Madagascar: L'après covid - Un monde à repenser ?

Le coronavirus ne s'oubliera pas de sitôt, avec notamment ces statistiques nord-américaines et brésiliennes aux allures d'hécatombe, et cette stupide guéguerre franco-française sur le genre le plus approprié pour le mot Covid- 19. « Le »

ou « la », « la » ou « le » ? On le sait ou on l'ignore, mais ce néologisme devenu planétaire est le diminutif de COronaVIrus Disease 2019, et n'est donc pas d'origine française. Mais comme « disease » veut dire « maladie », et que « maladie » est du genre féminin, certains spécialistes hexagonaux de la coupe de cheveu en quatre ont imposé leur « la ».

COMME s'il fallait dire « la » Commonwealth parce que son équivalent français qu'est la Communauté est du féminin ! Tout le monde s'accordera pourtant à reconnaître qu'il est autrement plus aisé de dire « le Covid 19 » que son alter ego féminin. D'ailleurs, un rétropédalage vers le masculin commence à regagner le terrain perdu, et votre chronique hebdomadaire n'échappe pas à l'envie d'y adhérer...

Ceci étant, revenons à des préoccupations autrement plus sérieuses. Même si un jour qu'on espère le plus proche possible, la vie reprend un semblant de normalité, quelque chose a irrémédiablement changé, que ce soit dans notre intimité ou en société. L'universitaire britannique John N. Gray a trouvé les bons mots pour sa prospective : « De nouveau, un jour, nous quitterons nos tanières, aveuglés mais soulagés. Malgré tout, le monde tel que nous l'imaginions, celui qui nous paraissait normal, aura disparu ». Comment renouer des liens tout en prêtant attention à une foule de nouveaux détails allant de la manière de saluer à celle de s'asseoir à une table de restaurant ?

Lwando Xaso, journaliste sud-africaine, se rend à l'évidence : « Jamais je n'aurais imaginé qu'une épidémie pourrait changer, non seulement les choses importantes, mais aussi les petits riens de la vie » Et de poursuivre : « Ce qui fait la spécificité du Covid 19, c'est qu'il touche à l'essentiel même de l'être humain : ses relations avec autrui. Avant le coronavirus, les diners du vendredi soir au restaurant avec mes amis étaient tout à la fois un rituel, un point d'ancrage, un réconfort. On entendait les verres tinter à la table voisine. Deux tables plus loin des jeunes clients aux allures de banquiers riaient aux éclats. Une autre table entonnait l'air de « Joyeux anniversaire ». Les lieux n'ont de sens que parce que nous nous y réunissons. Nous y créons alors une alchimie unique ».

Pour Steven Shapin du Los Angeles Review of Books, les maladies contagieuses ont toujours existé, et le point commun entre celles des siècles passés et la pandémie du Covid 19 est qu'elles touchent à la fois le corps physique et le corps social. En 1624 déjà, le poète anglais John Donne écrivait : «Aucun homme n'est une île ». Le Covid influe sur notre vie sociale de quatre manières : sur les gestes quotidiens, sur une fracture qui prend place au sein de la société, sur notre conception des barrières, sur les comportements sociaux par rapport aux menaces supposées. « C'est par le toucher que nous tissons des liens. Si nous ne pouvons plus pleurer ensemble aux enterrements ou faire la fête ensemble aux mariages, ces évènements ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes ».

Voilà des années déjà, des sociologues avaient défini la poignée de main comme un rituel d'accès à l'autre, une manière d'ouvrir une relation ou de la fermer. Le Covid a réécrit le script de cet accès, et lui a trouvé des gestes de remplacement comme le coup du boxeur ou le croisement des avant bras ou des chevilles. Mais aucun de ces ... ersatz ne véhicule le message social de la poignée de main. On les accomplit souvent avec un petit sourire parfois amusé, parfois gêné, comme s'il s'agissait d'une bizarrerie rendue obligatoire par la situation du moment, et à laquelle on souscrit bien malgré soi. La poignée de mains a rejoint le rayon des rapports sexuels sans protection de l'époque noire du sida. Beaucoup sont tentés par le salut à la japonaise avec les mains jointes sur la poitrine, et une légère inclination de la tête. Si le respect hérité des samouraï y est, la chaleur humaine est totalement absente. C'est la distanciation sociale dans toute son intégralité.

Adam Sage, du journal londonien The Time, s'est pour sa part longuement attardé sur cette tradition bien française d'origine qu'est la bise. Quand, bien avant la pandémie, la mairesse d'un petit village de l'Est de la France avait décidé de ne plus faire la bise aux membres de son conseil municipal, on l'accusait d'insulte à une coutume ancestrale, et de ne pas comprendre les codes du savoir-vivre à la française. L'institution de la distanciation finit par lui donner raison.

Les sociétés humaines devront trouver autre chose pour saluer familles, amis, collègues, ou souhaiter un heureux anniversaire. Mais n'est-ce pas insultant de considérer « l'autre » comme un danger ambulant pour sa précieuse petite santé ? Il y a bien longtemps de cela déjà, l'anthropologue Mary Douglas avait mis à nu ce réflexe de toujours considérer la maladie comme étant de la faute à «l'autre». Donald Trump avait même fini par en faire une option de politique étrangère quand il traitait le coronavirus de « virus chinois », ou justifiait la construction d'un mur à la frontière par le fait que les Mexicains pouvaient être porteurs « d'horribles maladies ». N'est-ce pas faire un grand bond en arrière, comme au XIVème siècle quand les Juifs étaient accusés d'être la cause de la peste noire ? Osons poser la question : combien continuent à « faire » de la distanciation une fois franchie la porte de leur maison ou de leur appartement? Peu, très peu. Le risque c'est les autres, et les autres c'est dehors ...

Mais qu'on se le dise, même en France tout le monde n'est pas contre la mise à mort de la bise. Cette directrice commerciale par exemple s'en réjouit: « J'ai toujours détesté faire la bise. Je serai ravie de pouvoir toujours garder mes distances ». Un sondage a même révélé que le ras le bol tend à se généraliser contre des « règles de bécotage » qui varient d'une région à l'autre : deux à Paris, trois dans le Midi, quatre en Bretagne... Un professeur de psychologie sociale pour sa part dénonce le fait que s'embrasser sur la joue est devenu une marque d'appartenance à une caste sociale : vous faite la bise à votre proche collègue si c'est une habitude dans votre bureau, mais pas à votre concierge même si vous la voyez tous les jours.

Plus de: L'Express de Madagascar

à lire

AllAfrica publie environ 900 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.