Burkina Faso: Leandre Bassole, président du haut conseil pour la reconciliation et l'unité nationale

interview

« Sans l'établissement des faits et l'avènement de la vérité, la construction de toute réconciliation s'apparenterait à l'édification d'un château de cartes (... )»

Il est bien connu du public burkinabè parce que l'institution qu'il dirige est chargée de la réconciliation et de l'unité nationale. Lui, c'est Léandre Bassolé, président du Haut conseil pour la réconciliation et l'unité nationale. Dans l'interview qu'il a bien voulu nous accorder, le 12 avril dernier, Léandre Bassolé nous parle des missions de sa structure, des actes forts posés par le HCRUN, entrant dans le cadre de la réconciliation ainsi que de bien d'autres sujets d'actualité. Lisez plutôt pour en savoir davantage.

« Le Pays » : Comment avez-vous accueilli la création d'un ministère en charge de la réconciliation ?

Léandre Bassolé : Je dirais d'emblée que la création d'un ministère en charge de la réconciliation témoigne de la grande importance que le Président du Faso attache au processus de réconciliation nationale et de cohésion sociale. Elle est, dans ce sens, une concrétisation de l'engagement qu'il a pris pendant la dernière campagne électorale et réitéré dans son discours d'investiture, le 28 décembre 2020 : « La réconciliation nationale que j'appelle de tous mes vœux, disait-il, doit aller au-delà des questions conjoncturelles pour nous permettre de définir ensemble les bases d'une société burkinabè fondée sur les valeurs cardinales du travail, de la probité, de la dignité et de la défense de l'intérêt national que nous lèguerons à la postérité ». Le 12 janvier 2021, au sortir d'un entretien avec le Premier ministre, j'indiquais à la presse que le HCRUN saluait la création du ministère d'Etat, auprès du Président du Faso, chargé de la réconciliation nationale et de la cohésion sociale et que nous sommes ouverts à travailler avec ce ministère qui, comme notre institution, œuvre au bénéfice de la nation burkinabè.

Ne craignez-vous pas qu'il y ait des chevauchements en termes de prérogatives et d'attributions entre le HCRUN et le ministère que dirige Zéphirin Diabré ?

En raison de leur origine et de leurs missions respectives, il me semble difficile d'imaginer de telles occurrences. Je n'ai aucune raison de penser que la feuille de route qui est celle du ministre d'Etat, n'a tenu compte aucunement des attributions du HCRUN, consacrées par la loi qui l'a créé depuis cinq ans.

En rappel, la loi qui crée le Haut conseil pour la réconciliation et l'unité nationale (HCRUN) lui fixe pour missions de contribuer à la création de conditions favorables à la réconciliation et à l'unité nationale, à la cohésion sociale, de mener des activités de sensibilisation et d'information des populations sur ses missions et son fonctionnement et de mettre en œuvre les recommandations formulées par la sous-commission Vérité, Justice et réconciliation de la Commission de la réconciliation nationale et des Réformes (CRNR). Les attributions du ministère telles que formulées par l'article 2 du décret N° 2021- 0023/PRES/PM/SGG-CM du 1er février 2021 portant attributions des membres du gouvernement, lui enjoignent d'assurer la mise en œuvre et le suivi de la politique du Gouvernement en matière de réconciliation nationale et de cohésion sociale. A la place des éventuels chevauchements que vous évoquez, il est plus aisé de percevoir, à travers ces attributions respectives, des complémentarités enrichissantes.

D'aucuns pensent qu'avec la création du ministère en charge de la réconciliation, le HCRUN n'a plus sa raison d'être. Qu'en dites-vous ?

Ce qui précède répond en partie, à cette 3ème question mais je pourrais rajouter que chaque citoyen peut en juger et trouver l'appréciation qu'il sied d'accorder au débat qui s'est instauré autour de la raison d'être du HCRUN, bien avant la création du ministère d'Etat en charge de la réconciliation nationale et de la cohésion sociale. Débat qui, en lui-même, indique la pertinence de continuer le processus de la réconciliation qui, de toute évidence, a un coût, en termes de moyens humains, institutionnels et financiers. Quant à la raison d'être du HCRUN, elle n'est déterminée que par la loi qui crée l'Institution et qui stipule, en son article 26, que « le mandat du Haut conseil pour la Réconciliation et l'Unité nationale peut être prorogé en cas de nécessité ». L'appréciation d'une telle nécessité ne relève-t-elle pas plutôt et en premier lieu du ressort du Président du Faso ?

Quels sont les actes forts posés par le HCRUN entrant dans le cadre de la réconciliation ?

Lorsqu'on prend le soin de rappeler que « la réconciliation est un acte volontaire à accompagner », il devient plus aisé de considérer que tel acte ou tel autre est « un acte fort ». Dans ce sens, il ne reste plus qu'à citer, sans esprit d'autocongratulation, tout ce qui a contribué à rendre moins âpres les antagonismes ou les conflits sectoriels, (par exemple, le cas des agents du ministère des Affaires étrangères, mais également celui des marchandes de légumes du marché de Léguéma de Bobo-Dioulasso, pour ne citer que ceux-là).

Tout ce qui a participé à l'apaisement des cœurs est également de ce registre (cas des militaires radiés et des fonctionnaires de police révoqués, largement évoqués dans la presse). Toute chose qui, à travers le traitement des dossiers, amène les intéressés à devenir eux-mêmes des acteurs de la paix et de la cohésion sociale, se conçoit comme un acte fort. Par ailleurs, l'on pourrait considérer comme autres éléments essentiels de ce répertoire, le développement des thématiques pour la réconciliation à travers séminaires et ateliers, et l'amplification d'une compréhension partagée du processus de réconciliation.

A cela, il faut ajouter la création de partenariats porteurs (le HCRUN a échangé avec plus de 70 organisations censées œuvrer pour la réconciliation) et de plateformes sectorielles pour la réconciliation ainsi que l'enrichissement des expériences partagées. De même, le recueil d'opinions plurielles du plus grand nombre sur la question de la réconciliation (qui consacre l'inclusivité), participe également de ces actes forts. Cela s'est fait au niveau national à travers des tournées régionales et l'élaboration d'une cartographie des acteurs de la réconciliation, et au niveau international, notamment dans le traitement de l'extrémisme violent (colloque international sur le sujet mettant en exergue la prise en compte du genre). La presse s'en est fait l'écho.

« La résolution définitive des dossiers, notamment de crimes de sang, est tributaire de l'engagement assumé de tous les acteurs concernés »

Quel est, selon vous, le meilleur schéma pour aboutir à une vraie réconciliation nationale ?

Je vous disais tantôt que nous retrouvons, parmi les dossiers qui nous ont été soumis, nombre de cas qui ont fait l'objet de réparation à la faveur du processus de réconciliation nationale et duquel est née la Journée du pardon. Nous osons croire que ce n'est pas simplement par esprit de lucre que ces dossiers ont été réintroduits, mais sans doute parce que, un ou des éléments essentiels, pour les requérants, ont été ou omis ou peu crédibilisés.

Du Collège de Sages au HCRUN, l'étude de ces dossiers a révélé non pas une méconnaissance, mais l'absence d'une prise en compte avérée et authentique de la vérité que réclament les victimes et la société. Notre appel pour une justice transitionnelle fondée sur le triptyque Vérité - Justice - Réconciliation, trouve sa justification dans la volonté commune d'aboutir à une véritable réconciliation. Sans l'établissement des faits et l'avènement de la vérité, la construction de toute réconciliation s'apparenterait à l'édification d'un château de cartes, promis à un écroulement certain.

Il est établi que la recherche de la réconciliation dans nos sociétés traditionnelles et dans nos croyances religieuses, repose sur le respect de ce triptyque sans lequel la reconnaissance des torts et le pardon qui conditionnent la réconciliation véritable, est illusoire. La résolution définitive des dossiers, notamment de crimes de sang, est tributaire de l'engagement assumé de tous les acteurs concernés. A défaut d'un tel engagement, même les meilleures volontés sont vouées au supplice de Sisyphe qui, sur le point de hisser son rocher au sommet de la colline, le voit dégringoler de nouveau au bas de la falaise.

Quelles sont les difficultés auxquelles le HCRUN fait face ?

Le HCRUN a été handicapé dès sa création par les éléments clés suivants :

- un certain manque de crédibilité de la part de certains partis politiques et de certaines Organisations de la société civile (OSC), au sujet de sa neutralité, au motif que le HCRUN est rattaché à la Présidence du Faso ;

- le financement n'a pas tenu compte du programme d'activités de l'Institution, même si le budget-programme, recommandé généralement, s'impose comme de règle ;

- le double mandat : « études des dossiers » et « réparation des préjudices » ; ce qui est une option légitime (contrairement à toutes les institutions similaires dans d'autres pays) et qui nécessiterait davantage de moyens dédiés. L'exemple du Togo nous indique que c'est après les recommandations faites par la Commission Vérité, Justice et réconciliation (CVJR) que le Haut-commissariat à la réconciliation et au renforcement de l'unité nationale (HCRRUN), existant avant le HCRUN et toujours à l'œuvre, a été créé pour procéder, non plus aux études des dossiers, antérieurement exécutées par la CVJR, mais uniquement aux réparations.

- l'insuffisance des expertises requises pour ces deux fonctions de l'Institution ;

- les difficultés communes que véhicule l'environnement sécuritaire.

A combien s'élève le budget de votre institution ?

En fait de budget, il s'est plutôt agi de dotations budgétaires. Ce qui veut dire qu'elles n'ont pas tenu compte des activités programmées par l'institution. Il est important de mentionner que c'est en 2018, après en avoir fait part au Président du Faso, que cette dotation a été revue à la hausse à partir de 2019, l'élevant, mais toujours à moins de 400 millions de F CFA par an.

Combien de dossiers non encore traités y a-t-il sur la table du HCRUN ?

Il faut d'abord rappeler que le chiffre fétiche que retient l'opinion est celui des 5 065 dossiers versés par la CRNR. L'article 4 de la loi créant le HCRUN, abondant dans le sens d'une des recommandations de la CRNR, charge l'institution de les traiter. A ce chiffre, il faut ajouter 415 dossiers réceptionnés par le HCRUN lui- même, soit un total de 5480 cas globaux, comprenant plus de 20 000 dossiers individuels. Au terme des investigations les concernant, plus de la moitié de ces dossiers individuels ont déjà fait l'objet de recommandations à soumettre. Certains sont totalement soldés. Plus de six cents dossiers individuels sont sur la table, pour emprunter votre expression. Telle est la réponse arithmétique à votre question, sachant que le traitement comporte plusieurs degrés allant du classement par fait générateur jusqu'à la phase réparation, en passant par divers stades d'études.

« Négocier avec les groupes armés » ainsi que vous l'évoquez, participe des sujets dont la délicatesse, je dirais même dont le péril, nous invite à une grande circonspection et à un discernement profond »

Depuis sa création, le HCRUN est-il allé à la rencontre des exilés politiques, en l'occurrence Blaise Compaoré et Yacouba Isaac Zida ?

Rappelons, de nouveau, que la réconciliation est un acte volontaire à accompagner. Par conséquent, tout Burkinabè soucieux d'une réconciliation pérenne doit être accompagné, qu'il soit au Burkina ou à l'étranger. Souvenons-nous également que l'une des recommandations fortes du Dialogue politique initié par le Chef de l'Etat, en juillet 2019, a porté sur la question de l'inclusion de tous les Burkinabè au processus de réconciliation. Le Président du Faso a, dans ce sens, recommandé au HCRUN de recueillir l'opinion du plus grand nombre sur la question. Si le HCRUN, s'interdisant toute exclusion, ou toute marginalisation, a porté son message dans la quasi-totalité des régions du Burkina Faso, il ne l'a pas encore fait à l'endroit des Burkinabè de l'étranger, et donc pas encore à l'endroit des personnalités que vous nommez. Cependant, ni l'opinion, ni la contribution des Burkinabè de l'étranger, en général, ne sauraient être dédaignées, repoussées ou omises par négligence, et encore moins celles des Présidents Blaise Compaoré et Yacouba Isaac Zida.

Dans le cadre de la réconciliation nationale, faut-il, selon vous, négocier avec les groupes armés ?

Cette question trouve son sens, ainsi que vous l'indiquez vous-même, dans le cadre de la réconciliation. Partant, notre principe, qui n'est pas un préalable anodin, reste immuable, à savoir que la réconciliation est un « acte volontaire » à accompagner. La volonté des deux parties d'aller à la négociation n'est-elle pas un préalable ? Sinon, nous savons que tous les conflits prennent fin autour d'une table. Le cas particulier des groupes armés est d'une teneur si délicate qu'il ne devrait pas s'inviter dans des débats publics. « Négocier avec les groupes armés » ainsi que vous l'évoquez, participe des sujets dont la délicatesse, je dirais même dont le péril, nous invite à une grande circonspection et à un discernement profond. Pour ce type de sujet, et en particulier pour tous ceux en lien avec la sécurité des Burkinabè, la meilleure chose à faire, me semble-t-il, est d'abord de soutenir et de faire confiance aux autorités qui sont en charge d'en mesurer la complexité et de décider avec qui, et comment, il est souhaitable d'y apporter les réponses les plus adéquates.

En quoi le ministère d'Etat chargé de la réconciliation, a-t-il changé les habitudes de travail du HCRUN ?

Les usages et les pratiques du HCRUN n'ont pas changé avec la création du ministère d'Etat chargé de la réconciliation. Cependant, la flexibilité qui est une des caractéristiques du HCRUN, l'engage à une adaptation mesurée des approches faites avec tout collaborateur, y compris avec toute institution ou organisation œuvrant dans le domaine de la réconciliation et de la cohésion sociale. C'est une telle adaptation qui rend les synergies plus fortes et plus fructueuses.

Y a-t-il eu une rencontre de travail entre Zéphirin Diabré et Léandre Bassolé ?

Je dirais, pour vous en convaincre, que c'est avec enthousiasme que j'ai reçu le ministre d'Etat en charge de la réconciliation et de la cohésion sociale pour une visite de courtoisie le 16 janvier 2021. Deux semaines après cette visite, nous avons eu, assistés de nos collaborateurs respectifs, une bonne séance de travail. Je vous informe aussi que sitôt son Directeur de cabinet nommé, ce dernier m'a honoré d'une visite le 11 février 2021. Avec lui, nous avons échangé sur des questions d'intérêt commun. Une séance commune de travail tenue au HCRUN, a réuni un certain nombre de nos collaborateurs respectifs, le 16 février 2021. Indépendamment de ce circuit formel, nous sommes régulièrement en contact.

Avez-vous déjà eu à penser à l'après-HCRUN ou pensez-vous que cette institution est une structure permanente ?

Cette question, dans sa précision «ou pensez-vous que cette institution est une structure permanente ? », laisse observer que si la structure était permanente, la question serait sans objet. Sinon, le processus de la réconciliation est d'une envergure telle qu'on pourrait emprunter, pour répondre à votre question, l'adage qui dit que « les pyramides ne sont pas l'œuvre d'un seul pharaon » car elles n'ont pas été édifiées en une ou dix années seulement.

En d'autres termes, le processus de la réconciliation qui est une œuvre de longue haleine, devrait s'accélérer, certes, mais en enracinant, sur le long terme, les réformes qu'il sied de réaliser. Cela ne se fera pas, avec succès, sans la participation de toutes les couches sociales. Toute chose à consigner dans le cadre de l'écriture de la mémoire collective qui serait à la fois, le support d'une conscience nationale, une espèce «d'œil de Caïn » pour les générations présentes et futures. Si cette question incluait des considérations personnelles, oui, nous y avons pensé, car chacun des conseillers, fort de ses acquis, devrait demeurer un exemple de contributeur permanent pour la réconciliation, pour la cohésion sociale et pour le développement durable auquel aspire le Burkina Faso.

Avez-vous une requête spécifique par rapport au bon fonctionnement du HCRUN ?

Il n'est pas de bon fonctionnement sans bons résultats. Or, chacun sait qu'en matière de réconciliation, il n'y a pas de résultats crédibles sans la contribution franche et sincère des acteurs concernés. Si l'on exempte les questions d'expertises incontournables et de moyens matériels et financiers essentiels, la principale requête spécifique et inclusive est (bien que cela ait été déjà dit), que chacun des acteurs, à son niveau et dans son domaine sectoriel, apporte une réponse qui repose sur une volonté avérée et une responsabilité assumée, pour la construction d'une paix partagée et pour la consécration d'une réconciliation pérenne.

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