Burkina Faso: Remise par la France du 3e lot d'archives dans l'affaire Thomas Sankara

A petits pas vers la manifestation de la vérité ?

L'odyssée judiciaire du dossier « Thomas Sankara », débutée le 29 septembre 1997 avec la plainte déposée par la veuve Mariam Sankara, connaitra bientôt son épilogue, avec le renvoi de Blaise Compaoré et treize autres accusés devant le tribunal militaire de Ouagadougou, après la confirmation par la chambre de contrôle de l'instruction, le 13 avril dernier, des charges qui pèsent contre eux. Il aura fallu donc attendre plusieurs décennies d'atermoiements et de rebondissements pour voir le tabou définitivement levé sur la mort tragique du leader de la Révolution burkinabè et de ses douze compagnons d'infortune, à la faveur de la chute de Blaise Compaoré et surtout de la relance de l'enquête ordonnée par la Transition en 2015.

Plus rien ne s'oppose donc à la reddition des comptes dans ce dossier brûlant qui a parasité la vie sociopolitique du Burkina Faso, ces trois dernières décennies, même si, à terme, le procès à venir risque de nous laisser sur notre soif de connaitre la vérité et toute la vérité dans le carnage du Conseil de l'entente, avec l'absence probable dans le box des accusés, des présumés commanditaire et exécutant, Blaise Compaoré et Hyacinthe Kafando en l'occurrence.

Il y aura de fortes chances qu'on sache enfin « qui a fait quoi, avec qui et pourquoi ? »

Tous deux sont en exil depuis 2014 comme chacun le sait, et il serait illusoire, pour ce qui concerne Blaise Compaoré en tout cas, de croire que la Côte d'Ivoire dont il est devenu un citoyen de circonstance, rendra service à la Justice burkinabè et aux familles des victimes du sanglant coup d'Etat de 1987, en répondant favorablement à la demande d'extradition des deux fugitifs, formulée par l'autorité judiciaire du Burkina. Qu'à cela ne tienne, le procès qui s'ouvrira à une date non encore déterminée, permettra de lever un coin du voile sur cette affaire, d'autant qu'on a pu mettre la main sur douze autres accusés, dont le Général Gilbert Diendéré qui était l'homme-lige de Blaise Compaoré au moment des faits.

On en saura certainement davantage sur les têtes qui ont pensé et les mains qui ont agi avant et pendant la journée fatidique du 15 octobre, et possiblement sur les complicités externes dont ont bénéficié les putschistes. L'on est d'autant plus fondé à le croire que les accusés qui seront à la barre du tribunal militaire et les témoins qui vont y défiler, vont dire ce qu'ils savent de la tragédie, qui pour se dédouaner ou soulager sa conscience en faisant acte de contrition publique, qui pour aider à la manifestation de la vérité sans le bout d'une kalachnikov ou d'un pistolet Beretta sous la tempe.

Si on ajoute à ces révélations celles contenues dans les documents déclassifiés par la France et transmis au juge François Yaméogo en charge de l'instruction du dossier, il y aura de fortes chances qu'on sache enfin « qui a fait quoi, avec qui et pourquoi ? », pour l'emprunter à la phraséologie révolutionnaire des années 80. Le troisième et dernier lot de ces documents a priori riches en informations sur ceux qui ont trucidé Sankara, a certes été tardivement remis aux autorités burkinabè seulement samedi dernier soit bien après la fin de l'instruction, mais il n'en reste pas moins intéressant pour la suite de la procédure d'autant que le tribunal militaire pourra exploiter le contenu et en tirer les conséquences de droit.

On espère que les archivistes français n'ont pas transmis à la Justice burkinabè, des documents... triés sur le volet

Toutefois, on doit s'interroger sur l'intérêt et l'utilité de ces archives classées « secret-défense » versées au dossier, surtout quand on sait que la France, foi du juge Trevedic, n'a jamais, autant qu'on se souvienne, déclassifié un seul document estampillé « secret-défense » ou qui relève du domaine du non librement accessible. On espère que les archivistes français n'ont pas transmis à la Justice burkinabè, des documents... triés sur le volet, qui innocentent la France dans l'assassinat de Sankara alors que beaucoup d'Africains la considèrent, à tort ou à raison, sinon comme coupable, du moins comme complice des exécutants de la basse besogne.

On aimerait bien savoir si la bande à Blaise a agi avec le soutien actif ou tacite d'acteurs français, ivoiriens, togolais, libériens, libyens ou angolais, et éventuellement, le degré d'implication de chacun dans le carnage du 15 octobre. Cela dit, ne perdons pas du temps à ergoter sur le sexe des anges alors que le contenu des documents remis par la France, n'a pas ou a très peu fuité, et alors que nous avons, pour la première fois depuis la commission du crime, l'occasion de percer le mystère qui l'entoure, de solder les comptes et éventuellement de pardonner aux auteurs et complices, dans le cadre de la réconciliation nationale entreprise par le président du Faso.

Blaise Compaoré qui est aujourd'hui diminué par l'âge et surtout par la maladie a là, l'occasion unique d'expliquer au peuple burkinabè et au monde, les circonstances du drame et les non-dits de cette affaire qui lui collera à la peau jusqu'à la fin de ses jours. Mais ce serait une grave erreur et une grosse méprise de sa part de croire qu'il pourra se tirer d'affaire en se prévalant de sa nationalité ivoirienne ou en comptant sur une loi d'amnistie, alors qu'il peut toujours rentrer dans son pays, comparaître devant la Justice et purger sa peine, demander pardon à toutes ses victimes, et, pourquoi pas, sortir de la prison à la faveur d'une grâce présidentielle en laissant derrière lui une image moins détestable qu'elle ne l'est actuellement.

Pas sûr que "l'enfant terrible de Ziniaré" ait assez de courage et d'humilité pour franchir ce pas. En tout état de cause, son jugement par contumace ruinera définitivement ses chances de réhabilitation aux yeux de l'opinion publique nationale et africaine, car ses coaccusés pourraient l'enfoncer davantage en cherchant à s'innocenter, et la Cour aura la main particulièrement lourde avec la peine dont il va fatalement écoper pour avoir joué avec condescendance puis à cache-cache avec la Justice de son pays, près de quatre décennies durant.

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