soit resté seul dans le box des accusés jusqu'au bout.

Car, Amadé Ouérémi a beau être un Rambo, il est difficile de comprendre, pour le citoyen lambda, comment il aurait pu massacrer à lui tout seul près d'un millier de personnes et s'en sortir vivant. Si c'est le sens de cette condamnation, on peut douter que toute la vérité ait été dite au cours de ce procès qui ne manque pas de « zones d'ombres », selon la défense.

C'est pourquoi, au-delà de Amadé Ouérémi, la Justice ivoirienne aurait davantage marqué les esprits si elle avait saisi l'opportunité de ce procès pour faire la preuve qu'il n'y a pas, en Côte d'Ivoire, une justice des vainqueurs chargée de mener des poursuites dans un seul camp.

De déni en déni, on se demande si le camp Ouattara est prêt à assumer pleinement un jour sa part de responsabilités dans cette crise

En d'autres termes, on s'attendait aussi à voir des têtes et pas des moindres du camp Ouattara s'expliquer enfin devant la Justice ivoirienne, ne serait-ce que pour clouer le bec aux détracteurs du chef de l'Etat qui l'accusent de continuer à protéger ceux de son camp qui se sont aussi rendus coupables de graves exactions et de tueries lors des douloureux événements de 2010-2011.

C'est pourquoi, en ne creusant pas au-delà de la personne du chef milicien qui, soit dit en passant, n'était pas non plus un enfant de chœur, la Justice ivoirienne tend à en faire une victime expiatoire aux yeux d'une certaine opinion. Comme si le régime Ouattara se refusait à faire le procès de ses propres partisans.

Or, tant qu'il en sera ainsi, il sera difficile, pour le régime Ouattara, d'estomper le sentiment du deux poids deux mesures dans le traitement du dossier de la crise postélectorale. En effet, hier, c'était Laurent Gbagbo qui était poursuivi, devant la Cour pénale internationale, pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité dans les violences post- électorale de 2010-2011. Et c'est à peine si l'on ne voulait pas lui faire porter entièrement le chapeau de ces violences qui ont fait 3000 morts sur les bords de la lagune Ebrié.

En tout cas, jusqu'à son acquittement par la Justice internationale, dix ans après les faits, pas un seul élément du camp Ouattara n'a eu à comparaître dans le cadre de cette guerre fratricide dont le peuple ivoirien porte encore les stigmates. Aujourd'hui, c'est Amadé Ouérémi qui est seul à porter le fardeau des massacres de Duékué alors que l'intéressé lui-même n'a eu de cesse de clamer à la barre, qu'il a agi en supplétif des forces rebelles pro-Ouattara de l'époque, dont il recevait ses ordres.

De déni en déni, on se demande si le camp Ouattara est prêt à assumer pleinement un jour sa part de responsabilités dans cette crise qui s'est écrite en lettres de larmes et de sang, au pays de l'apôtre de la paix que se voulait Houphouët Boigny.

Au delà de la Justice, le besoin d'une contrition sincère adossée à une profonde introspection se pose comme une impérieuse nécessité

Quoi qu'il en soit, le verdict qui condamne Amadé Ouérémi, en ce début de carême de ramadan, à payer seul pour les 800 morts de cette boucherie humaine qui révulse la conscience humaine, laisse penser qu'il est purement et simplement le mouton de sacrifice destiné à payer pour les autres.

Et cela n'est bon ni pour la Justice ivoirienne ni pour le peuple ivoirien au moment où s'amorce difficilement le processus de réconciliation. Car, la question que l'on peut se poser, est de savoir si la seule condamnation d'Amadé Ouérémi, suffira à étancher la soif de justice des parents des victimes de ces massacres, qui se comptent par centaines.

On peut en douter. Or, tant que cette étape ne sera pas franchie aussi bien dans les cas des massacres de Duékué que des autres tueries de la crise postélectorale, il sera difficile que la réconciliation tant chantée sur les bords de la lagune Ebrié, puisse produire les effets escomptés. Car, au-delà des acteurs de la crise dont certains sont encore au devant de la scène, les Ivoiriens se connaissent entre eux et chacun sait qui a fait quoi, qui a joué quel rôle, dans quel but et à quelles fins.

C'est dire si au-delà de la justice, le besoin d'une contrition sincère adossée à une profonde introspection pour situer courageusement les responsabilités, se pose aujourd'hui en Côte d'ivoire comme une impérieuse nécessité. Autrement, la réconciliation restera pour longtemps encore, un mirage tant que les gens se contenteront de prononcer la concorde nationale du bout des lèvres sans véritablement désarmer les cœurs. C'est le véritable défi qui mérite, à présent, d'être relevé par le pouvoir d'Alassane Dramane Ouattara.

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